Le chanteur Cali (né en 1968) lors d’un de ses concerts en Suisse, ici au Paléo Festival. Il sera à Lausanne le 17 décembre et au Locle le 12 janvier.

«Certains actes méritent des risques»

Interview Comme dans son nouvel album, Cali se montre tour à tour nostalgique de son enfance, amoureux, citoyen engagé. Un artiste inspiré qui mouille le maillot.

Ça saute aux yeux qu’il ne les fait pas ses 48 ans et sa notoriété de chanteur à succès. Cheveux dans la nuque, silhouette longiligne, il descend l’escalier de sa maison de disques, Sony Music à Paris, en croquant dans un sandwich sous cellophane et en tendant la main à ceux qu’il croise. Son avion pour Perpignan, où il vit, est dans deux heures, mais Cali n’a pas envie d’escamoter l’interview. «Si je le rate, je prendrai le suivant.» Sous sa frange brune, son regard surprend par sa couleur bleu clair. Bleu tendre quand il parle de son père, de son grand-père ou de ses trois enfants. Et bleu foncé lorsqu’il évoque les sujets qui le fâchent, à commencer par l’injustice sociale. En promotion de son septième album, Les choses défendues, il espère qu’à 75 ans, il sera aussi libre et inventif que Jacques Higelin. Bien parti pour!

C’est quoi les choses défendues pour vous?
Ce sont les actes qui montrent qu’on est du côté de la vie et pas toujours du côté du raisonnable. Pour l’avoir expérimenté, je sais qu’on apprend beaucoup en sautant par-dessus les barrières. À 16 ans, j’étais majeur car mon père m’avait émancipé comme on disait alors, j’ai fait une fugue. Je suis parti en Irlande pour retrouver une chérie. Toutes les polices m’ont cherché partout pendant deux mois, cela a été terrible pour mon père. Mais cet épisode, qui m’a fait dormir dans des cabines téléphoniques, éprouver pour la première fois la liberté, m’a énormément apporté. J’ai eu l’impression de comprendre ce qu’était la vie. Alors, en tant que père d’un garçon de 19 ans, j’ai envie de lui dire, «vas-y», «ose un peu plus». Sans bien sûr l’inciter à se mettre en danger.

L’amour mérite-t-il qu’on prenne des risques?
Oui, bien sûr. Et pas seulement l’amour passion, d’ailleurs. Aussi l’amour fraternel pour les autres humains. Je connais un jeune homme, bénévole au sein d’une association de requérants d’asile; il a permis à une fillette africaine de retrouver sa mère et son frère en lui faisant franchir une frontière clandestinement. Je trouve que cet acte, illicite, méritait les risques pris.

Êtes-vous toujours prêt à prendre tous les risques?
Je continue à trouver beau l’amour qui fait tout lâcher. C’est l’expérience de la liberté absolue. Je ne condamnerai jamais quelqu’un qui quitte tout pour cet amour terroriste là. Me concernant, j’ai l’impression d’avoir trouvé la femme qui équilibre ma vie. C’est ce que je raconte d’ailleurs dans la chanson «La femme qui t’aime» où je me mets en garde contre une sortie de route qui serait destructrice. On est tous tentés de vérifier encore et encore s’il n’y aurait pas sur terre quelqu’un qui nous aimerait encore plus. Le risque est de passer à côté d’un bel amour et de l’abîmer.

Comment avait réagi votre père à votre retour au bercail après votre fugue?
Il m’a accueilli d’une manière magnifique. Je savais par ma grande sœur qu’il avait beaucoup souffert de ma disparition. Mais il m’a regardé et ouvert les bras. Mon père est un exemple pour moi. Et si je pouvais lui arriver à la cheville en ce qui concerne l’éducation de mes enfants, je serais content. Il ressemblait à Lino Ventura, un bourru taiseux. Un jour, il m’a dit cette phrase qui m’a accompagné toute ma vie: «J’ai confiance en toi.» Je me suis attaché à ne pas trahir sa confiance.

«

Je continue à trouver beau l'amour qui fait tout lâcher»

Dans «Annie Girardot», vous chantez cette scène très touchante où après la mort de votre mère, vous formez avec votre père, vos frères et sœurs un «fagot de chagrin».
J’avais 6 ans quand j’ai perdu ma mère. J’ai très peu de souvenirs. Je me souviens d’elle m’embrassant et me disant au revoir. Je me souviens d’une porte fermée et aussi de mon oncle devant qui chuchotait «Mireille est décédée». Je ne savais pas alors ce que voulait dire «décédé». Les volets de la maison ont été fermés et moi interdit d’enterrement. Deux jours après, mon père qui n’arrivait pas à pleurer, nous a pris, ses quatre enfants, dans ses bras et nous nous sommes allongés sur le lit. J’ai lu sur son visage autant de détresse que sur celui d’Annie Girardot, plus tard, dans le film de Claude Lelouch «Un homme qui me plaît», où elle attend son amant qui ne sort pas de l’avion.

Vos frères et sœurs acceptent que vous évoquiez des moments très intimes de votre histoire familiale?
Quand on est un artiste, on est souvent impudique. Ma famille l’accepte très bien. J’évoque des choses douloureuses mais avec tendresse. La seule fois où cela m’a posé des problèmes, c’est dans une chanson pour la femme, la mère de mon fils, qui m’avait quitté. Elle était venue m’insulter.

Quel genre de père êtes-vous?
Quand je ne suis pas en tournée, je suis très présent. Je vais chercher mes deux filles  de 10 et 4 ans, à l’école. On part en balade dans la forêt ou à la plage qui sont proches. À la cuisine, c’est surtout leur mère qui assure. Quand je suis absent, je me déculpabilise en me souvenant d’études sérieuses qui ont montré que les parents avec un boulot «normal», de salarié et non de saltimbanque comme moi, ne passent effectivement que douze minutes par jour avec leurs enfants.

Vous vous êtes engagé dans la cause des pères notamment, à travers l’association «Les papas = les mamans». Avez-vous l’impression qu’elle est mieux entendue?
Je m’étais engagé dans cette association après avoir vécu une situation personnelle très difficile. Un juge a décidé en quelques minutes de con­fier mon fils à sa mère, parce qu’elle était la mère, alors que c’est moi qui m’occupais de lui après notre séparation. Les services sociaux ne se sont pas déplacés, la situation particulière de notre couple n’a pas été évaluée. Je me souviens être allé défendre la cause des pères à une ministre. Mais il n’y a rien qui bouge.

Qu’est-ce qui vous met en colère aujourd’hui et vous donne envie de monter au créneau?
Ce qui me révolte, c’est qu’on jette en prison des salariés qui ont fichu la frousse à leur patron en les enfermant dans une pièce pour discuter avec eux et qu’on laisse libres des patrons qui piquent dans la caisse. Il y a deux poids deux mesures dans la justice sociale. Je pense à mes grands-pères, l’un était communiste, l’autre, d’origine espagnole, dans les Brigades internationales, et souvent je me dis qu’ils n’auraient pas supporté notre époque. Ils se sont battus pour des causes qu’on n’a pas défendues assez fort.

Dans votre chanson «À cet instant, je pense», vous évoquez les Français qui se domicilient en Suisse pour ne pas payer d’impôts…
Avant d’enregistrer la chanson, j’ai appelé des amis suisses pour leur demander s’ils ne le prendraient pas mal. Ils ont bien compris que je ne critiquais pas la Suisse, mais bien mes compatriotes qui veulent échapper au fisc coûte que coûte. Ce qui ne les gêne pas, par contre, pour venir se faire soigner en France. Moi je suis content de payer des impôts: cela veut dire que je gagne de l’argent et cela me fait plaisir de contribuer au fonctionnement des écoles, des hôpitaux, des transports.

Cali a d’abord été guitariste et guitare-voix de plusieurs groupes.

Une sacrée bête de scène

http://www.cooperation.ch/Cali Cali

En treize ans et sept albums, Cali (diminutif de Bruno Caliciuri) s’est hissé au rang des chanteurs-compositeurs-interprètes les plus originaux de la chanson française. Tant par les sujets qu’il aborde, les arrangements souvent rock de sa musique, que par ses prestations. Cali est une bête de scène et donne tout.
Il vient de sortir «Les choses défendues» (Sony Music) et sera à Lausanne, place Centrale, le 17 décembre à 18 h, pour le concert d’ouverture de «Cœur à Cœur» (événement humanitaire soutenu par la Chaîne du Bonheur et relayé par Option Musique). Et le 12 janvier à 20 h 30 au Locle, Casino Théâtre – réservations: 032 931 53 31.

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Véronique Châtel

Rédactrice, Paris

Photo:
Yann Orhan, Keystone
Publication:
lundi 05.12.2016, 13:50 heure



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