«La femme et l'homme sont formatés»

Où en est le féminisme en Suisse, vingt ans après la «grève des femmes»? Réponses avec Patricia Roux, professeure en Etudes genre* à l’UNIL. Participez vous aussi au débat. L'égalité hommes-femmes a-t-elle encore des failles en Suisse ou non? Témoignez!

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Coopération. En quoi la grève des femmes en 1991 a-t-elle modifié la condition féminine en Suisse?
Patricia Roux. Il y a eu environ un demi-million de femmes qui ont participé à cette grève. C'est énorme. Pour la plupart d'entre elles, c'était la première fois qu'elle participaient à une grève: non seulement une grève du travail, mais aussi une grève à la maison, dite «des fournaux». C'était poser un acte symbolique très fort, pour montrer à toutes les femmes qu'elles ont le choix de faire ce qu'elles font, c'est à dire leurs activités quotidiennes qui souvent se déroulent dans l'ombre, loin de toute gloire ou reconnaissance, et qui «vont de soi». C'est à dire une activité nécessaire à la survie de toute la famille, mais dont la société ne reconnaît pas l'importance, même si elle en profite. Le 14 juin 1991 a tout simplement posé la question: qu'est-ce qui se passe si les femmes ne font plus ce travail casanier qui ne se voit pas, et qui «va de soi»?

Réponse?
Si ce travail gratuit n'était pas assumé par les femmes, le pays serait paralysé. Pas seulement la Suisse, ce serait partout comme ça. Cette grève a non seulement attiré l'attention sur cette raélaité, elle a redonné un sentiment de fierté aux femmes.

Mais alors pourquoi ne pas avoir organisé une deuxième édition ces vingt dernières années?
Sur le moment, cette grève a été un acte galvanisant pour beaucoup de femmes. Mais il n'a finalement pas été très payant. On en a parlé pendant un moment dans les médias, mais après, qu'est-ce qui a changé?

Le prix à payer pour avoir paralysé le pays pendant 24 heures était trop élevé, je présume.
Pas vraiment. L'événement a été pris de manière «bon enfant», parce qu'il s'agissait justement de 24 heures et que ça ne mettait pas le lendemain en danger! On ne peut pas dire que la grève ait déclenché des bouleversements dans les couples et les familles. La grève est restée matériellement sans effet, et c'est essentiellement pourquoi on a pas eu de deuxième grève.

Patricia Roux, une vision sociologique perçante des mécanismes secrets de notre société.

Ce qui prouve que le féminisme, en tant que mouvement de conscientisation de la société, se doit d'être un travail de fond, effectué au quotidien?
Absolument. Le féminisme est à la fois un mouvement de lutte collective mais aussi un mouvement de pensée, une attitude individuelle, c'est à dire un positionnement au quotidien, des femmes et des hommes. Le féminisme est fait de coups d'éclat, mais aussi de petites choses qu'on ne laisse pas passer, ou que l'on met au point, des choses que l'on fait valoir auprès de son conjoint, de ses enfants, des parents, amis et collègues, au jour le jour. Si l'on compare le droit des femmes aux droits des travailleurs, on voit bien que les syndicats ne vont pas se contenter de coups d'éclat: ils vont avoir une continuité dans leur action, pour obtenir des conditions de travail décentes. On a pas idée de fermer un syndicat parce que «des progrès ont été accomplis».

Le marxisme expliquait la société par la lutte des classes. Les Etudes genre - qui est une expression du féminisme, et que vous enseignez à l'Unil - par la lutte des sexes?
Je vois ce que vous voulez dire, mais je n'aime pas ce terme de «lutte des sexes». Les relations entre hommes et femmes sont ambivalentes: à la fois il y ces inégalités qui nous séparent, et en même temps il y a proximité. La majorité des gens vivent des relations hétérosexuelles, dans la complémentarité des sexes. En Etude genre on parle d'idéologie de la complémentarité, l'idée que l'on est fait «l'un pour l'autre». Une idée forte et fondamentale dans la vie de la société. Dans la vraie vie, les hommes et les femmes ne sont pas en guerre permanente. Et c'est pourquoi les choses sont si compliquées. Quand elle est en couple, une femme doit en même temps se battre avec son conjoint pour qu'il participe équitablement à l'organisation du ménage, et en même temps elle lui est très proche. Ce serait invivable d'être en tension permanente, en guerre tout le temps. Il faut donc intégrer le travail féministe dans des relations auxquelles on tient, qui nous sont chères.

* Les Etudes genre ont pour objet les différences sociales faites entre les sexes, notamment les mécanismes qui présentent comme naturelle une division inégalitaire des rôles entre les hommes et les femmes.

Bio express

L'insubmersible

  • Patricia. Née le 18 mai 1955, célibataire et sans enfant.
  • Titres. Professeure associée en Etudes genre (Faculté des sciences sociales et politiques, Uni Lausanne) et docteur en sociologie, Patricia Roux est responsable du réseau LIEGE (laboratoire interuniversitaire en Etudes genre): «Dans le mot LIEGE, il y a l'idée du bouchon qu'on ne peut pas couler.» Corédactrice responsable, avec Christine Delphy (CNRS, Paris), de la revue francophone internationale «Nouvelles Questions Féministes».
  • Elle l'a dit. «Etre mère et féministe dans notre société patriarcale, c'est trop dur.»
  • Livre. Parmi ses nombreuses publications, un livre pour aller plus loin: Couple et égalité. Un ménage impossible, Editions Réalités sociales (1999).

Liens sur le sujet

www.feminisme.ch

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Pablo Davila
Publication:
vendredi 15.07.2011, 16:20 heure

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