Alain Rey, linguiste, lexicographe, dirige les équipes des Dictionnaires Le Robert. «Je suis convaincu que la contribution de toutes les langues est nécessaire.»

«Les mots sont des fenêtres»

Alain Rey est, à 85 ans, 
ce magnifique et fringant dictionnariste qui débarque avec l’édition 2014 
du «Petit Robert». On y trouve des 
mots «chelous», c’est-à-dire 
louches en verlan… Rencontre avec 
un dictionnaire vivant.

Coopération. Quel est le mot, dans la nouvelle version du «Petit Robert», qui vous fait le plus plaisir?
Alain Rey. Le mot kéké, signifiant frimeur, m’amuse car il vient de Marseille; c’est un régionalisme, qui est monté à Paris! Jusqu’au milieu du XXe siècle, un mot employé dans tout le sud de la France n’aurait pas mérité de figurer dans un dictionnaire général. Les dictionnaires étaient faits à Paris et ne représentaient que l’usage en Ile-de-France.

Vous les aimez tous, les 150 mots que vous avez introduits?
Non… Plusieurs me frustrent pour leur dimension un peu vulgaire, comme les noms en «–asse», blondasse ou bombasse, qui ont un caractère anti-féministe que je ne partage pas. Je regrette aussi qu’il y ait beaucoup de mots techno-scientifiques lourds et autant d’anglicismes. J’aimerais qu’on équilibre davantage avec les emprunts à d’autres langues.

Quels mots entrent dans le dictionnaire?
Notre observatoire tient compte du fait que le dictionnaire est d’abord un outil, qui doit nous servir. Il y a une nécessité à utiliser le mot juste pour que les gens se comprennent, enrichissent leurs connaissances communes, se transmettent des savoirs ou des sensations. Très souvent, on n’introduit pas un mot nouveau, mais un mot qui a changé de statut. Un mot d’ingénieur qui est devenu un mot de secrétaire, un mot de médecin devenu un mot de malade.

Comment empêcher que la langue n’aboutisse à un jargon technique?
Une langue nationale existe et devient une grande langue quand elle réunit ces deux notions, qui sont le prince, autrement dit le gouvernement central, soit la langue qui permet la gestion du pays et le poète, soit la possibilité d’exprimer les sentiments et la beauté dans la langue maternelle. Pour qu’une langue reste vivante, elle a besoin de poètes. J’essaie toujours d’augmenter l’utilitarisme des dictionnaires par la poésie des mots.

«

Chaque mot a une histoire profonde qu’on véhicule souvent à notre insu»

Comment est produite la poésie des mots?
Dès que les mots sont détournés de leur sens habituel et qu’ils sont remplis d’un sens disparu! C’est ce que fait Mallarmé, quand il réemploie, sans le dire, les mots avec leurs valeurs étymologiques. Ces purs ongles très-haut dédiant leur onyx…  Il utilise onyx en partant de la racine grecque onuks signifiant ongle. Jean de La Fontaine aussi était un grand poète. Je viens de préfacer un recueil de ses fables, ce qui m’a donné l’occasion de le relire. Tout en passant pour un auteur classique, il fait des gambades linguistiques incongrues, en déviant les mots de leur sens, en utilisant des archaïsmes. Tout semble familier, car sa langue a du rythme et son langage retrouve la musique, d’où elle vient peut-être.

Ce goût des langues vous est venu comment?
Je viens d’Auvergne par ma mère, du Bordelais par mon père, d’où mon nom qui est occitan. Rey c’est le même mot que roy, qui vient du rex, latin, rix en gaulois. Ma langue maternelle a été régionale, colorée d’occitan. Je me souviens de la honte qu’éprouvaient les personnes qui ne parvenaient à s’exprimer bien que dans leur dialecte et maîtrisaient mal le français national, originaire d’Ile-de-France.
Dans ses souvenirs d’enfance, Ramuz raconte que cela a été pareil en Suisse: les gens avaient honte de leur patois. Mais en perdant les mots issus des dialectes et patois, on en est parfois arrivé à ne plus pouvoir décrire des choses familières. Le goût des mots en général me vient sans doute de là. Pour moi, les mots sont des fenêtres ouvertes sur les réalités. Or la même réalité peut être vue différemment selon la forme de la fenêtre. Les mots sont comme des instruments d’optique.

Est-ce que la langue que nous utilisons influence notre manière de penser?
Pour fabriquer une phrase française, il faut avoir d’abord l’idée du sujet, puis celle du verbe, le complément vient après. Le raisonnement se construit tout différemment en allemand, où l’on peut réserver l’expression verbale pour la fin de la phrase. La grammaire est donc fondamentale dans notre manière de raisonner. Vient ensuite le vocabulaire. J’aime cette expression, d’un philosophe allemand, qui dit que le langage est une mythologie blanche. Chaque mot a une histoire profonde qu’on véhicule souvent à notre insu. Le français a près de mille ans, mais si on y ajoute la source latine, cela remonte à plus loin et si on ajoute les éléments grecs on remonte encore à plus loin.

Globalement, vous trouvez qu’on parle un bon français?
Je regrette qu’on n’enseigne plus le latin, car le vocabulaire français est tributaire, pour les mots les plus courants, à 70% de la morphologie du latin. Sans rudiments de latin, les mots n’ont plus de sens, et leurs dérivations deviennent irrégulières.
Sinon, je suis convaincu que la contribution de toutes les langues est nécessaire pour dénommer toutes les choses nouvelles qui nous arrivent. Une langue ne peut pas rester repliée sur elle-même.

Portrait

Rey, du latin rex, le roi

Anniversaire. Le 30 août Alain Rey soufflera sur 85 bougies. Il est né dans le Puy-de-Dôme d’une mère auvergnate et d’un père bordelais. Sa langue maternelle a été le français occitan.

Rédacteur en chef. Linguiste et lexicographe, Alain Rey a été recruté par Paul Robert en 1952 pour rédiger le dictionnaire alphabétique et analogique. Il dirige les publications des Dictionnaires Le Robert depuis 1967.

Mots préférés. «Ce sont les grands verbes, être et avoir, qui s’opposent et permettent de construire un univers langagier. J’aime bien aussi les dérivés de lux, la lumière, lucide, luciole, lumière.»

Actualité. Alain Rey a dirigé la nouvelle édition, en deux volumes, du Petit Robert 2014. Le premier volume est consacré au dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, le second volume, illustré, est dédié aux noms propres.

Lire l'article sur le Petit Robert 2014

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Véronique Châtel

Rédactrice, Paris

Photo:
Francine Bajande
Publication:
lundi 05.08.2013, 15:25 heure

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