Stupa et banderoles de prière.

Docteur Tibet: entre tradition et modernité

Bien-être Aux pieds de l’Himalaya, l’Institut de médecine tibétaine Men-Tsee-Khang célèbre ses 100 ans d’activité. À cette occasion, une délégation suisse s’est rendue en Inde.

Dharamsala, dans l’État de l’Himachal Pradesh au nord de l’Inde, est un petit coin de Tibet d’où l’on peut admirer les cimes de l’Himalaya. C’est ici que se trouvent le parlement des Tibétains expatriés et la résidence du dalaï-lama. Juste à côté, un grand monastère. L’intérieur de cet édifice récent est décoré à l’image d’un ancien temple, afin de faire vivre le patrimoine culturel tibétain sur cette terre d’exil. Les petites boutiques en ville proposent de nombreux thangka, les tissus traditionnels peints à la main. Beaucoup représentent le bouddha bleu lapis-lazuli, protecteur de la médecine.
La médecine est un pan important de la culture tibétaine, et la transmission de cette science est aussi un moyen de renforcer les liens avec ses origines. «Quand j’étais petit, au Tibet, le gouvernement chinois frappait tous ceux qui possédaient des livres de médecine. Les docteurs ne pouvaient pas préparer les médicaments ou les prescrire en quantité suffisante. Cela m’avait beaucoup impressionné», raconte Tenzin Tahye, aujourd’hui moine bouddhiste et médecin tibétain.

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L’homme fait partie de l’équipe de médecins qui accompagnent le dalaï-lama dans ses déplacements. Il pratique également dans une partie des 56 cliniques de l’Institut de médecine tibétaine ou Men-Tsee-Khang réparties sur tout le sous-continent indien. Fondé en 1916 au Tibet par le précédent dalaï-lama, l’institut a trouvé refuge en Inde. Le dalaï-lama en personne en a inauguré le siège à Dharamsala en 1961. Cette année, après bien des vicissitudes, on en célèbre le centenaire avec diverses manifestations.
Difficile, face à un médecin en robe bouddhiste, de ne pas aborder le sujet de la religion. «Le bouddhisme peut être une aide pour le malade, mais nos remèdes se basent sur des substances, pas sur la foi. Ils peuvent donc être bénéfiques à tout un chacun. Les préparations contiennent de nombreux ingrédients (ndlr: herbes officinales ou minéraux, entre 3 et 50 composants, jusqu’à 10 000 molécules en doses infinitésimales), car nous partons du principe qu’une plante peut certes guérir, mais que son efficacité peut aussi être trop forte et avoir des effets collatéraux.

Le Dr Tenzin Tahye et Herbert Schwabl, directeur de Padma.

Le Dr Tenzin Tahye et Herbert Schwabl, directeur de Padma.
Le Dr Tenzin Tahye et Herbert Schwabl, directeur de Padma.
«

Nos remèdes se basent sur des substances, pas sur la foi»

Tenzin Tahye, moine bouddhiste et médecin tibétain

Le 80% des composants de nos médicaments sert à combattre la maladie, et le 20% à rendre la thérapie supportable», explique Tenzin Tahye, qui ajoute: «Autrefois, nous estimions qu’il n’était pas important de pouvoir prouver scientifiquement l’efficacité de nos médicaments; le fait qu’ils fonctionnent nous suffisait. Mais, aujourd’hui, nous sommes convaincus de la nécessité de fournir des preuves scientifiques – dans ce domaine, notre médecine a encore un peu de chemin à faire.»

Le dalaï-lama à l’occasion du centenaire de l’institution Men-Tsee-Khang.

Réunion de différentes cultures

«À mes yeux, la médecine traditionnelle tibétaine peut être fière de son riche passé et de ne pas s’être renfermée sur elle-même; elle ne craint pas non plus les critiques et la modernité», estime Reinhard Saller. En 1994, il devint le premier professeur en médecine naturopathique à l’Hôpital universitaire de Zurich – la première chaire de ce type en Suisse. Avec des représentants de la société pharmaceutique suisse Padma, l’unique entreprise à produire des médicaments modernes basés sur des formules tibétaines en Occident, Reinhard Saller fait partie d’une petite délégation venue de Suisse pour participer aux célébrations du centenaire de l’Institut Men-Tsee-Khang. Dans une ambiance assez éloignée de nos standards, des chercheurs, principalement européens, se succèdent sur l’estrade pour présenter le fruit de leur travail. Vestons et cravates d’un côté, costumes traditionnels et robes de l’autre, tous unis par un but commun: trouver des solutions médicales universelles. Le travail n’est pas des moindres lorsque deux mondes parlent des langages différents.

Un thangka représentant le protecteur de la médecine.

Un thangka représentant le protecteur de la médecine.
Un thangka représentant le protecteur de la médecine.

Dans la conception tibétaine, la maladie naît, entre autres choses, d’un déséquilibre entre les éléments composant le corps de l’être humain et son état psychique. Ce déséquilibre est dû aux trois poisons que sont l’avidité, la haine et l’ignorance. Le médecin ne soigne pas seulement la maladie, mais la personne dans son ensemble, selon une approche holistique. Son rôle est d’aider le patient à rétablir l’équilibre par un changement de style de vie ou d’alimentation, ou par la prise de médicaments. Énergie, feu, vent… Si les termes utilisés peuvent laisser perplexe, il serait faux de qualifier ce langage d’ésotérique. Herbert Schwabl, biophysicien et directeur de Padma, nous explique que, dans certains cas, lorsqu’un médecin tibétain diagnostique une énergie trop chaude dans le corps, par exemple, un médecin occidental parlera d’inflammation. Pour calmer cette «énergie trop chaude», les Tibétains ont développé des médicaments, dont les recherches ont prouvé qu’ils possédaient des propriétés anti-inflammatoires.
«Depuis quarante ans, une grande partie de notre travail consiste à traduire le savoir antique de la médecine tibétaine dans un langage moderne. Si la médecine occidentale s’est révélée efficace dans le traitement des maladies aiguës, la médecine tibétaine a donné d’excellents résultats dans le traitement des maladies chroniques. Il ne s’agit pas de changer nos habitudes ou d’abandonner nos traditions, ni de choisir un système au détriment de l’autre, mais de prendre ce qui est utile pour guérir une maladie et pour nous aider à mener une vie saine», conclut le biophysicien.

Des médicaments traditionnels tibétains vendus dans une pharmacie locale.

Prévention et traitement

Une vie saine, ce n’est pas seulement combattre la maladie, mais aussi la prévenir. «La médecine conventionnelle fait la distinction entre prévention et thérapie. En revanche, dans la médecine complémentaire, les deux sont intrinsèquement liées», précise Reinhard Saller. Ce que confirme le Dr Tahye: «La digestion est un élément crucial pour la santé. Une bonne alimentation permet d’éviter l’apparition de nombreux maux. Par exemple, en Occident, vous buvez beaucoup de café et de boissons sucrées froides, tandis qu’en Inde, on exagère avec le sucre dans le thé…»
Des danses ouvrent les festivités du centenaire. La foule s’installe au soleil, sur de petits tapis disposés à terre. Les discours des autorités se suivent, et l’émotion devient palpable lorsque le dalaï-lama, avec son impassibilité proverbiale, prend le micro: «Notre tradition médicale est un dérivé de divers concepts: tibétain, ayurvédique, chinois et gréco-perse. Aujourd’hui, nous devons ren-contrer des spécialistes de diverses traditions, discuter et échanger nos connaissances. Nous ne devons pas nous baser uniquement sur les quatre tantras (ndlr: les textes fondateurs de la médecine tibétaine). Nous devons tenir compte des autres découvertes, élargir nos intérêts afin de découvrir ce que nous pouvons apporter aux autres et ce que nous pouvons apprendre d’eux.» Le public est visiblement ému. Et ce n’est pas grâce à un effet placebo: de sages paroles peuvent être un baume pour le corps et l’esprit.

Un moine dans le complexe du temple du dalaï-lama, à Dharamsala.

Des médicaments naturels

Le nom de la société Padma fait référence au premier médecin tibétain en Occident, le Bouriate Sul Tim Badma. Un descendant de ce célèbre médecin a transmis le recueil de formules au Suisse Karl Lutz, qui a fondé Padma SA en 1969 et démarré la production de remèdes tibétains à base de plantes selon la formule traditionnelle et conformément aux directives de qualité suisses. Le médicament le plus connu est le «Padma 28», la 28 formule du recueil, qui est utilisé lors de troubles circulatoires et d’inflammations chroniques. Padma 28, Padma Lax (laxatif) et Padma Digestin (en cas de troubles digestifs) sont disponibles dans les pharmacies Coop Vitality. 

Plus d’informations sur la médecine tibétaine
Raffaela Brignoni

Rédactrice

Photo:
Tenzin Choejor, mise à disposition par le bureau de S.S. le Dalai Lama/Tenzin Choejor
Publication:
lundi 01.08.2016, 14:15 heure