Le chirurgien à l’œuvre, ici au CHUV: le Dr René Prêtre a opéré du cœur plus de 6000 enfants et autant d’adultes.

L’as du cœur

Interview Le Dr René Prêtre a opéré, et sauvé, des milliers de patients. Il nous dit son quotidien, ses émerveillements intacts, ses échecs. Et comment il a écrit son premier livre.

De Boncourt (JU) où il est né et où il s’est passionné pour le foot et a  nourri une admiration pour Cruyff et «son» Barcelone, René Prêtre a fait des études de médecine à Genève puis a exercé dans les trois hôpitaux de NYU (New York University), en Europe, avant de se spécialiser en chirurgie cardiaque.
Le professeur Prêtre dirige aujourd’hui le Service de chirurgie cardio-vasculaire du CHUV, où il opère enfants et adultes. Il vient de publier Et au centre bat le cœur, un très beau livre où vibre la vie.

Docteur, comment allez-vous aujourd’hui?
(Rires) Bien! Je vais bien parce que mes patients vont bien. Mais sinon je suis fatigué et j’ai même l’im­pression de l’être plus qu’eux aujourd’hui.

Nous nous rencontrons en ce début d’après-midi à Lausanne, dans votre bureau au CHUV, comment a commencé votre journée?
Ce matin, j’opérais à Genève. L’enfant était petit, il fut difficile à équiper.
On a commencé avec un peu de retard car mes collègues anesthésistes ont eu besoin de temps pour trouver ses artères si fines et ses veines si fragiles. Et bien entendu, on a besoin d’une narcose profonde pour que la chirurgie soit possible. L’opération a commencé vers 10 h et s’est terminée vers 13 h 15.

«

Si Rodin et Michelangelo avaient été chirurgiens cardiaques, ils auraient été les meilleurs!»

Vous opérez quasiment tous les jours?
Oui et souvent deux cas plutôt qu’un. Avec chaque semaine entre sept et huit opérations.

Il y a le suivi des patients, les urgences, les transplantations, mais vous êtes professeur aussi et il y a donc des cours?
Des cours aux étudiants, il y en a peu. Mais c’est surtout la formation des chirurgiens, de la relève, qui se fait un peu chaque jour.
Avec d’abord l’apprentissage de la théorie, c’est-à-dire savoir à quel moment opérer et ce qu’on va faire, quelles sont les options. C’est un très grand enjeu que de poser la bonne indication opératoire au bon moment. Et ensuite, avec le côté technique à maîtriser. Il faut ces deux composantes, parce que l’une sans l’autre, vous n’obtenez pas de bons résultats.
Si vous avez une bonne stratégie, mais que vous n’arrivez pas à suturer correctement, votre opération ne sera pas bonne. À l’inverse, vous pouvez être un magicien des mains, si vous n’avez pas une bonne tactique – le bon moment, la bonne séquence – vos résultats ne seront pas terribles.

Vous venez de publier «Et au centre bat le cœur», ce beau livre intense parce qu’il vous décrit dans votre pratique de chirurgien, dans vos gestes, là où avec vous on touche pratiquement la vie; ce livre où vous faites dialoguer le passé et le présent, le professionnel et l’affectif, et où vous dites le cœur au centre de la vie, organique et émotionnelle. Mais Docteur, quand donc avez-vous trouvé le temps de faire un livre de 340 pages?
C’est la première fois que j’écrivais un livre et cette aventure m’a pris quatre ans, en travaillant presque chaque jour.
Notamment le soir entre dix heures et minuit, mais aussi dans le train, qui procure un excellent encadrement pour écrire, je trouve… Je mettais un peu de musique dans les oreilles et j’entrais dans mes histoires.

Vous avez beau avoir opéré des milliers de fois, mais vous parlez toujours de deux émerveillements, celui des prouesses de la médecine et celui de la vie qui est centralisée dans le cœur…
Oui… J’ai opéré de l’abdomen avant de bifurquer dans le «cardiaque», mais il n’y avait pas cette intensité que le cœur apporte. Lui, il a cette particularité extraordinaire... de bouger. On le voit développer ses battements – et il est aussi réactif. Vous n’avez pas cela avec les autres organes. L’intestin vous donnera bien, de temps à autre, une reptation, mais jamais cette impression de vie comme le cœur. Pour un scientifique, le cœur est une pompe, rien d’autre, que l’on peut même enlever, remettre. Mais chacun sait, intuitivement, qu’il représente beaucoup plus qu’une simple pompe! Il symbolise la vie.
Et bien entendu la médecine, la chirurgie, c’est un émerveillement comme vous le dites. Mais quand vous entrez dans l’organe, que l’on perçoit comme celui de la vie, alors tout est amplifié… Cet émerveillement ou ces mystères sont multipliés. C’est encore beaucoup plus fort.

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Malgré tout le savoir qui est le vôtre, malgré toute cette présence, des gestes que vous avez, des protocoles, des manières d’opérer, tout à coup il y a quelque chose qui ne marche pas…
Bien sûr… Même si c’est plutôt rare. Chaque année nous avons quelques cas. Sur trois cents opérations, il y en a quatre ou cinq – qui n’ont pas évolué comme elles auraient dû. Parfois, ce sont des murs infranchissables, et sans nous ils n’auraient eu aucune chance, ces enfants. Vous la leur donnez, cette chance. Quand ça passe, vous êtes très content et même très fier. Quand ça ne passe pas, mais si vous avez tout fait selon les règles de l’art, et qu’en fait ce sont les limites de notre médecine qui ont été atteintes, alors, vous n’avez pas un mauvais sentiment. Vous avez la peine des parents à gérer, mais vous n’avez pas une petite voix en vous, dis­sonante, qui vous répète: tu aurais pu mieux faire…

Mais dans d’autres cas?
Où c’est difficile, c’est avec ces enfants qui ne courent pas un risque énorme avec leur malformation, qui ne sont pas à l’article de la mort, et que, sur une erreur, sur une mauvaise appréciation, vous précipitez leur destin. Là vous portez une responsabilité directe. Et évidemment, parce qu’ici les enjeux sont tellement grands – c’est la vie d’un enfant! – cette implication peut être extrêmement dure à assumer.

Lors de notre interview, dans son bureau au CHUV, à Lausanne.

Est-ce qu’on s’en remet?
Si cette mésaventure m’était arrivée plusieurs fois, coup sur coup, je n’aurais pas insisté. Mais ces trois ou quatre cas, où j’ai été franchement très ébranlé, ont été espacés. La charge psychologique était vraiment très lourde. Bien entendu, d’autres souffraient encore plus que moi, à ce moment-là, mais c’était quand même dur. Le temps vous permet de relativiser un peu la vérité qui vous touche.
Et je dois avouer aussi une chose: mes collègues étaient là, bienveillants.

Il y a chez vous le chirurgien, avec toutes ces opérations que vous avez faites, ici et de par le monde, une sensibilité esthétique – vous parlez de ces sculpteurs que vous alliez visiter quand vous étiez à Paris, à l’hôpital Necker…
Mais regardez le dos d’une sculpture de Rodin, c’est extraordinaire! On a l’impression que le dos est une surface plane. Avec lui, ils sont si profonds, avec des monts et des vaux incroyables…  C’est Rodin et Michelangelo qui m’ont toujours le plus impressionné, mais pas qu’eux. Giacometti est magnifique, il fait partie du grand triumvirat des tout grands sculpteurs. Il y en a beaucoup d’autres, bien sûr.
Ce que je leur envie, c’est leur maîtrise de la troisième dimension. Moi qui travaille dans un secteur où l’on doit reconstruire plutôt que remplacer, j’évolue en plein là-dedans: la maîtrise des courbes, la maîtrise de l’harmonie même. En gros, la maîtrise de la troisième dimension! Ainsi, j’apprécie d’autant plus ce qu’ils ont réussi à faire, comme ils sont allés plus loin que les autres. S’ils avaient été chirurgiens cardiaques pédiatriques, ils auraient été les meilleurs au monde!

Dites-nous, Docteur, trois bonnes choses pour le cœur?
Bouger, manger correctement, réduire le mauvais stress. Mais aussi, ne pas fumer.

Le plat que vous aimeriez partager avec des amis dans la maison d’enfance?
Ah mais ça reste un bon steak avec une purée ou des pommes de terre grillées. Une salade…
Ma mère cuisinait bien, la viande de nos bêtes, les légumes du jardin…
Ou alors une viande qui aurait cuit, je ne sais pas combien de temps, dans une sauce avec des oignons, des carottes autour…

Avec le cœur pour passion

http://www.cooperation.ch/Dr+Rene+Pretre Dr René Prêtre

Le Dr René Prêtre (né en 1957 et par ailleurs élu Suisse de l’année 2009) opère depuis près de trente ans en Suisse et dans le monde. Le temps du chirurgien, ses rencontres, ses combats, son éthique, ses espoirs rayonnent dans ce beau livre, intense, «Et au centre bat le cœur» (Éditions Arthaud) et dans la polyphonie de son écriture.

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Jean-Dominique Humbert

Rédacteur en chef adjoint

Photo:
Darrin Vanselow / Keystone
Publication:
lundi 16.01.2017, 13:20 heure



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