Médecin, auteure, mère de quatre enfants, Barbara Polla est aussi galeriste et enseigne à la HEAD.

«J’ai plein d’avenirs en tête à partager»

Rencontre Barbara Polla n’en finit pas de changer de vie. Hier médecin, aujourd’hui commissaire d’exposition et écrivain. Quelle est la clé de son perpétuel renouveau? 

Quand elle est à Paris, Barbara Polla niche tout près des nuages: au dernier étage d’un immeuble proche de la République. Son deux pièces recè­lent des indices de sa per­sonnalité protéiforme: une belle armoire bernoise dans l’entrée (Barbara qui est née Imhoof parle parfaitement le bärndütsh); des photos et des tableaux d’artistes qu’elle a découverts et qui sont sur ses murs; une dînette chargée en antioxydants «bons pour la santé» (Barbara Polla n’oublie pas qu’elle est d’abord médecin) disposée sur une table; de jolies fringues suspendues à des cintres (elle n’oublie pas non plus d’être élégante et sexy).
Bien qu’entre deux trains, (elle revient d’Amiens, où elle a rencontré une artiste, et repart pour Genève, où se trouve sa galerie et où elle enseigne à la HEAD, la Haute Ecole d’art et de design, sur la créativité), elle se lance avec passion dans l’explication du concept de vie qui est au cœur de son nouvel essai, Femmes hors normes: «l’autonormie».

Comment devient-on un individu «autonorme»?
En pratiquant le «connais-toi toi-même» de Socrate.
L’autonormie est une discipline mentale qui consiste à constamment interroger ses actions. Est-ce que nous agissons librement ou est-ce que nous réagissons à des attentes extérieures? À chaque fois que l’on constate que ce que l’on s’impose ne provient pas de soi mais de conventions, il faut avoir le courage de se le dire et alors de changer de direction.

C’est le sens de votre vie que vous expliquez! C’est vrai que j’ai toujours éprouvé le besoin de repousser les murs qui menaçaient de m’enfermer. À 4 ans déjà, j’ai poussé le portillon du jardin et j’ai parcouru 4 km toute seule.
À 20 ans, parce que les tensions avec mon père me pesaient, j’ai rempli deux valises et j’ai quitté la maison familiale avec 200 fr en poche. J’ai financé mes études de médecine toute seule, en faisant des ménages, en étant hôtesse puis infirmière de nuit. J’ai toujours pris la décision de partir ou de tourner la page quand je me sentais dans une situation qui ne correspondait plus à mon désir profond. Y compris dans ma vie sentimentale.

Pourquoi le chemin de l’autonormie est-il particulièrement compliqué pour les femmes?
Les normes sont plus contraignantes pour elles. Celles imposées aux hommes – et il y en a beaucoup – sont incitatives: «Fais ceci, fais cela, deviens ceci». Celles imposées aux femmes sont restrictives: «Ne fais pas ceci, ne fais pas cela, ne te comporte pas ainsi».
Voilà pourquoi je suis parti­culièrement admirative des femmes hors normes qui parviennent à s’affranchir de ces carcans. Rebecca Horn, que j’ai exposée, défend l’idée que c’est en détruisant certaines valeurs que l’on découvre des choses plus significatives pour soi et que l’on peut reconstruire.

«

J’ai toujours éprouvé le besoin de repousser les murs qui menaçaient de m’enfermer»

Comment gérer les départs, les ruptures, voire les abandons, qui sont inévitables si l’on devient «autonorme»?
La culpabilité fait partie des normes sociales qui pèsent lourd. Cette tentative de maintenir les gens dans un rôle en agitant la culpabilité est permanente.
J’y ai moi-même été confrontée à plusieurs reprises. Et ce y compris au sein de ma famille. Ma mère a beaucoup critiqué ma manière d’être mère avec mes filles. Mais j’ai résisté. Il faut résister. Sinon, on ne bouge plus. Mes filles ont d’ailleurs souvent été des alliées.

Et comment cela s’est-il exprimé?
Elles ont pris ma défense contre ma mère qui contestait mon choix de les éduquer sur le mode «l’ordre moins le pouvoir». Je n’ai jamais voulu jouer la maman-cheffe. Elles l’ont prise, ma défense, contre les enseignants qui ne me voyaient pas aux réunions de parents d’élèves parce que je travaillais à Paris. Quand on leur demandait si cela n’était pas trop dur d’avoir une mère toujours absente, elles répondaient: «Mais c’est si elle était toujours là que ce serait difficile pour nous». Elles avaient tout compris!

Autre carcan pour les femmes ainsi que vous le démontrez, le mythe de la superwoman qui réussit à tout mener de front : vie professionnelle, familiale, affective, sexuelle. Comment s’en défaire?
En se disant que c’est un mythe justement. S’il fait rêver certaines femmes tant mieux pour elles... Cependant, toutes les femmes ne doivent pas se sentir obligées de ressembler à des super­women.
Même si une femme peut tout faire au XXIe siècle et se réaliser sur tous les fronts, elle ne doit pas tout faire. Ce message est probablement le plus fondamental que j’ai transmis à mes filles.

L’avancée en âge n’est-il pas un frein aux remises à zéro régulières dont vous vous dites friande?
Je ne me représente pas la vie comme un mouvement qui serait ascensionnel puis descendant. Pour moi, c’est une juxtaposition d’expériences qu’il ne faut pas chercher à hiérarchiser.
Penser qu’à partir d’un certain âge, il y aurait moins de possibles fait partie de ces pensées normatives et limi­tatives. L’âge rend plus libre. Aujourd’hui, à 66 ans, je fais plus de choses que lorsque j’avais 30 ans... Même si j’ai plus de cellulite que lorsque j’en avais 20! (Grand éclat de rire).

Le regard des hommes sur vous a-t-il changé avec le temps?
Les hommes que j’ai écoutés pour écrire Tout à fait homme me disaient que ce qui les attire chez les jeunes femmes n’est pas seulement la beauté de leur corps jeune, mais l’avenir qu’elles promettent. Je n’ai pas la beauté d’une jeune femme de 20, 30 ans, même si je trouve que mes cuisses sont encore pas mal (rires), mais j’ai plein d’avenirs en tête à partager. Je  pense que si les hommes me regardent, c’est pour ce que j’ai à donner et à transmettre. Et puis j’ai du désir. Je me réjouis chaque jour du cadeau qu’est la vie.

Vous écrivez que «l’autonormie» qui permet de se sentir mieux avec soi-même rend plus disponible pour un autre. Comment ça marche?
Pour être bien avec un autre, il faut commencer par être bien avec soi. Quand on vit en accord avec soi-même, et qu’on est capable de se suffire à soi-même, on est capable d’accueillir l’autre pour ce qu’il est. On n’attend pas de recevoir de lui, on est juste dans le plaisir du partage. C’est préférable d’être dans le plaisir d’être avec l’autre que dans le besoin de l’autre, non? En tout cas, c’est ma vision de l’amour.

Pourquoi avez-vous dédié ce livre à vos filles?
Parce que je les aime et que je les admire. Je suis heureuse de les savoir vivantes et d’être le témoin de leur cheminement.
Et puis, je présente plusieurs femmes hors normes dans ce livre, notamment Alexandra David-Neel. J’explique pourquoi je les trouve fascinantes: elles ont réussi à exister dans leur genre, dans leur corps et dans leur sexe, sans se conformer à des attentes sociales. Peut-être que mes filles y trouveront une source d’inspiration.

Chez elle, à Paris, lors de notre interview: «L’âge rend plus libre.»

Les vies de Barbara Polla

Née en 1950 à Genève, d’un père professeur de grec ancien et d’une mère artiste peintre, Barbara Polla a déjà connu plusieurs vies. Après avoir fait de la médecine à Genève, de la recherche à Boston et à Paris, elle a été spécialiste des protéines de stress et des radicaux libres de l’oxygène, puis a créé un centre de médecine esthétique avec le père de ses filles, parallèlement à ses mandats de politicienne. Depuis 1991, elle est galeriste, chroniqueuse d’art et écrivaine. Son livre «Femmes hors normes» (Éd. Odile Jacob) vient de paraître.

Le blog de Barbara Polla

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Véronique Châtel

Rédactrice, Paris

Photo:
Serge Verglas
Publication:
lundi 20.03.2017, 13:55 heure



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