Climat et vieux livres de bord

Les vieux livres de bord des navires sont de véritables trésors quand il s’agit de reconstruire le climat du passé. Un travail passionnant pour les scientifiques.

Le Hecla a quitté les côtes d’Angleterre, en 1821. Les vents défavorables n’ont pas empêché ce vaisseau de guerre de la Royal Navy d’entamer son voyage. Sa mission: découvrir le passage du Nord-Ouest. La Hecla n’a pas été le seul navire chargé d’ouvrir au nord une voie vers le Pacifique. Toutefois, il a cinglé vers l’ouest plus loin qu’aucune expédition ne l’avait fait avant. Il a atteint le bassin de Foxe, au nord du Canada, où il a passé deux hivers.

Le bassin de Foxe se situe sur le cercle polaire arctique. La banquise s’y installe chaque année de longs mois. Les hivers 1821 et 1822 ont été manifestement plus rigoureux que ceux d’aujourd’hui. D’après les annotations du livre de bord du Hecla, la mer était complètement gelée un mois plus tôt.
Ce livre de bord est l’un des nombreux exemplaires que des scientifiques britanniques ont récemment étudiés. Les livres de bord d’autres navires de la Royal Navy, comme le Dorothy, l’Alexander ou l’Isabella sont de véritables trésors pour les climatologues. Et dire que des milliers d’autres, voire des centaines de milliers sommeillent encore dans les archives des nations maritimes de la planète!

Les navires d’expédition ne sont pas les seuls concernés. Les baleiniers eux aussi ont tenu consciencieusement des registres. Une fois revenus à leur port d’attache, ils livraient les données à leurs armateurs. Dans ces écrits, ils notaient chaque jour ce qui se passait autour de leur navire pendant qu’ils traquaient la baleine ou le phoque: direction et force du vent, mouvement de la mer, tempêtes et présence de la banquise.
La glace océanique est un très bon indicateur climatique et les livres de bord des navires baleiniers donnent une bonne image de la situation d’alors. Cela a duré jusqu’à ce que la chasse à la baleine périclite, peu après la découverte du pétrole: on n’avait plus besoin de l’huile de ces cétacés pour alimenter les lampes.

Pour reconstruire le climat du passé et établir des pronostics fiables pour l’avenir, les climatologues ont besoin des meilleures bases de données. Or, cela fait à peine dix ans qu’ils ont découvert la richesse des livres de bord comme sources. Les bulletins météo réguliers, eux, ne sont pas si anciens. Les scientifiques recherchent donc des données là où ils le peuvent.
Professeur de climatologie à l’Institut de géographie de l’Université de Berne, Stefan Brönnimann est un spécialiste de la question. Il étudie en effet le climat des derniers siècles. «Nous disposons de nombreuses données pour la seconde moitié du XXe siècle, mais pour la première moitié, il y a des lacunes.»

Le climatologue a donc recherché des sources couvrant cette période. Avec succès. Il a ainsi appris que durant le second conflit mondial, l’armée allemande avait réalisé des mesures à l’aide de ballons, et cela même dans les pays qu’elle occupait.
Le scientifique a également obtenu des photos de relevés météo écrits à la main à Tulagi, localité des îles Salomon, dans le Pacifique, de la part d’un collaborateur des services météo australiens. «Le Pacifique est encore plein de mystères», commente-t-il.
Stefan Brönnimann participe à un projet de l’UE destiné à combler des lacunes dans ce domaine. En outre, des milliers de livres de bord de la flotte chilienne sont actuellement à l’étude.
Le problème ne vient pas tant du manque de données que de la forme des données existantes. Les scientifiques ne peuvent se servir que de données numérisées et un ordinateur ne peut traiter que ces données.

Or, la numérisation des informations des livres de bord ou d’autres relevés coûte très cher et de nombreux projets de recherche manquent d’argent. Ce sont donc des bénévoles qui réalisent le projet d’étude des livres de bord de la Royal Navy. Ce sont aussi des bénévoles qui numérisent les données des mesures des ballons allemands et des rapports météorologiques de Tulagi sur leur ordinateur, chez eux.
Ces projets sont accessibles à tous, bien qu’il soit préférable de savoir l’anglais et d’en connaître un rayon sur la météo. Le public peut ainsi s’initier à une meilleure compréhension du climat et de ses changements.


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Le projet de digitalisation CORRAL
Antoinette Schwab

Rédactrice

Photo:
Alamy
Publication:
mercredi 10.08.2011, 08:09 heure

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