Gypaète barbu: retour réussi

Après une interruption d’environ 120 ans, le gypaète barbu décrit à nouveau ses orbes au-dessus de l’Engadine. Il a fallu une bonne vingtaine d’années pour sa réintroduction.

David Jenny, biologiste et grand connaisseur du gypaète barbu: «Nous devons être prudents avec la nature. Ce qui est perdu l’est pour toujours»

David Jenny, biologiste et grand connaisseur du gypaète barbu: «Nous devons être prudents avec la nature. Ce qui est perdu l’est pour toujours»
David Jenny, biologiste et grand connaisseur du gypaète barbu: «Nous devons être prudents avec la nature. Ce qui est perdu l’est pour toujours»

Le gypaète barbu est à nouveau présent en Engadine. Avec de la chance, on pourra même l’apercevoir en train de «se refaire une beauté». Le biologiste David Jenny fait partie des très rares privilégiés à avoir pu observer un couple de gypaètes prendre un bain de vingt minutes dans une mare contenant de l’oxyde de fer. C’est l’une des particularités et l’un des secrets du plus grand rapace de l’arc alpin: il éprouve la nécessité de teindre en rouge le plumage naturellement blanc de son cou, de sa poitrine et de son ventre (voir texte cicontre).

Autrefois déjà, le gypaète planait majestueusement à travers les Alpes, mais il causait aux hommes des peurs irrationnelles: on l’accusait de pousser des troupeaux entiers de moutons à se jeter dans des précipices, voire d’emporter des petits enfants dans ses serres. Ces croyances ont été relayées par les ouvrages scientifiques de référence jusqu’au siècle dernier. «A l’époque, la recherche avait surtout lieu derrière un bureau, on ne savait  tout simplement rien faire de mieux», explique David Jenny pour défendre un peu ses prédécesseurs.

Ce que l’on ne connaît pas fait peur, et ce qui fait peur est supprimé. Les gypaètes ont donc été exterminés, avec la bénédiction des autorités et le versement d’une prime par tête d’une valeur équivalente à environ 500 de nos francs actuels. Lorsque dans les années quatre-vingt, la réintroduction du gypaète a été sérieusement envisagée, les éleveurs d’ovins se sont montrés très critiques.

L’initiative du projet de réintroduction est venue plutôt des milieux citadins. David Jenny comprend cela aisément: «On regrette davantage la disparation de la nature lorsqu’on remarque que la nature nous manque. Le gypaète barbu est un peu un symbole de la Suisse d’antan.» En outre, sans que cela soit véritablement exprimé, il s’agissait aussi d’une certaine manière d’une action éthique de réparation. Diverses organisations comme la Fondation Pro Gypaète, le WWF et, cela va de soi, le Parc national suisse, ont donc entrepris de réintroduire l’animal. Il y a vingt ans, les premiers jeunes gypaètes, encore maladroits dans leur vol, ont été relâchés dans le Val Stabelchod. En bref, deux décennies et un travail de titan plus tard, le gypaète barbu est aujourd’hui à nouveau chez lui dans un immense espace englobant l’Engadine et l’Italie limitrophe. «Nous comptons maintenant six couples ayant tous des jeunes: c’est une réussite», conclut David Jenny avec une joie empreinte de fierté.

Même le comportement de sa progéniture, au premier abord plutôt cruel, ne change rien à l’affection que le biologiste porte à cet oiseau: sur deux jeunes, un seul survit. Le plus fort s’impose au détriment du plus faible qui finit par dépérir et être donné en nourriture par l’adulte. Et puisque nous parlons alimentation: le gypaète n’est pas un chasseur, mais un charognard qui se contente de manger des animaux morts et des os. La nature a doté l’estomac du gypaète de sucs acides (pH de 2): «Il peut dissoudre des os longs de 25 centimètres en une seule journée», raconte David Jenny.

Toutefois, même si le retour du gypaète sur nos sommets enneigés est une réussite qui réjouit beaucoup David Jenny et d’autres, le biologiste conserve une certaine gravité: «Il faut être honnête et ne pas oublier que l’élimination du gypaète barbu alpin a été totale. Les oiseaux que nous voyons aujourd’hui sont originaires des Pyrénées, des Balkans et du Caucase. Cela nous montre simplement que nous devons être prudents avec la nature, car ce qui est perdu l’est pour toujours.»

Le gypaète barbu a le mal du pays

Les connaissances qu’on a de l’oiseau sont encore limitées.

Le gypaète barbu atteint la maturité sexuelle entre 5 et 7 ans et peut vivre une vingtaine d’années dans la nature. Son poids peut atteindre 7 kg. Pour se reproduire, le rapace revient à l’endroit où il est né, même s’il doit faire le voyage depuis le Danemark ou la Norvège, où des gypaètes provenant des Alpes ont déjà été observés. On ne sait pas pourquoi ils sont allés si loin. On ignore aussi la raison qui les pousse à colorer de rouge leur plumage (voir article principal). On suppose que la teinture à l’oxyde de fer, qui est antibactérienne, doit être favorable à la santé des oeufs. Quant à la monogamie attribuée à l’oiseau, elle relève plutôt du mythe: les changements de partenaire sont fréquents. Environ 15% des mâles partagent une femelle, et cela sans déclencher de scènes de jalousie. La Fondation Pro Gypaète qui veille sur les oiseaux est intéressée par les observations qui peuvent être faites. Les ailes du gypaète sont longues et assez étroites, et nettement pointues aux extrémités. Lorsque l’oiseau plane, elles sont orientées légèrement vers l’arrière. La queue est longue et en forme de losange. La poitrine et le cou sont roussâtres.

Observation

Les yeux dans les yeux

Le gypaète barbu est devenu, après le bouquetin, l’un des animaux fétiches de l’arc alpin. Toutefois, l’oiseau ne doit être ni dérangé ni nourri. Le parc national de Stelvio, en Italie, a donc installé, près d’un nid, une caméra qui filme en temps réel. Les images peuvent être admirées sur le site:

Liens sur le sujet

www.gipetostelvio.it
Publication:
mercredi 13.07.2011, 14:38 heure