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Paradis menacé. Un tiers de la tourbière d’Augstumal en Lituanie est encore intact…




... les deux autres tiers en revanche sont exploités et détruits pour toujours.

Quand tourbière rime avec désert

En Suisse, l’extraction de la tourbe est interdite, alors que dans les pays Baltes, des sites marécageux sont détruits. exemple en Lituanie.

«Merde!» dis-je à voix basse en m’embourbant tout à coup dans le marécage. D’une légère secousse, je libère un pied, puis l’autre, de cette masse pâteuse, et je me souviens que mon guide a dit il y a une heure à peine: «La plupart de mes concitoyens n’ont aucune idée de la valeur de ces tourbières. Les Lituaniens les considèrent comme des espaces insalubres et inutiles. Pas étonnant qu’ils ne lèvent pas le petit doigt lorsque des entreprises étrangères viennent exploiter cette tourbe et l’exportent à bon marché en Europe occidentale où ils la revendent au prix fort.»

Bien que pataugeant littéralement dans la fange, j’ai l’impression d’être dans un petit paradis. Un paradis menacé, puisque ce site marécageux, un vrai joyau de haut-marais, fournit aussi de la tourbe à la Suisse, où elle arrive cachée dans un pot de basilic ou dans le terreau pour plantes de balcon.

Mais commençons par le commencement. Nous sommes dans la tourbière d’Augstumal, dans le sud-ouest de la Lituanie, près de la mer Baltique. Mon guide, Erlandas Paplauskis, est biologiste et connaît le site comme sa poche. A l’origine, m’apprend-il, le marais s’étendait sur 30 km2. Des premiers travaux de drainage à grande échelle ont été effectués sous le régime soviétique, mais c’est avec la libération de la Lituanie qu’il a commencé à être affecté sérieusement. Un groupe allemand a flairé le gros filon et s’est approprié les deux tiers du site, immédiatement asséché pour l’extraction de la tourbe.

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En été, la température sur le marais asséché monte à 70° C.»

L’affaire était simple: créer une filiale locale, embaucher de la main-d’œuvre bon marché, investir à des conditions avantageuses, acquérir des licences d’exploitation à bas prix, et engranger des bénéfices juteux. Et le dernier tiers du marais? Il a été intégré au réseau Natura 2000 par l’UE, c’est-à-dire qu’il a obtenu le statut de site naturel protégé d’importance européenne.

Ainsi, le marais d’Augstumal est resté un imposant haut-marais dans sa partie protégée. Le chant du pluvier doré nous accompagne alors que nous observons une végétation unique. Nous pénétrons l’écosystème qui comprend plusieurs petits lacs. «Ici, le marais est encore plus ou moins intact», relève mon guide. Ledit marais héberge de nombreuses espèces animales et végétales rares, comme la dryoptéride à crêtes, une fougère menacée de disparition. «Les entreprises occidentales qui exploitent nos tourbières privent nos enfants d’un bien précieux. Autrefois, on y voyait parader plein de grues. Le tétras-lyre, le hibou des marais et l’élan étaient courants. Aujourd’hui, toute cette faune est menacée.»

Nous poursuivons la visite et arrivons à la frontière du marais et de la zone exploitée de la tourbière. Ce spectacle me glace: devant moi s’étend un espace désertique brun et dénudé, où toute forme de vie a disparu. La chaleur fait frémir l’air, bien que nous ne soyons qu’en mai. Le vent pousse un papillon sur ce désert. En été, il ne lui resterait que quelques secondes à vivre. Car par des journées ensoleillées, la température monte jusqu’à plus de 70° C sur ce site qui bénéficiait de la fraîcheur du marécage.

L’extraction de la tourbe ne laisse pas seulement des traces hideuses dans la zone exploitée. Les drainages retirent aussi petit à petit de l’eau à la zone sous protection. Une bande de 50 à 100 m de large et de 6 km de long est déjà en train de s’assécher. Aussi est-on en train d’installer une membrane synthétique hydrofuge destinée à freiner ce processus. Des premiers essais montrent toutefois que cela ne réduit l’écoulement de l’eau que de moitié. Seul l’avenir dira si ce procédé peut sauver les zones marécageuses encore intactes. Mais une chose est sûre: qui veut s’engager pour la survie des marais achète dès maintenant du terreau sans tourbe.

Regarder la vidéo sur la tourbière en Lituanie et lire l'article sur les terreaux sans tourbe

Dès 2013, Coop ne vendra plus de terreau contenant de la tourbe. La plupart des fabricants de produits de marque devront l’imiter.

L’ extraction de la tourbe menace les marais du monde entier et la biodiversité. Comme les sites marécageux sont des réservoirs importants de carbone, leur destruction a un grand impact sur le climat. Dès le début de 2013, Coop renoncera donc complètement à la tourbe dans les terreaux de jardin vendus sous sa marque propre. Le changement devrait s’achever à la fin du printemps 2013.

En même temps, Coop contraint ses fournisseurs partenaires à une réduction massive de la proportion de tourbe dans leurs produits de marque, voire au bannissement pur et simple de la tourbe. Les succès de ces mesures se font déjà sentir. La part de tourbe du volume total de terreaux pour plantes et fleurs et de substrats de l’assortiment ne devrait plus être que de 5%. Cela correspond à une réduction de 85% de la proportion de tourbe par rapport à 2011 et à une économie de 2500 tonnes de CO2. De tout le commerce de détail, Coop a ainsi choisi la voie la plus rigoureuse. Coop propose déjà depuis 1996 des terreaux sans tourbe particulièrement écologiques portant le Bourgeon de Bio Suisse. schu

La Confédération ne veut plus qu’on exploite les tourbières

En Suisse, l’extraction de la tourbe est interdite depuis l’acceptation de l’initiative de Rothenthurm, en 1987. Depuis, la menace qui pèse sur nos marais a diminué, mais cela aux dépens des marais à l’étranger. De nos jours, la Suisse importe au moins 150 000 tonnes de tourbe par an. Notre consommation de tourbe a donc doublé depuis la fin des années 1980.

Des paysages entiers de tourbières sont détruits, ce qui menace la biodiversité, perturbe l’équilibre hydrique local et fait augmenter les émissions de gaz à effet de serre. C’est la raison pour laquelle la conseillère aux Etats Verena Diener Lenz a lancé en 2010 une interpellation ainsi qu’un postulat pour mettre fin à l’utilisation de la tourbe en Suisse, que le Conseil fédéral recommande d’accepter. Le choix et la mise en œuvre des mesures par la Confédération seront déterminés au mois de novembre.  
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Photo:
Texte et photos Beat hauenstein, spécialiste en écologie chez Pro Natura. La version intégrale du présent article a été publiée dans le n° 4/2012 du magazine Pro Natura.
Publication:
lundi 01.10.2012, 10:14 heure

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