Alan Roura en figure de proue sur «La Fabrique», bateau avec lequel il a fait le Vendée Globe, 105 jours seul autour du monde.

«J’ai la mer dans le sang»

Juste avant la sortie d’un film retraçant son Vendée Globe, le navigateur genevois Alan Roura nous raconte sa vie solitaire sur l’eau. Et depuis qu’il a remis pied à terre. Rencontre dans les embruns du port de Versoix.

Il a franchi en 12e position, le 20 février, la ligne d’arrivée du Vendée Globe, cette course mythique en solitaire autour du monde sans escale ni assistance. Triomphalement. Car Alan Roura avait accompli un exploit: ses moyens financiers étaient plus modestes que ceux de ses concurrents, il était, à 23 ans, le plus jeune skipper de l’histoire du Vendée Globe, et son bateau «La Fabrique», l’un des plus vieux de cette édition. Cela méritait bien d’être gravé sur pellicule. Le titre du film, qui sera en salle dès le 4 mai, est Alan Roura, l’aventure au bout du rêve. Rencontre à Versoix, sur le port, évidemment.

«

Au Vendée Globe? Je suis allé chercher ce dont tout marin rêve»

Alan Roura

Mais qu’êtes-vous allé chercher dans ce périple?
Ce que l’on ne trouve pas ailleurs: la solitude, du sport, des conditions extrêmes, le risque, le danger. C’était un rêve de gosse, je voulais me lancer le plus gros défi qui existe en matière de course au large en solitaire. Et je voulais réaliser une performance, même si j’avais un vieux monocoque. Je suis allé chercher ce dont tout marin rêve.

Dans le film, à un moment vous vous demandez ce que vous faites là, vous dites que vous pourriez être à la montagne en train de manger de la fondue. Vous rêviez souvent du plancher des vaches et de son confort?
Parfois on a envie d’être sur la terre ferme, mais si on est sur l’eau, c’est qu’on l’a choisi. Par contre, quand on est à terre, on a très vite envie de retourner en mer. Ça me titille de plus en plus, je ne tiens plus en place! En franchissant la ligne d’arrivée, j’avais déjà envie de repartir.
On est en train de monter un projet, de chercher un nouveau bateau, j’ai toutes les chances d’être au départ de la Transat Jacques Vabre en fin d’année, puis ce sera la Route du Rhum en 2018, une autre Jacques Vabre, et enfin le prochain Vendée Globe.


Quel était votre quotidien sur votre bateau, «La Fabrique»?
Je dormais en moyenne quatre heures par nuit, par petites tranches. Je me nourrissais deux fois par jour de repas lyophilisés ou appertisés. Une bonne partie de la journée se passait devant l’ordinateur à consulter la météo, à élaborer la stratégie de course. Il y avait aussi le réglage du bateau et des voiles. Ensuite, il me restait une ou deux heures pour écouter de la musique ou pour écrire.

La solitude vous a-t-elle parfois pesé?
Après 90 jours sur l’eau, ça commençait à être long, surtout parce que beaucoup d’autres concurrents étaient déjà arrivés. Je n’avais pas Skype parce que mon antenne satellite avait cessé de fonctionner quelques jours après le départ. Je ne pouvais donc communiquer que par e-mail et, plus rarement, par téléphone. J’étais vraiment tout seul. Mais franchement, on s’habitue à la solitude. Une course, c’est presque plus compliqué à gérer à plusieurs. Même à deux, on arrive à avoir des problèmes!

Qu’avez-vous éprouvé en franchissant la ligne d’arrivée?
Je n’ai pas du tout réalisé et je ne réalise toujours pas. J’étais très stressé. Tout peut arriver tant que le bateau n’est pas amarré. J’ai ressenti beaucoup de bonheur et de fierté, car on n’est pas très nombreux à avoir terminé le Vendée Globe. Il y avait également la joie de retrouver mes proches. Ce qui n’a pas été facile à gérer, c’était d’être entouré de milliers de personnes après avoir passé plus de trois mois seul.


Qu’avez-vous eu envie de manger une fois à terre?
Un steak-frites, c’était obli­gatoire! Mâcher de la vraie viande, c’était très important!

Cette course vous a changé?
Ça change un homme! On a le temps de se poser des questions que l’on ne s’était jamais demandées avant. On est seul pour chercher des solutions, pour se remonter le moral ou pour trouver de la force. Alors qu’à terre, on appelle un proche dans ces cas-là. Il faut aller chercher tout ça en soi, du coup on apprend vraiment à se connaître.

Avez-vous parfois pensé aux risques que vous encouriez?
Un peu au départ ou à des moments-clés, mais en étant prudent, il n’y a pas beaucoup plus de danger qu’en traversant la route.
Si l’on est assez intelligent pour s’accrocher, on ne peut pas tomber par-dessus bord. Il est possible de heurter un objet, ce qui peut provoquer une voie d’eau et faire couler le bateau. C’est quelque chose que l’on ne peut pas contrôler. Mais à terre non plus, on ne peut pas tout contrôler.

Vos proches s’inquiétaient-ils plus que vous?
Certains ne réalisaient pas du tout ce qu’est cette course, et d’autres pensaient ne jamais me revoir, notamment mon parrain. J’ai appris ça à l’arrivée. Nous, les marins, savons que nous pouvons ne jamais revenir, mais nous essayons toujours de le cacher à nos proches et de les rassurer. Qu’ils s’en rendent compte à ce point-là, c’est assez perturbant.

Après une longue course en solitaire, le retour à terre, à la vraie vie est-il compliqué?
Pendant 105 jours, j’ai fait ce que je voulais, j’étais complètement libre. Il n’y avait personne pour me contredire et me faire changer d’avis. À terre, il faut se plier à des obligations: des horaires à respecter, des limitations de vitesse sur les routes. Mais je m’y suis ré­habitué assez rapidement. Quant au sommeil, les premières nuits j’ai dormi normalement. En revanche, maintenant, je suis très fatigué, j’ai beaucoup de mal à me remettre.


Qu’est-ce que ça vous fait, vous le marin solitaire, d’être célèbre maintenant?
C’est important de communiquer sur une course comme celle-là, que les médias nous suivent. Ça permet de faire rêver les gens et de donner envie à des jeunes de se lancer. Le public a vécu le Vendée Globe comme s’il y avait participé, grâce aux messages du bord que je publiais en ligne. Quand des gens me reconnaissent dans la rue, ils me disent: «Hé, salut, comment ça va? Bravo!» et ils me prennent dans leurs bras. Comme si j’étais pote avec tout le monde! Ce côté sympa, proche et affectif est génial!

Comment se passent vos journées depuis votre arrivée?
C’est une nouvelle course, je travaille presque sept jours sur sept. J’ai beaucoup de rendez-vous avec des sponsors en Suisse, et une fois par semaine je vais à Lorient. J’habite là-bas, tous les skippers helvétiques vivent en France, car cela facilite les choses. Aujourd’hui, je n’ai plus d’équipe avec moi; il n’y a que moi et ma compagne Aurélia, qui travaille avec moi depuis le début. Bénévolement, comme l’a fait toute mon équipe. On essaie de s’organiser au mieux, de se répartir les tâches, mais ce n’est pas simple à deux. J’ai quand même pris une semaine de vacances, mes premières en quatre ans. Mais même pendant ces jours de repos, je regardais les bateaux en vente et je réfléchissais à la suite.

Habitué aux océans, vous aimez naviguer sur le calme lac Léman?
Entre 2012 et 2014, j’y ai fait pas mal de compétitions.
En ce moment, je n’ai pas le temps, même si cette année je serai parrain du Bol d’Or, il faut donc que je m’y mette. J’ai tellement l’habitude de l’océan que sur le lac je me fais souvent devancer. Et comme j’aime naviguer avec du vent, je perds vite patience sur le Léman.

Vous cuisinez?
Il y a deux plats que j’aime bien préparer, simples, mais très bons. Tout d’abord la salade tahitienne, composée de thon, de citron, de lait de coco, de concombres, de petits bouts de mangues, d’oignons et d’huile d’olive. Et une recette des Caraïbes: une sorte de poulet Colombo avec du curry et du riz.

Pas trop de produits de la mer?
Rarement. En habitant au bord de l’eau, on en mange presque moins qu’en Suisse.

Vous en avez bavé, comme le montre le film. Qu’est-ce qui a été le plus dur ?
Il y a eu beaucoup de moments difficiles. Sur l’océan Atlantique notamment, parce que j’ai dû me dérouter sur la côte brésilienne pour capter la 3G et télécharger un plugin pour pouvoir être connecté, ayant eu une panne de mon antenne satellite. De là, je suis reparti quasiment dernier. Moralement, j’ai pris un coup. Mais je me suis battu. Le plus dur, c’était de penser que j’allais rester derrière, car les autres avaient des bateaux plus rapides que le mien. Mais je me suis dit: «Il faut que je finisse, pour moi, pour les gens qui m’ont aidé, et parce que c’est mon rêve.»

Lorsque vous avez franchi la ligne d’arrivée, votre barbe très épaisse a beaucoup fait parler!
Je voulais une barbe de tour du monde. C’était important pour moi, ce n’était pas un truc médiatique. Je ne voulais pas être rasé et bien habillé. Lorsque l’on rentre d’un tour du monde, on est fatigué, on arrive comme on est. Mais j’ai pris une douche avant, quand même !

Renaud chante: «C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme». Vous êtes d’accord?
On prend la mer de notre plein gré, on choisit d’être sur l’eau, c’est un virus, une drogue dure. La mer nous prend d’une certaine manière, parce qu’elle nous rend un peu bourru et sauvage.

Vous vous voyez navigateur toute votre vie?
Je pensais arrêter après ce Vendée Globe, car je n’étais pas sûr d’avoir le budget et un bateau pour continuer. Puis, en mer, j’ai changé d’avis, car j’ai ça dans le sang, je suis fait pour ça. Mais exercer ce métier toute ma vie, je ne pense pas. J’ai d’autres envies, c’est sûr. Et à un moment, il faut laisser la place aux jeunes, car il y a peu de courses, peu de bateaux, un nombre d’inscriptions parfois limité. On peut avoir un autre job lié aux courses : aider des jeunes à monter leur projet, ce que font beaucoup d’anciens skippers. Il faut aussi voir l’évolution de la course au large, qui est en pleine mutation aujourd’hui. Mais je n’en suis pas là, j’ai encore du temps devant moi! 

Une vie qui n’est que de mer

Alan Roura naît le 26 février 1993. Deux ans plus tard, ses parents élisent domicile dans un bateau sur le Léman. En 2001, ils partent en voilier autour du monde jusqu’en 2012. À 8 ans, voyant aux îles Canaries les bateaux de la Mini Transat, Alan trouve sa vocation. Il arrête l’école à 13 ans, obtient un diplôme de skipper, travaille durant les escales du périple familial comme ferblantier avec son père.

5x2 billets sont à gagner pour voir le film du navigateur Alan Roura, dans son périple du Vendée Globe, au cinéma CityClub de Pully

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texte:
Myriam Genier
Photo:
Christoph Breschi, Patrick Gilliéron Lopreno
Publication:
lundi 01.05.2017, 13:50 heure



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