Helena Maffli, ici sur son balcon, à Clarens (VD): «Si chacun apprenait à écouter le silence à l’intérieur de soi, et à écouter, le monde serait meilleur.»

Du piano classique au heavy metal

La pianiste Helena Maffli a dirigé treize ans le Conservatoire de Lausanne. Elle préside désormais l’importante Union européenne des écoles de musique. Pour elle, la musique permet de connecter les gens.

Pianiste, Helena Maffli avait introduit au Conservatoire de Lausanne l’accordéon, le tuba, le chant comédie musicale.
Désormais présidente de l’Union européenne des écoles de musique, elle défend encore et toujours la diversité. «Dans les limites de leurs compétences, les écoles devraient respecter tous les styles, car la musique se transforme. Certains styles seront peut-être enseignés dans cinquante ans, dans des écoles communautaires ou des groupes de quartier. Cet enseignement-là est tout aussi important que l’enseignement formel.» Helena Maffli est un accord en mouvement. «Chaque genre a ses utilisateurs et sa fonction.»

Elle dit ainsi son amour du jazz, sa curiosité pour les autres civilisations. Pour ces éléments dans la musique africaine traditionnelle «qui manient le rythme magnifiquement», pour le chant, qui la «touche beaucoup». L’opéra, le jazz, le lied. Le chant polyphonique de Mongolie, les appels de vaches des Africains, le yodel. «On dit que les instruments essaient d’imiter la voix. C’est un miracle ce qu’on peut faire avec la voix humaine.»
Elle convie tour à tour la musique électronique – «ce que réalisent certains DJ’s est fantastique» – la Popakademie de Mannheim, où tous les styles sont enseignés, à l’exception du folklore et du Schlager. Et quand bien même: «Ce dernier a une fonction sociale importante et elle parle aux gens. C’est là une marge de liberté: j’ai le droit d’écouter cette musique qui me plaît.» Helena Maffli évoque encore le metal, «une esthétique qui s’approche en quelque sorte de Wagner, globale, totale. C’est aussi une identité qui peut évoluer et changer. Un band de metal est une source de créativité énorme. Le hip-hop et le metal peuvent être une immense exigence.» Le seul langage où Helena Maffli s’est sentie «complètement dépassée» fut celui de la musique impériale japonaise.

Et si les notes sont autant de possibles, la musique est un ancrage. «Dans l’état intra-utérin, nous sommes entourés de rythmes et polyrythmies, perçus par la peau. Sentir les variations sonores serait les premières perceptions de l’état humain. A la fin de l’existence, les dernières choses dont on se souvient sont souvent des mélodies de l’enfance. Tout ce qui vit vibre. «La musique est très propre à la vie, elle en est au départ. Quand on fait de la musique, on a de nouveau cette expérience totale, et celle de se reconnecter: la musique est une connection à ses propres sentiments, mais c’est aussi une forme de transmission et de partage.» La concertiste voudrait pour son public «que la musique ait pu ressourcer, peut-être consoler, parfois apprendre quelque chose. Qui devient un musicien professionnel ne sait pas comment ça s’est passé. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il n’y avait pas d’autre option, ça s’est imposé. Interpréter une œuvre est un privilège. On a parfois l’impression de toucher le paradis d’un doigt. Parfois, ça n’arrive pas à moi, mais les autres ont perçu quelque chose de moi. Ce sont des moments majeurs de l’existence. Comme quand on peut donner naissance.»

Helena Maffli décrit la musique comme un «contexte cosmique. Dans l’être humain, il y a une part de sacré. Mais attention, ne donnez pas de moi l’image d’une personne illuminée! La musique appartient à tout le monde.» C’est là ce qui la lie le plus à son art, au-delà des mots. «Pour les choses très profondes de la vie, on n’a plus rien à dire. L’image et la parole sont parfois extrêmement fatigantes. La musique est un ressourcement. Une de ses grandes valeurs, c’est le silence. Il n’y a pas de musique sans silence. Si chacun apprenait à écouter le silence à l’intérieur de soi, et à écouter, le monde serait meilleur.»
 
A la clef? «Plus d’harmonie, de solidarité, de participation à ce patrimoine universel». Helena Maffli fait entrer la formation musicale sur une scène en devenir. «Si on parvient à y donner accès aux jeunes, ils vont beaucoup mieux à l’école et sont beaucoup mieux intégrés. Et puis, quelles collaborations développer avec le secteur de la santé et le secteur social? La musique n’a pas forcément besoin d’être une thérapie mais d’aller dans les hôpitaux, les maisons pour personnes âgées, les foyers pour enfants.»
Emplissent alors l’espace le chef d’orchestre Simon Rattle et son Sacre du Printemps, monté en 2003 avec 250 enfants de quartiers défavorisés (ndlr: voir le film documentaire «Rhythm Is It!»). Les enfants alités du CHUV initiés par une Madame Musique hautement formée. Helena Maffli insiste: «Pas d’amateurisme, mais des personnes formatrices expertes. Il faudrait prendre conscience du pouvoir de la musique. »

Il est de la responsabilité des musiciens d’aller dans des endroits où les gens ne peuvent pas se déplacer.»                         

La Suisse en musique

Côté personnes
– 19,4% des Suisses jouent d’un instrument.
– 15,7% des Suisses pratiquent le chant en amateur.
– Deux tiers de la population a fréquenté un concert ou un autre spectacle musical durant l’année
– 41% de la population écoute chaque jour de la musique en privé.
– Près d’un habitant sur deux a suivi une formation musicale d’au moins un an au cours de sa vie.

Association suisse des écoles de musique:
434 écoles
280 000 élèves (sur 905 900 enfants en scolarité obligatoire)
12 000 professeurs
159 126 leçons hebdomadaires

Répartition dans ces écoles:
Piano: 29%
Instruments à vent: 25%
Guitare, harpe: 19%
Instruments à cordes: 11%
Percussions: 8%
Chant: 4%
Autres: 4%

Sources: OFS (2008), ASEM (statistiques 2012)

«Les enfants sont drôlement endurants!»

«Il est très simple d’intégrer les enfants dans des ensembles.»

Coopération. Qu’avez-vous fait écouter à vos enfants?
Helena Maffli. Tout d’abord, des chansons d’enfants. On écoutait beaucoup de chansons finlandaises, et Henri Dès. Il faut partir du monde de l’enfant et des rimes qui donnent le rythme. Observer ce qu’il aime et lui présenter différents instruments. Chanter avec lui, et pas seulement lui mettre de la musique et le laisser écouter.
 
Pourquoi chaque enfant devrait pouvoir accéder à la musique?
Les neurosciences ont prouvé que la musique est extrêmement utile pour le développement du cerveau, la coordination. Il faut évidemment aussi évoquer son côté social, dans un monde toujours plus multiculturel: la musique est une manière de connecter les gens. Il est extrêmement simple d’intégrer des enfants dans des ensembles. La musique se passe de mots, elle est immatérielle. Comme la danse, elle comporte le mouvement. Et puis, il y a une responsabilité individuelle dans la transmission, même dans un groupe d’enfants: je joue avec mes mains, je chante avec ma voix.
 
Quels conseils donnez-vous à ceux qui apprennent un instrument?
Il ne faut jamais rester sur ce qui peut paraître un échec. Certains parents s’excusent presque que leur enfant arrête la musique. Je leur dis qu’en l’ayant ouvert à cet art, ils lui ont fait un énorme
cadeau.
 
Les jeunes sont-ils réceptifs à l’exigence qu’implique l’apprentissage d’un instrument?
Il n’y a pas 36 manières d’apprendre un instrument. Ça ne va pas plus rapidement qu’il y a cent ans. Le pilier de base de la formation ne peut pas être très différent – on voyage sur le dos des géants du passé. Mais après, les «digital natives» ne vont peut-être pas faire que cela. Quant à l’exigence, les enfants, sur les jeux digitaux, sont parfois drôlement endurants et tenaces! En tant que pédagogue, il faut simplement désormais beaucoup plus communiquer et interagir.
 
Que diriez-vous à ceux qui sont fermés à un genre musical, par exemple à la musique classique?
Chaque genre vient de quelque part et est connecté à un autre genre. Si vous le découvrez un peu plus, si vous ouvrez la porte, vous n’êtes pas obligé de l’aimer, mais ça vous enrichit.

Helena Maffli

Nationalité. Née en Finlande, en Suisse depuis 1978.

Piano. Etudes à Kuopio (Finlande), aux Etats-Unis (Smith College) et Helsinki, (Académie Sibelius, Université d’Helsinki). Diplôme de soliste et licence en lettres.

Fonctions. Professeur de piano au Conservatoire de Lausanne depuis 1978. Directrice de 1999 à 2012. Membre du comité directeur du Conseil européen de la Musique depuis 2010.

Présidente. Union européenne des écoles de musique depuis 2012 – 26 pays, 4 millions d’élèves, 6000 écoles, 150 000 enseignants.

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Ariane Pellaton

Rédactrice

Photo:
Charly Rappo/Arkive.ch
Publication:
lundi 30.12.2013, 11:17 heure

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