Au Brésil, le Dr Roland Grossen vivra sa troisième Coupe du monde comme médecin de l’équipe de Suisse. Ici (à gauche), avec Valon Behrami, en 2011.

Dans l’ombre des joueurs

Depuis des mois, ils préparent l’expédition de l’équipe de Suisse au Brésil. Rencontre avec le Dr Roland Grossen et le spécialiste des crampons, Jean-Benoît Schüpbach. 

Coopération. Comme médecin de l’équipe nationale, à quoi devez-vous être particulièrement attentif, pour la Coupe du monde au Brésil?
Dr Roland Grossen. Au Brésil, nous serons confrontés à des conditions climatiques un peu particulières, notamment en Amazonie, où le taux d’hygrométrie sera élevé. On peut s’y préparer. On dispose d’une littérature médicale importante sur l’acclimatation, les techniques de gestion et de récupération après l’effort. En février, nous avons eu un séminaire avec les médecins des équipes qualifiées pour la Coupe du monde. La FIFA a prévu la possibilité de pouvoir interrompre le jeu pour s’hydrater.

C’est-à-dire?
Avant le match, la température sera calculée en fonction du taux d’hygrométrie, et une décision sera prise quant à la nécessité de procéder à des pauses techniques durant le match. Ce n’était pas le cas aux Etats-Unis, lors de la Coupe du monde 1994, où la Suisse avait joué par des températures très élevées, dans le stade couvert de Détroit. Pour ce qui est du Brésil, on s’est aussi intéressé aux conditions sanitaires – notamment en ce qui concerne la malaria, la dengue, la fièvre jaune. Avec les médecins d’équipes, nous avons demandé des études à des épidémiologistes et infectiologues. Il apparaît que les risques, dans les zones urbaines, sont pratiquement inexistants.

«

La nature a ses exigences: il y a des délais qu’on ne peut pas raccourcir»

Depuis quand préparez-vous cette échéance?
Pour nous, le travail commence au coup de sifflet final qui nous a assuré la qualification. Un collègue médecin s’occupe uniquement de la physiologie de l’effort. Nous avons analysé la préparation diététique, avons accumulé toutes les informations sur les conditions climatiques des villes où nous jouerons. En décembre, à l’issue du tirage au sort, le camp de base où résidera l’équipe a été déplacé de l’endroit initialement prévu, pour assurer une meilleure préparation.

Globalement, quelles sont les spécificités de votre travail, comme médecin de l’équipe nationale?
Notre mission est de protéger la santé des joueurs. On peut les faire bénéficier des meilleurs traitements, les mettre entre les mains des meilleurs spécialistes, mais sans franchir l’obstacle consistant à proposer des traitements qui représenteraient un risque pour leur santé. La nature a ses exigences: il y a des délais qu’on ne peut pas raccourcir. Il faut arriver à faire accepter notre vision des choses. C’est celle que, personnellement, je défends. On doit tout mettre en oeuvre pour que le joueur soit compétitif au bon moment, sans jamais mettre en danger sa santé.

Et par rapport au football?
Il faut connaître les spécificités de ce sport, fait d’efforts intermittents qui tendent toujours plus vers la vitesse, où le joueur s’expose à des contacts et des chocs. Je dois en permance regarder le match sous l’angle de ce qui peut arriver, dans tel ou tel type d’action. Quand je suis sur un terrain, mes yeux sont toujours rivés sur le lieu de l’action. Pour poser un diagnostic, je dois aussi comprendre ce qui s’est passé.

Le jour du match est-il le plus stressant?
Je suis détendu: mon rôle est essentiellement celui d’un observateur. En revanche, je suis tendu durant tout le camp d’entraînement. Mon rôle est d’arriver à l’échéance avec vingt-trois joueurs en pleine possession de leurs moyens. En ce qui concerne la Coupe du monde, il ne faut pas perdre de vue qu’ils auront disputé un nombre important de matches durant la saison. Le rôle du médecin est important à ce moment-là: il s’agit de les amener à récuperer et à les remettre sur pied.

Depuis vos débuts avec l’équipe nationale, qu’est-ce qui a changé?
La différence d’âge! Je pourrais être leur père à tous. Cette distance est probablement bonne pour la confiance. Et celle-ci est fondamentale.

Quels liens avez-vous noués avec les joueurs?
J’ai un bon contact. Je ne suis pas leur plus cher ami, c’est normal. Mon rôle, c’est qu’ils puissent venir me trouver n’importe quand. J'ai la chance de pouvoir compter sur la collaboration du Dr Cuno Wetzel, un ami de longue date, avec qui l'entente est optimale.Que les joueurs se réfèrent à lui ou à moi, ils auront le même diagnostic.

Cet été, vous mettrez un terme à votre carrière de médecin, et notamment auprès de l’Association suisse de football. Après trois Coupes du monde et deux EURO, qu’est-ce qui vous manquera?
Beaucoup de choses. La joie d’être au contact de jeunes, la pression liée à l’événement, les contacts avec beaucoup de monde, la possibilité de pouvoir pénétrer dans des systèmes de santé différents – la Turquie et les Pays de l'Est, par exemple –, toutes les relations qu’on peut tisser dans une carrière, et qui sont importantes, où on sort du cabinet médical. La joie d’avoir vu progresser des jeunes depuis les M16 jusqu’à l’équipe nationale où ils sont devenus des leaders. La joie des victoires, les moments de défaite, les moments où il faut essayer d’apporter un appui à des joueurs qui doivent renoncer. La chance de partager la vie de sportifs de haut niveau. Je vais vivre avec ces souvenirs!

Vous évoquez les sportifs de haut niveau.
Oui, quand on passe trois à cinq semaines ensemble, on découvre des personnalités, on voit se dégager les caractères de chacun. C’est une expérience humaine intéressante. Avec les années, on assiste à une évolution des mentalités. Entre les joueurs, il y a à la fois de l’amitié et de la compétition. Il y a 15 à 20 ans, la plupart des internationaux étaient issus des clubs suisses. Aujourd’hui, la majorité évolue à l’étranger. Ils découvrent des styles différents. On a par ailleurs une équipe multiculurelle. C’est très intéressant.

Et vous-même, avez-vous joué au football?
Je vais vous étonner: à part quelques matches comme étudiant, non! J’ai fait un peu de basket, quand les gens de moins de deux mètres en avaient encore la possibilité!

Quel est votre rapport au football?
Le football, comme d'autres sports d'équipe, m'intéresse surtout parce qu'il exige des joueurs des aptitudes physiques, techniques, tactiques et morales. C'est une école de vie pour les jeunes. Je souhaiterais cependant que la notion de fair-play y soit plus présente. Vivre un match dans un stade rempli de milliers de supporters portant les couleurs de leur équipe est, pour moi, un moment de fête. Pour l'avenir de ma région, j'espère de tout coeur que Neuchâtel Xamax renaîtra de ses cendres. J’ai eu la chance de vivre des Coupes d’Europe, et ensuite, j’ai vécu la tristesse de la déliquescence du club.

Sur le terrain, quel poste choisiriez-vous, si vous pouviez choisir?
Le poste de chef d’orchestre, ce milieu de terrain qui a une vision du jeu, qui dicte le tempo, qui fait la passe qui permet à l’action de se concrétiser. Et puis, les gardiens m’ont toujours fasciné, ils ont une personnalité particulière.

De Neuchâtel Xamax à la «Nati»

Coopération: Qu’est-ce qui vous a amené à être médecin de l’équipe nationale suisse?
Dr.Roland Grossen:
C’est un peu le hasard et les aléas de la vie. J’ai toujours aimé le monde du sport, en tant que spectateur plus qu’acteur! J’ai débuté comme médecin du sport à Neuchâtel Xamax. A l’époque, dans les années 1974-1977, la médecine du sport, comme spécialisation, n’existait pas encore. J’ai donc effectué ma formation après mon diplôme de médecine. Un jour, Gilbert Facchinetti, président de Neuchâtel Xamax, m’a dit qu’on cherchait un médecin pour les équipes nationales suisses de jeunes. En 1980, je suis entré à l’Association suisse de football. Je suivais les M21 à l’étranger et en Suisse. J’ai passé dix-sept ans à m’occuper des jeunes. En 1997, je suis monté d’un étage, avec l’équipe nationale.

L’artiste des crampons

Cette année, Jean-Benoît Schüpbach a créé un nouveau crampon en vue de la Coupe du monde au Brésil, destiné aux attaquants.

Ce qui s’appelle être à pied d’oeuvre. La nuit avant le match, à la mi-temps, à quelques secondes du coup d’envoi, Jean-Benoît Schüpbach ponce, perce, modifie les chaussures selon les souhaits des joueurs. Son objectif? «Déformer la chaussure en fonction du pied, et non le contraire, pour anticiper les problèmes et certaines blessures. Dans le mot football, il y a le mot pied! C’est le moteur de ce sport. Il y a vingt ans, le ski avait initié le bootfitting», soit la personnalisation de la chaussure par rapport à la morphologie. «J’ai voulu développer le concept dans le football» Avant de décrocher sa licence A de l’UEFA, Jean-Benoît Schüpbach a entraîné pendant 22 ans, notamment au FC Thierrens. A Marnand, dans le canton de Vaud, il tient avec son épouse un magasin omnisports spécialisé dans les chaussures, précisément.

Semelles moulées sur mesure, intégration de revêment antichocs, élimination des renforts, élargissement de certaines zones: Jean-Benoît Schüpbach transforme les modèles standards en modèles  uniques. Son art, il le porte au sommet avec ce qui constitue le contact essentiel avec le sol: les crampons.

Cinq mille. C’est le nombre qu’il prendra pour la Coupe du monde au Brésil. «Je les développe moi-même. J’en ai quasiment quinze modèles, dans six tailles. On les change presque à chaque match. Cette année, j’ai créé un nouveau crampon pour le Brésil, destiné aux attaquants. Cela fait un an qu’il est en test auprès de certains internationaux et joueurs, en Suisse.» Sous les chaussures, le nombre de crampons peut varier de six à treize, de différentes formes. «Il faut trouver un juste milieu, pour que les joueurs ne glissent pas et qu’ils puissent à la fois avoir de bonnes sensations. Je me renseigne toujours sur la météo qu’il fera le jour du match.»

Entré dans l’entourage de l’équipe nationale en 1999 avec Puma, Jean-Benoît Schüpbach a été engagé dans l’équipe en 2005 (depuis que les joueurs sont libres de choisir leur marque de chaussures). Dans un poste charnière.

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Ariane Pellaton

Rédactrice

Photo:
Keystone
Publication:
lundi 12.05.2014, 18:00 heure

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