Antoine de Baecque (51 ans), randonneur et essayiste, chez lui à Paris: «En marchant, on croise des aristocrates, des faux-monnayeurs, des pionniers des hautes cimes…»

«Marcher? Une lenteur idéale»

L’historien et fervent marcheur Antoine de Baecque nous parle de la randonnée en montagne. Qui séduit ceux qui chérissent le dépassement de soi. Et bien d’autres amoureux de la nature. En marche!

Coopération. Cinq étages à pied pour arriver jusqu’à vous… Il faut du souffle et du mollet!
Antoine de Baecque. Mais j’en ai! Je pratique la marche depuis très jeune. J’ai grandi en partie dans le Vercors, une région des Alpes françaises qui est un haut lieu de la marche et du ski de fond. Et chaque année, je passe quelques semaines en montagne. Seul ou en famille. Cet été, nous partons dans le val d’Anniviers, une région que j’aime beaucoup. L’an dernier, j’ai traversé les Alpes, de Saint-Gingolph jusqu’à Nice, en suivant le GR5.

Tout seul?
Oui. Ce mois de marche s’accompagnait de l’écriture d’un livre sur l’histoire du GR5, qui sortira à la rentrée. Raconter l’histoire de ce chemin m’a permis de rencontrer ceux qui l’ont tracé, entretenu, emprunté. Le GR5 a été balisé entre 1948 et 1957 mais il reprend des anciens chemins de pèlerinage, de transhumance, de commerce légal, de contrebande… On y croise toutes sortes de gens, des aristocrates, des faux-monnayeurs, des pionniers des hautes cimes. C’est passionnant.

Cet intérêt pour les Alpes, c’est une manière de leur rendre hommage avant que leurs neiges éternelles ne fondent ou qu’elles ne deviennent un gigantesque parc de loisirs?
Il est vrai que la traversée des Alpes fait vivre l’expérience concrète et douloureuse de la fin d’un milieu naturel. Je me souviens du déchirement que j’ai éprouvé, quand arrivé en haut du col du Palet, après avoir contemplé pendant des heures un paysage sauvage et préservé, la civilisation a soudain fait irruption dans ce qu’elle peut avoir de pire avec les grandes installations de ski de Tignes. J’ai réalisé au cours de ce parcours que marcher devient un acte militant.

Que voulez-vous dire?
En France, l’équipement de la montagne a été mené au forceps. Il y a eu une politique d’Etat pour installer la ville à la montagne. C’est moins vrai en Suisse, où la montagne est mieux préservée. Je pense donc que dans l’intérêt que l’on peut porter à la montagne et aux Alpes en particulier, il y a quelque chose qui est de l’ordre de l’urgence à profiter d’un paysage qu’on sait menacé.

«

Marcher permet des expériences qui sont devenues rares»

L’anthologie des textes émanant d’écrivains marcheurs – Rousseau, Balzac, Hugo, Proust, Bouvier– que vous avez rassemblés, montre que la marche fédère des individus qui partagent les mêmes valeurs, mais pas forcément les mêmes idéologies.
C’est vrai! Cela s’explique par le fait que marcher en montagne, c’est rencontrer l’effort, l’endurance, la souffrance. C’est se sublimer et dépasser ses propres limites. Or ces valeurs peuvent être utilisées dans les sens les plus différents qui soient. En France, le Club Alpin est né de traditions aristocratiques, où la pratique des sommets, avec le côté chevaleresque que cela implique, plaisait beaucoup aux gentlemen marcheurs. Mais d’autres associations, comme le Touring Club de France, qui tirent elles leurs origines du Front populaire et des premiers congés payés, ont vu dans la marche, sport gratuit, la possibilité de mettre le peuple en mouvement.

La marche a été très prisée par les intellectuels parce qu’elle favorise l’élaboration de la pensée…
Entre la fin du XVIIIe et la fin du XIXe, la marche est centrale, parce qu’elle déclenche non seulement la pensée mais l’écriture. Rousseau disait qu’il ne pouvait pas penser sans marcher ses pensées. Il a d’ailleurs essayé de mettre au point une sorte d’écritoire portative pour pouvoir écrire tout en marchant. Cette idée, on la retrouve partout, aussi bien chez les grands marcheurs penseurs anglais que suisses, allemands, français. Les poètes aussi prennent conscience que l’inspiration passe par la déambulation. Mon anthologie rassemble des textes qui attestent du fait que la marche accompagne le mouvement de la pensée et qu’elle est le meilleur moyen de se connaître, d’appréhender le monde et d’écrire sur tout cela.

C’est parce qu’on écrit moins qu’on marche moins aujourd’hui?
La pratique de la marche est la plus massive qui soit. On peut même dire qu’elle est à la mode. Elle cristallise les valeurs en vogue, liées au souci que l’on a de l’environnement, au goût retrouvé pour l’authenticité et la nature préservée, le besoin de ressourcement et de redécouverte de son corps au naturel. C’est ce qui amène de plus en plus de gens à emprunter des sentiers mythiques comme ceux de  Compostelle ou des Alpes. La crise de la marche atteint, selon une étude des Parcs nationaux, seulement les moins de 20 ans. Cela serait lié au fait que la civilisation d’Internet sédentariserait les jeunes.

Autrement dit, il faut transmettre le goût de la marche.
On ne naît pas marcheur, on le devient. D’où l’intérêt de pratiquer la marche en famille. Marcher permet des expériences qui sont devenues rares à l’ère des GPS et du virtuel, comme partager un effort physique avec des inconnus croisés sur un sentier, se perdre…

Ou encore vaincre des exploits physiques?
Exploits qui ne sont plus guère reconnus… En tout cas plus comme à la Belle Epoque, qui fut l’âge d’or de la marche. Les temps ont changé. Mais la marche produit toujours les mêmes effets sur celui qui s’y confronte pendant des heures: sentir son corps entrer dans le paysage à une lenteur idéale.

Antoine de Baecque

L’horizon de la marche

Balises. Antoine de Baecque (51 ans), père de quatre filles, est historien, spécialiste du corps et de la culture cinématographique. Enseignant à l’Université de Nanterre, il est aussi critique de cinéma et auteur d’essais.

Derniers ouvrages parus. «Ecrivains randonneurs» (aux Editions Omnibus) et «Yves Gallot, l’art de marcher» (Editions Payot) dont il signe la préface.

Meilleur moment passé en montagne. «Le passage du col! Tout à coup, on passe à un autre paysage et l’horizon s’ouvre sur une autre aire.»

Le casse-croûte du marcheur. «Je me nourris de jambons, fromages ou laitages. Mais il n’y a rien de mieux que de trouver, au menu d’un refuge suisse, un plat de chamois avec de la polenta.»

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Véronique Châtel

Rédactrice, Paris

Photo:
Francine Bajande
Publication:
mardi 16.07.2013, 08:59 heure

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