La «Revue» – ici dans sa version genevoise – pétille un peu partout en Suisse romande.

Ces Revues qui font pouffer les Romands

Une nouvelle vague d’humoristes réinvente le genre de la Revue et fait refleurir, ici, la satire. Eclairage.

Les premières feuilles tombent? Attention, les vannes vont pleuvoir. Ça va roiller, promet la Revue 2013 de Servion. Autrement dit, ça va «cogner sur l’actu, piquer là où ça fait mal», dixit Christophe Chaillet, producteur et neveu du fameux Barnabé, un des pères du genre en pays romand.
A Genève, la R’vue fête ses 120 ans et fait figure d’institution – le Tout-Genève se presse aux premières pour se faire flageller sur la place publique – du moins les «bonnes années»…
En 1982, la Ville a racheté le Casino Théâtre, où le rendez-vous de fin d’année est dorénavant fixe, attribué à des équipes qui se succèdent, avec des styles et des bonheurs divers: l’ère Naftule, très «Broadway et paillettes», a cédé la place voici cinq ans au tandem Boesch-Cohen, issu de l’impro, qui donne dans un registre plus contemporain et «bricolé».
Du Locle à Neuchâtel, Cuche et Barbezat ont cartonné treize ans durant avec leur Revue, avant de s’associer à Yann Lambiel, pour la faire tourner entre le Valais et Neuchâtel.
A Fribourg, Fribug est née en 1999, a fait une pause, avant de renaître sous l’impulsion du désormais producteur-comédien amateur Jean-Luc Nordmann. Ailleurs, à Fontainemelon (NE), Saint-Imier (BE), Cernier (NE), Saint-Maurice (VS), Thierrens (VD), Corseaux (VD), Corcelles (BE), Lutry (VD) et Carouge (GE) notamment, ces Revues ont fait des petits ou contribué à réinventer la satire.
Certaines furent éphémères, d’autres sont devenues des must. Elles disparaissent, renaissent, se réinventent ou se téléportent. Le phénomène est saisonnier, drainant un public nombreux, volontiers enthousiaste, et suscite depuis quelques années un formidable engouement.

«Les Romands ont envie qu’on leur parle d’eux, en les mettant en valeur, qu’on use d’un ton moins franchouillard et plus ancré ici, envie de se divertir aussi…», relève Jean-Luc Barbezat. Ce n’est pas de l’humour qu’on voit à la télé, il y a ce lien à la région, à la ville, au village, qui suscite beaucoup de vocations amateurs.
Au départ, ce fut souvent, d’ailleurs, une affaire de sociétés locales, de corporations ou de partis: le PLR, le barreau, tel Conseil municipal, Swissair, le CERN, le football-club ou les sapeurs-pompiers.
«Le décor et les costumes sont importants, estime Christophe Chaillet. Quand il voit un ballet avec huit soubrettes autour de Strauss-Kahn, le public rit déjà. On y ajoute de l’émotion, des reprises de classiques et un style d’écriture.» «Méchant mais pas trop, ciblé mais pas trop», ajoute Jean-Charles Simon, qui s’y est essayé.

Les thèmes? A Genève, les magouilles, les frontaliers, les banques, la fonction publique. Et, forcément, les Transports publics genevois (TPG) – «avant le premier tour des élections, on savait déjà que Michèle Künzler allait pointer au sketch chômage», rigole Gaspard Boesch.
En Valais, les prisons et les entraîneurs de foot; à Fribourg, le HC Fribourg-Gottéron, la Gay Pride et le dalaï-lama… «Rire d’un sujet d’actualité, c’est un peu comme prendre une revanche sur l’affreux cours des choses, et l’arrogance des puissants», note Frédéric Recrosio. Et c’est peut-être parce que le monde se moque de nous qu’il est si bon de se moquer du monde.
Alors, osons la question: l’humour romand existe-t-il? «On n’imite ni Palmade ni Robin, il y a un côté terroir», dit Jean-Luc Barbezat.

Depuis dix ou quinze ans, la Suisse romande se reconnaît dans ses humoristes et les aime, bien plus que ses chanteurs.
Plus qu’un style commun, il y a place pour de nombreuses personnalités et des registres très divers. Une nouvelle vague d’humoristes qui écrit et joue les sketches des différentes Revues, de Genève à Saxon: Meury, Flutsch, Recrosio, Cuche, Barbezat, Lambiel… «C’est avec La Soupe qu’on a commencé à parler de sujets d’ici, d’un territoire, que les gens se sont sentis concernés», note Florence Farion, productrice et animatrice entre 2004 et 2008 de la fameuse émission satirique de la radio, désormais remplacée par la formule cousine de L’Agence.
La radio a contribué à faire éclore une génération de talents nouveaux qui ont essaimé en Suisse romande, notamment dans les Revues. Certains, tels Lambiel ou Recrosio, s’exportent avec un formidable succès sur les scènes étrangères. Ils sont les improbables rejetons de François Silvant et de Marie-Thérèse, mais aussi de Bergamote et d’Aqua Concert. Ils ont inventé un humour «non formaté» avec un vrai ancrage local.

Au programme

Genève, Thierrens, Servion: passage en «revue» non exhaustif

Vaud
«Ça va roiller», la Revue 2013, du 8 novembre 2013 au 22 février 2014.Chez Barnabé, 2, chemin du Théâtre, Servion
www.barnabe.ch

 

Fribourg
«Fribug 2013», du 29 octobre au 1er décembre. Théâtre Le Bilboquet, 8, rte de la Fonderie, Fribourg
www.fribug.ch

 

Genève
La R’vue 2013, jusqu’au 31 décembre, y compris 3 représentations en anglais (13 décembre – 20 h – et 14 décembre – 14 h 30 et 20 h.
Le Casino Théâtre, 42, rue de Carouge, Genève
www.larvue.ch

 

Thierrens
Du 22 novembre au 7 décembre. Grande Salle de Thierrens
www.larevuedethierrens.ch

 

Valais
La Revue du Valais, du 14 mars au 14 mai 2014.
4, rue du Casino, Casino de Saxon, Saxon
www.casino-de-saxon.ch

 

Les Revues

Les origines sont anciennes

L’humoriste Jean-Luc Barbezat et son compère Benjamin Cuche

Chaque village avait, dit-on, sa Revue. Depuis toujours, ou presque. Il s’agit sans doute d’une des premières formes d’humour scénique. Une manière d’impliquer dans une œuvre collective tous les talents et compétences individuels du lieu, comme c’est encore le cas aujourd’hui dans de nombreuses Revues, où l’amateur côtoie le professionnel.
A Servion (VD), le placeur est aussi celui qui vous sert l’entrée avant d’aller passer sa tenue
de scène, explique-t-on chez Barnabé.
Plus concrètement, deux traditions distinctes se partagent la paternité des Revues actuelles. D’une part, les chansonniers qui excellent dans l’art de la satire politique dans les cabarets parisiens notamment dès les années 1870. D’autre part, les Revues chantées et dansées avec force plumes et jolies filles peu vêtues, emmenées par des Mistinguett et autre Joséphine Baker sur des scènes comme les Folies Bergère. Celle de Genève est née en 1893, avec déjà une veine caustique. «Le Casino Théâtre est dirigé par les Fradel, famille qui comptera trois générations d’entrepreneurs du spectacle», raconte l’historien Bernard Lescaze. «La troupe compte plusieurs excellents auteurs qui ont pour pseudos Ruy Blag ou Rimer. Elle connaîtra un âge d’or autour de 1930 avec l’apparition des personnages cultes de la rouspéteuse Mère Gniagniu et de son pendant masculin, longtemps incarné par le fameux Jo-Johnny.» Le genre connaît ensuite une éclipse; le Casino Théâtre est mis en vente, racheté début 1980, puis rénové par la Ville.

Témoignages

Ils ont le mot pour rire

Yann Lambiel, humoriste

«

La référence: François Silvant»

Y a-t-il un humour romand?
Pour moi, l’humour «romand» c’était François Silvant. Avec des personnages de chez nous qui parlaient aux Romands.
Afin de confronter l’humour romand avec d’autres, je vais entamer une tournée en décembre avec trois autres imitateurs. Un Belge, un Français et un Québécois. J’y mélange des imitations romandes avec d’autres, plus internationales. Imaginez Pascal Couchepin, Jacques Chirac et René Angélil, mari de Céline Dion, qui discutent dans un EMS...

A voir votre succès à l’étranger, peut-on considérer qu’il s’exporte bien?
Ici, je fais de l’humour romand, car mes imitations sont suisses. Mais à l’étranger je fais de l’humour francophone et international. Je ne suis pas certain que l’humour romand soit exportable. Le public des autres pays n’a pas assez de références de la Suisse romande pour y être sensible.

Josef Zisyadis, ex-politicien, président de la Semaine du Goût

«

Tout me faire rire»

Pensez-vous qu’il y a un humour romand?
C’est un humour bon enfant, souvent politique, et qui ne se croit pas obligé de pasticher la star du moment et de la pub.

Ce qui vous fait rire?
Le côté miroir des Revues.
Genève, Servion et bientôt Fribug. J’aime surtout parce qu’on a les pieds dans le local. Le problème est que tout me fait rire… Mais j’ai un petit faible pour les rivalités intercantonales.

Florence Farion, animatrice radio

«

Nathanaël Rochat est top»

Qu’est-ce qui vous fait rire?
L’humoriste Nathanaël Rochat me fait hurler de rire. Pour le décalage entre le personnage et son propos – son côté ultra-lymphathique, cet air de ne pas y toucher et en même temps cette incroyable vivacité d’esprit, cette façon qu’il a d’envoyer des scuds. En cela, il est probablement représentatif de l’humour romand.

Frédéric Recrosio, humoriste

«

En somme, l’humain est une espèce bizarre»

Y a-t-il un humour romand?
Je crois que la francophonie partage énormément. Pire: on est tous plus Français qu’on ne l’imagine (pardon de dire une chose pareille!).
Par ailleurs, même si on se «localise» en faisant des blagues sur Tolochenaz et la vignette à 100 francs, on reste toujours dans des variations sur le même thème: l’humain est une espèce bizarre.

Daniel Brélaz, syndic de Lausanne

«

Que l’on rie de moi ne me dérange pas»

Etes-vous client des Revues et que pensez-vous de cette forme d’humour, dont vous êtes parfois la cible?
Il m’est arrivé quelquefois d’assister à des Revues qui se tenaient à Lausanne, notamment au Lapin vert et à Chauderon et de rire de bon cœur. L’humour qui me concerne ne me dérange pas. Ce sont plutôt les autres qui trouvent scandaleuses certaines blagues sur moi, alors que je ne m’en offusque pas.

Pensez-vous qu’il y a un humour romand?
Il y en a même plusieurs qui correspondent à la mentalité des différents cantons.

Un humoriste romand que vous appréciez particulièrement?
J’ai développé au fil des ans une forme de complicité et d’amitié avec Yann Lambiel, qui me fait beaucoup rire, notamment lorsqu’il imite Couchepin. Il y a eu plusieurs vagues de bons humoristes: j’ai bien aimé Golovtchiner, puis l’époque Lapp et Simon, aujourd’hui Lambiel et son cercle. Meury me fatigue un peu avec sa misogynie…
 
De manière générale, qu’est-ce qui vous fait rire?
J’adore les caricatures de Burki, le dessinateur du quotidien «24 Heures».

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Veronica Aldazabal
Photo:
Anke Baerg, SP
Publication:
lundi 28.10.2013, 00:00 heure

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