Le spécialiste du tri des déchets (rudologue) Luis Gomes parcourt chaque jour 14 km dans les longs souterrains du CHUV. Certains se déplacent en trottinette pour moins user leurs semelles.

Trier sous terre

Dans les sous-sols du CHUV lausannois, Luis Gomes, employé depuis 28 ans, et ses collègues trient 4000 tonnes de déchets par an. Portrait d’un homme de l’ombre.

Véritable ville dans la ville, le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) de Lausanne porte bien son nom de Cité hospitalière. Dans ses couloirs qui recouvrent 300 000 m2 étages compris, se joue un ballet incessant de blouses blanches auquel se mêlent patients, visiteurs et autres employés. La station de métro voisine libère chaque jour 13 000 passagers qui rejoignent l’hôpital. Pour les accueillir, les restaurants servent 4000 repas quotidiennement. On y trouve aussi chapelles, poste, kiosques, centrale téléphonique et, bien sûr, chambres, salles d’opération, d’attente, laboratoires, bureaux… Pas moins de 8700 personnes travaillent sur ce lieu chargé d’émotions, dont 1400 pour la logistique des bâtiments et des jardins uniquement.

Des tonnes et des tonnes

Luis Gomes est l’un d’eux. Son univers quotidien est le sous-sol de l’hôpital. Le rire généreux qu’il déploie à pleine gorge résonne dans ces longs couloirs éclairés au néon où s’entassent containers de couleurs vives, bennes, bonbonnes et autre mobilier usagé, comme un vélo d’appartement visiblement fichu. «Je fais entre 20 000 et 25 000 pas par jour.» Soit environ 14 kilomètres. Il l’a calculé avec son téléphone.
Depuis 9 ans, il s’occupe de la déchetterie de cette ville-CHUV. Avec ses quatre collègues dont il est le responsable, ils trient 4000 tonnes de déchets par an, dont 1500 d’ordures ménagères. L’équivalent d’une village de 4500 habitants.
Parmi les 2500 t de déchets restants, 600 sont des déchets médicaux, triés selon leur degré de dangerosité. Certains sont mis sous clé dans des containers spéciaux. D’autres stérilisés, telles les éprouvettes des laboratoires. Les tonnes restantes sont du bois, de la ferraille, du PET, du carton, piles, capsules Nespresso… «Et les papiers confidentiels, comme les dossiers de clients, qu’il faut déchiqueter.»

Rejoindre ses parents

Cela fait 28 ans que Luis travaille pour le CHUV. Il a rejoint l’institution deux ans après avoir quitté sa région natale près de Viseu, au Portugal. Ses parents sont partis pour la Suisse quand il avait 12 ans. Il a grandi avec sa grand-mère. Les retrouver à sa majorité allait de soi: «J’étais triste de ne pas grandir avec eux. Ils m’ont manqué.»
Avant de travailler dans les entrailles de l’hôpital, ce fan de foot – Sporting? «Noooon. Benfica!» – a d’abord été transporteur de marchandises, puis de patients. «Avec certains, on avait des affinités. J’allais leur dire bonjour quand je passais dans leur secteur. Mais il fallait se protéger, ils sont là de passage. Certains sont gravement malades», explique-t-il, le regard toujours attentif à ce qui se passe aux alentours.

Les gens de l’ombre

«Attention, prévient-il calmement. Il faut nous mettre de côté.» Pas de poids lourd venu lever une benne à l’horizon, seulement une camionnette qui semble comme blindée: «C’est le véhicule de la prison. Un détenu est venu se faire soigner. Ils vont le ramener.»
Luis semble habitué. Dans les sous-sols transitent les gens de l’ombre. On y croise tous les corps de métier nécessaires au bon fonctionnement de la Cité: électriciens, magasiniers, sanitaires, mécaniciens et serruriers. Pour économiser leurs pas, certains circulent sur des trottinettes faites sur mesure, avec un solide porte-bagages pour transporter leurs caisses à outils. A midi, tout le monde revient poser ses affaires et part en pause avec les  collègues. Pourquoi a-t-il quitté la surface pour rejoindre ces souterrains? «J’étais fatigué par les horaires. Avant je travaillais le week-end, parfois tard le soir. Ici, c’est du 7  à 17  heures.» Ce métier de rudologue, de spécialiste de l’élimination et de la valorisation des déchets, il l’a appris sur le tas, à travers des formations continues. Son travail fini, il rejoint sa femme à Lausanne et leurs deux filles de 16 et 20 ans. Ils aiment aller au cinéma – le dernier en date: Labyrinthe 3. Jeune, il admirait Rocky – et en promenade. A 40 ans, il s’est mis au ski.

Le monde change

Luis et ses collègues n’ont pas à se déplacer dans les étages supérieurs pour récolter les déchets. Chacun trie de son côté, remplit ces containers colorés qui sont ensuite acheminés vers le centre de tri. «Nous, on entrepose et on organise les transports pour les éliminer.»
Les 50% sont recyclés. «Des ballots de cartons partent jusqu’en Chine par exemple. Il y a du marché là-bas.» Le compost, traité à part, est transformé en biogaz. «Avant, les restes allaient aux cochons. On ne peut plus faire ça. Les choses ont beaucoup évolué: avant, tout ou presque était mélangé.»
Avant? Quand il a commencé au centre de tri il y a 9 ans, tout était déjà en place. Construit il y a 15 ans sous les urgences, il est «déjà trop petit». Et depuis 30 ans qu’il est en Suisse, le monde aussi semble avoir évolué. Luis, solide dans ses souliers de chantier, ne bougera plus d’ici: «Nous ne rentrerons pas au Portugal comme mes parents. Notre vie est ici.»

Un jour, un mois, une année

Samedi: pour être avec ma famille
Septembre: c’est mon anniversaire :-)
1994: mort d’Ayrton Senna. J’étais fan

Mini-questionnaire

Y a-t-il une vie après la vie? Je ne sais pas… parfois j’y pense… ce serait cool en tout cas

Le désir que vous aimeriez réaliser? Aller au Machu Picchu

Votre heure de réveil? 5 h 30

Le dernier livre que vous avez lu? L’histoire suisse pour les nuls

Une qualité que les autres ont remarquée chez vous? Ponctuel et discipliné

Votre plat préféré? Côte de bœuf

Votre remède quand ça va mal? Marcher en montagne avec ma femme et mes filles. Elles ont la faculté de réinventer le monde d’une manière positive et surtout avec un bonheur contagieux

Si vous étiez un animal? Un chien

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Gilles Mauron

Rédacteur

Photo:
Nicolas Brodard
Publication:
lundi 28.05.2018, 12:50 heure



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