Anouk Troyon: «L’humanité est la même partout. Il faut ramener la religion à plus de spiritualité.»

«Noël, c’est prendre soin de notre fragilité»

L'invitée. Aumônier à l’Université de Lausanne, pasteure, mère de famille, Anouk Troyon évoque Noël et la spiritualité. Rencontre.

Coopération. Que représente Noël pour vous?
Anouk Troyon. La fragilité. A Noël, Dieu se rend dépendant des êtres humains, comme un bébé, ce qui est paradoxal pour un Dieu. C’est cette fragilité de la vie qu’on célèbre. Noël, c’est prendre soin de notre fragilité. En fin d’année, tout le monde est fatigué, cette fête prend son sens. On ne sait pas si Jésus est né un 25 décembre, mais cette date correspond à une fête païenne, au solstice d’hiver.

Même si on n’est pas croyant?
Ça parle aux gens, d’accrocher des lumières aux fenêtres, des guirlandes. Il y a un besoin de montrer que la nuit n’est pas la plus forte. Et puis, Noël représente également la famille, avec tout ce que cela implique de fragilité. A ce moment, toutes sortes de tensions remontent, des choses se cristallisent. Noël peut faire peur, être un poids. Il est important de pouvoir être accueilli comme on est. De pouvoir déposer nos fragilités dans la présence de Dieu.

Dieu?
C’est quelque chose qui nous dépasse. C’est à mes yeux cette force de vie, qu’on peut personnifier ou pas. Pour moi, elle s’est manifestée dans le Christ, mais elle s’est aussi révélée dans d’autres personnes. Je n’ai pas la vérité. Je suis très ouverte sur cette question. C’est comme cela que je peux croire.

Vous tranchez avec l’image traditionnelle de la pasteure – aumônier. Qu’est-ce qui vous a menée sur cette voie?
Adolescente, je voulais faire un métier d’accompagnement – psychologue, assistante sociale. Mais il manquait cette dimension de spiritualité. J’ai toujours cru en Dieu. Mon défi, c’est de casser cette image de l’Eglise, de la foi. Quand j’étudiais la théologie j’étais des Jeunesses campagnardes et faisais la fête. Je suis une bonne vivante! Ce n’est pas incompatible avec la foi. Le Christ était aussi dans la vie. Il allait avec les gens refoulés de la société. Il allait chez les gens, rarement dans une synagogue pour prêcher! L’idée n’est pas juste de briser les stéréotypes, mais d’amener les gens à faire leur propre chemin. Je ne me sens pas comme quelqu’un qui apporte un savoir, mais qui accompagne. Le mot clef, c’est la spiritualité: ce qui donne du souffle. Ca peut être le Christ, la nature, les enfants. Ce qui nous dépasse et nous touche au plus profond de nous. Chacun trouve ce qui le relie à ce plus grand que nous.

«

A Noël, on se rappelle que la paix peut exister »

Etes-vous habitée d’une mission?
Je n’aime pas ce mot. Je suis là pour accompagner les gens dans leur recherche de ce qui leur donne du souffle. Je n’ai pas la réponse. Chacun a des qualités, des charismes à découvrir. Il est important de trouver où on a quelque chose à apporter. De développer ce qui nous permet d’être bien avec les autres et avec soi-même. Je fais aussi du yoga et de la méditation. Dans la tradition chrétienne, l’idée de corps me manquait. On est des êtres incarnés - le Christ l’était aussi. On n’a pas à le négliger ou en avoir honte.

La spiritualité permet d’aller au-delà des confessions religieuses?
Bien sûr! Je peux davantage en parler à l’aumônerie que dans une paroisse. A l’Université, je rencontre des gens de toute tradition, des chrétiens, des musulmans, des athées, qui participent à nos activités. Tous ces gens viennent par exemple à notre célébration de Noël se transmettre un message de paix. C’est un des messages principaux de Noël: la paix universelle. Dans la Bible, les mages représentent l’universalité – ils n’étaient pas juifs mais sont quand même venus -, les bergers, les laissés-pour-compte. A Noël, on se rappelle que la paix peut exister. Si on parvient à la vivre en soi et avec ses proches, des choses peuvent se vivre plus loin encore.

Que vous inspire le durcissement de certaines appartenances religieuses?
Ca m’attriste. C’est se baser sur la loi plutôt que l’amour. La peur fait qu’on s’enferme dans des extrémismes ou le durcissement. La peur de l’autre, ou celle de perdre ses propres convictions.

Comment y remédier?
En regardant l’autre avec un regard d’accueil, même si on ne comprend pas. En regardant au-delà des préjugés, ce que l’autre a au plus profond de lui: cette dignité humaine, qui nous relie tous. L’humanité est la même partout. La religion est souvent perçue comme quelque chose d’enfermant, qui donne les principes, les dogmes, les rites à respecter. Il faut la ramener à plus de spiritualité. Pour qu’elle nous aide à percevoir cette part de sacré au plus profond de nous, malgré nos parts d’ombre.

En Europe, le désintérêt pour le christianisme est souvent chiffré.
L’Eglise ne va pas rester comme elle est actuellement. Les gens ont besoin d’autre chose. Il y aura toujours des célébrations, et les gens ont besoin des rituels de passages que sont les baptêmes, les mariages et services funèbres, où l’Eglise soit présente. Dans les moments clefs, il y a une envie de s’en remettre à plus grand que nous. J’espère que l’Eglise évoluera en étant la plus accueillante possible. Par un christianisme plutôt d’événement, en ayant des célébrations, des fêtes qui réunissent les gens autour d’un thème. Les gens ne veulent plus aller au culte tous les dimanches. Il s’agirait d’offrir des moments de recueillement. L’Eglise a un rôle à jouer, dans le ressourcement, que ce soit par la prière, la méditation, ou la redécouverte du message biblique. Il y a cette soif chez les gens. Les monastères attirent toujours autant, comme les retraites spirituelles. Mais dans le christianisme, on est resté trop cérébral. Le recul chiffré du christianisme n’enlèvera jamais que la nécessité de se «poser» arrive à chacun.

Vraiment?
Oui, même si ce n’est pas évident pour tout le monde. Certaines personnes vivent « en surface », sans se prêter attention à leur spiritualité. Je ne peux pas les juger. Elles érigent des mécanismes de défense: se tourner vers son intériorité peut faire surgir des choses difficiles. L’inconscient met une sorte de barrière.

Qu’a la religion à nous offrir, alors que les moyens de communication se démultiplient?
Elle apporte un ancrage, et simplement la possibilité de se poser. La prise de conscience, de ce qui est difficile comme de ce qui est beau, permet d’avancer. La religion permet d’apprendre à déposer les poids et difficultés, afin qu’ils ne tournent pas dans nos têtes: il existe quelque chose de plus grand que nous, à qui on peut s’en remettre. Et puis, la religion a son sens à jouer quant aux racines qui sont les nôtres: notre histoire fait partie de notre identité. On a besoin de savoir d’où on vient, pour pouvoir se construire. Enfin, la religion doit offrir des lieux où on peut se ressourcer.

Vous évoquez l’Eglise comme un outil de proximité.
Ce n’est pas en restant dans les murs qu’on côtoie les gens, mais en allant vers l’autre, en évitant le jugement, en étant serviable. Je suis très frappée comme les rencontres à l’aumônerie, ça marche. On n’enferme pas les gens dans des cases, ils se sentent accueillis comme ils sont. Il faudrait davantage de ces endroits.  En ville, dans des cafés.

La désertion des églises est-elle inquiétante?
Ce n’est pas le plus important - ce qui m’inquiète, c’est le fanatisme religieux. Les gens sont longtemps venus à l’église ou au temple par obligation. S’ils ne viennent pas au culte, que ça ne leur parle pas, il faut évoluer. Il est important d’avoir des rituels, mais pas forcément dans le cadre d’une église, avec des bancs et un orgue. Je sais qu’il y a encore des demandes de spiritualité. Le semeur existe toujours, même si les graines ne poussent pas toujours où l’on voudrait. Ce n’est pas inquiétant, les gens sont chrétiens différemment. Ils se réapproprient la religion. Ce que Jésus a dit parle toujours.

Qu’est-ce qui est universel dans son message?
Rayonner: on dégage quelque chose qui peut aider les autres à rayonner, qui passe par être bien avec soi-même. La capacité d’aimer, d’être ému, de s’émerveiller. Qu’on habite n’importe où dans le monde, on l’a.

Pour quelles raisons les gens viennent-ils vous voir?
Pour partager un moment de leur vie, une question, pour être aidé dans leur réflexion. Ca m’a frappée: ils se demandent souvent quelle est leur place. Suis-je au bon endroit? Suis-je comme je voudrais être moi-même?

Que leur dites-vous?
Il y a des moments où on n’a pas de place et où on cherche. Il faut l’accepter. C’est transitoire. Dans notre passé, il y a déjà des signes ou des indications, des choses qu’on aime bien faire. Le chemin, il se dessine peu à peu. Ce n’est pas confortable. Mais ces personnes vont se trouver, en écoutant le présent, le passé et questionnant le futur, dans une idée de globalité.

Vos voeux, à l’horizon de 2014?
Que les gens puissent se regarder les uns et les autres, et eux-mêmes avec bienveillance. Ce serait génial!

Anouk Troyon

Portrait express

Née. en 1976 à Lausanne.

Parcours. Etudes de théologie. Consacrée pasteure dans l’Eglise évangélique réformée en 2004. Dix ans de ministère pastoral - paroisse de Pomy-Gressy-Suchy et de Montagny-Champvent. Aumônier à l’Université de Lausanne depuis 2011.

Famille. Mariée, une fille de six ans, des jumelles de 3 ans.

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Rédactrice

Photo:
Darrin Vanselow
Publication:
lundi 23.12.2013, 00:00 heure

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