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«Écrire, c’est trouver la faille»

Antoine Jaquier Le plus trash des auteurs romands débarque avec un troisième roman. Rencontre d’un être charmant qui sera ce week-end à Morges, au Livre sur les Quais.

Antoine Jaquier, c’est un peu le Virginie Despentes de la littérature romande. Ses romans sentent le soufre et le scandale, il y est question de drogue, de sexe, de mort
et de sadiques, pourtant leur auteur a un grand cœur qui s’indigne devant les injustices. Avec son dernier livre, Légère et court-vêtue, il y a une nouvelle touche glam, un peu à la Beigbeder, qu’Antoine Jaquier lit et admire. Son personnage principal, Mélodie, aime la mode, son blog fashion cartonne, et elle est «magnifaïque». Le côté dur, c’est Tom, son copain, qui lui emprunte souvent de l’argent pour jouer au poker derrière une porte dérobée avec des Kosovars violents. Ces mafieux importent des filles de l’Est, comme la belle et trop jeune Dardana. Dans le roman d’Antoine Jaquier, on trouve aussi une banquière qui pendant dix ans a dû «harponner les fortunes françaises en leur proposant de planquer leur fric». Et malgré ces sujets parfois glauques, la mère de l’auteur le soutient. Elle a trouvé parfait Avec les chiens, son deuxième roman sur un tueur pédophile. 

Tom, votre personnage principal, joue au poker. Vous aussi?
Au début des années 2000, il y a eu un boom du poker en Suisse, c’était la mode. À ce moment-là, j’ai joué, mais en amateur, j’ai participé à quelques tournois. Je connais bien les règles, c’est un univers assez fascinant. Pour moi, c’était un défi de décrire une partie pour que tout le monde y trouve du suspense, qu’il connaisse ou non ce jeu. Je ne joue plus, mais je trouve ça fascinant, parce qu’il y a 50% de chance et 50% de stratégie. On peut avoir l’illusion d’être un bon joueur si on a de la chance, et se convaincre qu’on est un bon joueur malchanceux si on a perdu.

Où trouvez-vous l’inspiration pour vos romans? Bonus web
Dans tout ce que je vois, dans tout ce que je lis, dans les personnes que je rencontre. Je lis beaucoup la presse. Je trouve souvent des sujets dans des petits articles que le journaliste ne pouvait pas développer faute de place, qui pourraient être développés dans des romans. Avec un livre, on peut décortiquer, déployer. Dans Légère et court-vêtue, il y a beaucoup de sujets, et l’accumulation de ces sujets fait une société. Evidemment, je ne pouvais pas prendre tous les sujets qui concernent les 25-30 ans. J’en ai choisi quelques-uns que je trouvais paradoxaux et qui permettent de parler de notre société aujourd’hui.

Pourquoi avez-vous choisi la génération des 25-30 ans pour «Légère et court-vêtue»?
C’est parti du fait que je côtoie beaucoup de gens qui ont 25-30 ans. J’ai l’impression qu’ils ont toutes les cartes en main, la richesse et les études. Mais une fois les études finies, la capacité de réussir semble freinée ou empêchée. Partir d’une jolie jeune fille de la classe moyenne m’a permis de l’accompagner. Je dis l’accompagner, parce que je n’ai pas l’impression de me mettre dans sa peau. Mon personnage Mélodie est dans cette période charnière.

Vous ne partagez pas ces valeurs ? Bonus web
Moi je suis de la génération X, je suis né en 70, j’ai l’impression qu’il y avait beaucoup moins cette exigence de devenir riche. J’ai grandi dans un entourage, et ce n’était pas seulement ma famille, où faire ce qu’on aime est important. D’ailleurs j’ai choisi de devenir travailleur social, c’était important pour moi d’aider l’autre, quitte à gagner beaucoup moins. J’ai des amis d’enfance qui travaillent dans des multinationales et j’ai pourtant l’impression d’être beaucoup plus heureux dans la simplicité de mon quotidien. J’ai vraiment eu cette chance de donner plus d’importance au sens qu’au gain.

«

Je ne joue plus au poker, mais je trouve ça fascinant: 50% de chance et 50% de stratégie»

Et que fait-elle de la vie qu’elle a rêvée comme adolescente?
Le rêve de Mélodie est un cliché. Une fois son rêve réalisé, elle se rend compte qu’elle est enfermée dans ce rêve. Il y a ce qu’on est, ce qu’on voudrait être, et ce que la société veut qu’on soit. Parfois ce qu’on voudrait ne correspond pas à ce dont on a besoin. Dans Légère et court-vêtue, on découvre qu’une maquilleuse est beaucoup plus heureuse, en accord avec ses valeurs qu’une blogueuse qui vend son corps pour réussir. Pour cette génération, l’argent est mis en avant comme valeur première. En quête d’un bon salaire, une personne peut passer à côté de sa vie dans l’espoir d’une vie meilleure.

Vous côtoyez cette génération au travail?
J’ai des amis de cet âge, et je suis praticien formateur, donc je suis amené à côtoyer des stagiaires. Ma copine fait partie de la génération Y. Mais il ne faut pas le dire, mes lectrices ont envie de penser que je suis célibataire!

Comment avez-vous fait pour vous mettre dans la peau d’une femme?
J’ai grandi avec une maman, une sœur et deux grands-mères très présentes. J’ai aussi des relations très fortes avec des femmes parce que je crois à l’amitié homme-femme. À aucun moment, je n’ai demandé de l’aide pour écrire avec une narratrice féminine. Mais je devais faire attention de ne pas parler de moi au féminin après avoir passé un week-end à écrire!

Qu’avez-vous découvert sur les femmes en écrivant?
Je n’aurais jamais pensé que l’aspect des vêtements pouvait être si compliqué. Mettre ou pas des talons, montrer ses épaules, porter une blouse transparente… Entre son envie et la pression de la société pour que la femme soit sexy, par rapport à la publicité, à son employeur, parce qu’une serveuse est censée provoquer le désir, par exemple, tout ça est réel. On utilise le corps de la femme pour vendre n’importe quoi. Et elle est tout le temps perdante. On lui reprochera de ne pas faire d’effort si elle ne répond pas à la pression pour aller à un entretien. Et si elle répond à la pression, elle se fait harceler, insulter, et je pourrais en rajouter.

Vos livres sont souvent sombres. Pourquoi?
Pour moi, c’est la base de la bonne littérature. Elle doit trouver des failles dans la société ou dans les gens et travailler dessus. Si on ne fait pas ça, on est dans le pur divertissement.

Philippe Djian, l’auteur de 37°2 le matin, a écrit un commentaire positif sur le bandeau de votre livre pour sa publication en France. Comment ça s’est passé ? Bonus web
Tout simplement. J’ai vu un article de journal qui disait que Philippe Djian allait animer un atelier d’écriture. C’est Gallimard qui met ça sur pied. J’en ai suivi deux, parce qu’il y a deux niveaux. C’est un exercice très utile pour quelqu’un qui écrit, ça permet de nous confronter à l’autre avant publication. On lit sa production et on la confronte à l’animateur, ça remet le texte en question. C’est bénéfique au résultat final. Ca me permet de mieux pouvoir défendre chaque paragraphe de mon livre, parce qu’on se demande pourquoi on a écrit ça, et comme ça. Philippe Djian et moi, on eu un très bon contact, on a mangé plusieurs fois ensemble. Et il a beaucoup aimé mon texte.


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Le destin de Dardana, une jeune prostituée mineure, est très dur, par exemple.
Je suis parti d’un article qui parlait de la prostitution dès 16 ans. J’ai creusé et découvert qu’il y avait un flou juridique en Suisse. Comme il n’y a pas d’âge légal pour la prostitution, c’est la majorité sexuelle de 16 ans qui compte. Il y a une mafia qui fait venir des filles de l’Est, et paie des impôts sur l’argent dépensé par des hommes qui viennent de toute l’Europe pour avoir des mineures. Ça me fait sauter en l’air! Dans le canton de Vaud, ça vient de changer, et dans le canton de Neuchâtel, c’est en train de changer. Cette réalité m’a sidéré. Je me suis interrogé sur ce que ça représente pour une fille. Comment elle peut se construire et vivre avec ça. Mon personnage de Dardana se convainc que pour elle, c’est différent, qu’elle fait des massages et que ça sera différent dès qu’elle aura un mari.

Mais pourquoi avoir encore choisi ce sujet de la drogue?
Il se trouve que j’avais ce vécu singulier d’adolescent, avec beaucoup de consommation de drogue et de morts autour de moi, que j’avais voyagé en Thaïlande, fait des tatouages dans les années 1990. Pour moi, c’était important de ne pas me documenter. Je ne voulais pas être dans l’intellectualisation, mais faire quelque chose de plus tripal. J’ai quand même l’impression de rendre compte de ce que je vois. Je suis une éponge à travers la littérature. Je redonne ce qui m’interpelle après l’avoir digéré. Je transforme ma vision des choses en livre.

Est-ce que l’écriture est thérapeutique, pour vous?
Non, ça ne correspond pas à mon expérience. Par contre, elle peut avoir un aspect qui améliore ma santé physique et mentale, du coup on peut dire thérapeutique. Je décortique un sujet qui me ronge et je peux passer à autre chose. Quand j’ai commencé en tant que travailleur social, je travaillais avec des toxicomanes. J’étais traumatisé. Ils sont tous morts m’a permis de passer à autre chose. Avant mon second livre, Avec les chiens, c’est possible que j’avais une peur d’enfant du sadique et qui a été nettoyée par le livre. Je me contredis donc complètement! L’aspect thérapeutique n’est pas instantané. Je vois avec les années comment j’ai changé.

Votre personnage féminin a un chat. Et vous?
J’ai toujours eu des chats depuis mon enfance. Ça me plaît d’être au service d’un chat! Je me lie beaucoup à eux. Ça va plaire aux lectrices! Un chat qui dort à côté quand on écrit, c’est apaisant. Et quand on revient à la maison après une journée qui part dans tous les sens, lui a dormi, fait le tour du jardin. Ça permet de faire face à l’absurdité de nos tracas.

Et vos tatouages, vous les avez faits en Thaïlande?
Non, à Lausanne. Les premiers, à 15 ans, entre copains au bord du lac. À 25 ans, j’ai demandé à un vrai tatoueur de recouvrir les petits tatouages moches qui gâchaient mes avant-bras. Du coup, dans les années 1990, on n’était que trois, voire quatre, à avoir les bras tatoués. Mes tatouages ne signifient rien. Ils sont de style japonais, le style de Filip Leu, une légende du tatouage.

Le romancier, rencontré à Lausanne, où il est travailleur social.

Au Livre sur les Quais

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970. Il travaille à Lausanne dans le management social et culturel. Prix Édouard Rod avec son premier roman «Ils sont tous morts». Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne pour «Avec les chiens». Troisième roman cette année, «Légère et court-vêtue». Il sera les 1, 2 et 3 septembre à Morges, au Livre sur les Quais. Parmi les auteurs présents: Douglas Kennedy, Éric-Emmanuel Schmitt, Stéphane Blok, Amélie Nothomb, François Rosset, Jean-Michel Olivier.

Le site d’Antoine Jaquier
Entretien audio de Philippe Djian et Antoine Jaquier

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texte:
Laurence de Coulon
Photo:
Darrin Vanselow
Publication:
lundi 28.08.2017, 13:00 heure



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