En classe avec leur tablette

Faut-il intégrer les nouvelles technologies de l’information à l’école? A Sion, le collège privé Ardévaz mise sur les tablettes numériques et les smartphones. Reportage et tour d’horizon. 

Alexandre Moulin, directeur de l’école privée Ardévaz de Sion

Alexandre Moulin, directeur de l’école privée Ardévaz de Sion
Alexandre Moulin, directeur de l’école privée Ardévaz de Sion

Molécules d’alertes, histamine, réaction inflammatoire… Le vocabulaire du cours de biologie active les neurones des étudiants de Myriam Gaudin ce vendredi matin à l’école Ardévaz de Sion. Dans une salle de classe ordinaire, l’enseignante donne des explications: «Le vaisseau à proximité de la blessure va se dilater, c’est ce qu’on appelle une vasodilatation. Qu’est-ce que ça va provoquer au niveau du débit sanguin?» Les étudiants de cette école privée réfléchissent, puis tentent de répondre. Jusque-là rien d’étonnant. Plus surprenant, la plupart des jeunes ont une tablette numérique posée sur leur pupitre. La même image y est projetée que sur l’écran TV qui leur fait face. Il s’agit d’un schéma illustrant une réaction inflammatoire. Chacun le consulte, en réseau. Certains y incrustent des notes, d’autres écrivent sur du papier. «Le diamètre du vaisseau sanguin s’élargit et plus de sang arrive sur le lieu de la blessure. Qui dit plus de sang dit symptômes visibles de l’extérieur», poursuit l’enseignante. L’usage des tablettes numériques dans cette école date de deux ans. «J’ai d’abord pensé que ce gadget disperserait les étudiants. En parlant avec eux, j’ai réalisé que leur vision est totalement différente. La tablette et Internet font partie intégrante de leur vie. Pour trouver un contenu historique, ils cherchent une vidéo sur YouTube», raconte le directeur, Alexandre Moulin. Il a calculé que pour les 150 étudiants de l’école, 300 000 documents annexes sont photocopiés chaque année: «Elles sont le plus souvent mal classées et perdues rapidement. Sur les tablettes, on a une bibliothèque virtuelle avec les polycopiés et les autres documents.» Il s’est laissé convaincre et ne le regrette pas. 

Sur cette lancée vers les nouvelles technologies, il a donné un sérieux coup de vieux aux tableaux d’affichage. Les élèves et les enseignants reçoivent les changements de programme sur leur smartphone, via l’application WhatsApp. «C’est super pratique, on sait s’il y a quelque chose à savoir avant d’arriver à l’école», s’enthousiasme Cristina, étudiante. Malgré cette modernité, les élèves sont priés de ne pas utiliser leur smartphone pendant les cours! La liberté est plus grande concernant les tablettes et le web. Au début, la direction a bloqué les accès. Désormais, les étudiants surfent à leur guise (à l’exception des sites aux contenus violents ou pornographiques). «On ne peut pas leur dire: Utilisez les tablettes!, car c’est l’avenir, et en même temps leur imposer plein d’interdits», justifie Alexandre Moulin.
Dans les couloirs, les étudiants marchent toujours avec des sacs, mais ils sont nettement plus légers qu’il y a quelques années. Fini les manuels empilés, bonjour les bibliothèques virtuelles. «C’est absurde de croire que de nos jours les jeunes vont éplucher quinze livres pour trouver trois informations», assure le directeur. Comment est-il sûr qu’ils consultent des sites crédibles et n’avalent pas des contenus erronés? Il répond que c’est le travail des enseignants de montrer comment s’assurer de la véracité des sources sur Internet.

Cristina Reichenbach, Samuel Gaspoz, 2e année de maturité

Tous deux fans de l’iPad pour étudier. Elle prend encore des notes sur du papier. Et si les tablettes remplaçaient les profs? «Impossible. On a besoin qu’ils nous expliquent les théories», répond Samuel. «Quand on doit lire un texte à la maison, on pose plein de questions en revenant au cours parce qu’on n’a pas tout compris», confirme Cristina.

Myriam Gaudin, 
enseignante en biologie

Plutôt que d’écrire au tableau noir, l’enseignante projette son cours sur un écran TV, depuis sa tablette: «L’avantage majeur est qu’on a un contact bien meilleur avec les élèves. On n’a jamais besoin de leur tourner le dos.» Elle met plus de temps à préparer ses cours qu’avant, mais estime que ça vaut le coup. 

Sophie Sabino, Florian Clivaz, 3e année de maturité

Sophie a lontemps retapé ses notes chez elle. Désormais, elle prend des notes, directement sur sa tablette: «On a tout en main pour bien faire son travail. Elle est multitask.» Florian a choisi cette école pour la tablette: «Je suis sportif et souvent en déplacement. C’est bien plus pratique de transporter sa tablette que des polycopiés.»

Aline Duc, enseignante (anglais, histoire, civisme)

Malgré ses 31 ans, cette enseignante a eu peur de ne pas maîtriser la tablette. Au final, tout s’est bien passé. Elle l’utilise surtout en histoire et en civisme: «C’est génial pour illustrer une théorie. Récemment, on a parlé de la «Lands-gemeinde». Les élèves ont trouvé une vidéo qui explique son fonctionnement.» 

Connexion permanente

Des jeunes virtuellement réunis

Les adolescents tiennent à être branchés un maximum sur le Net: «Des études montrent qu’ils stressent s’ils ne sont pas connectés, de peur de rater quelque chose», avance le sociologue Olivier Glassey. Se retrouver virtuellement, c’est dans le vent, y compris sur le plan académique. Les MOOCs sont des cours «massifs» ouverts, donnés sur le web. Des dizaines de milliers d’étudiants les suivent simultanément, jusqu’à 100 000, selon Olivier Glassey! Et les réunions en chair et en os? Hypothèse du sociologue: «Plus on utilisera les moyens de communication virtuels ou digitalisés, plus le fait d’être physiquement ensemble deviendra précieux.»

www.moocs.co

La rapidité a pris le pas sur la réflexion

Etudie-t-on mieux le nez plongé dans un manuel ou penché sur son écran? Pour les bibliophiles, rien ne remplacera jamais le livre.

Sur Internet, on trouve une information en quelques clics. Au détriment de la pensée en profondeur?

Les cantons se penchent sur la place des nouvelles technologies de l’information dans le cadre scolaire. Pour le sociologue Olivier Glassey, spécialiste des nouveaux médias, le débat se montre très intéressant. Intégrer la connectivité en classe ou l’interdire? Lorsqu’il enseigne à l’université, il fait face à une majorité d’étudiants penchés sur un écran et connectés à Internet: «Certains vérifient peut-être en temps réel ce que je suis en train de dire. ça construit un autre rapport.»
Recteur au Collège Saint-Michel de Fribourg, Matthias Wider – fervent bibliophile – estime qu’il est essentiel de mener une réflexion sur le sujet. «Les moyens sont-ils adaptés aux objectifs pédagogiques? Une telle rapidité pour obtenir des réponses est-elle toujours souhaitable? Qu’en est-il de l’autonomie des élèves?»
Pour Ivan Deschenaux, directeur du Lycée Jean-Piaget à Neuchâtel, il faut que l’apprentissage soit gagnant avec ces nouveaux outils: «Je ne crois pas du tout à une généralisation forcée.» Une classe de 1re année de culture générale de son établissement et ses enseignants utilisent la tablette. Un chercheur suit l’expérience. «L’élément positif mesuré pour l’instant, c’est que les élèves ont tout avec eux, tout le temps. Ils sont motivés. La question est de savoir si c’est l’effet de la nouveauté», explique le directeur.


«

Certains vérifient 
peut-être en temps réel 
sur Internet ce que je 
suis en train de dire»

Les nouvelles technologies sont entrées au Gymnase intercantonal de la Broye (FR). «Il faut qu’elles prennent sens dans un processus d’apprentissage et de formation cohérent. Et l’humain demeure l’élément central de ce processus», indique le directeur, Thierry Maire.
Le secteur privé embrasse avec plus de conviction les écrans que le public. Directeur de la nouvelle école privée lausannoise Atlas, Jérôme Pitois a lancé des cours sur Internet, privés ou en groupe, où chacun se voit grâce à une webcam: «Les jeunes ont du mal à se plonger dans des livres. Quand ils ont un problème, ils ont besoin de solutions très rapides.»

Nouvelles technologies
: «aucune démarche 
concertée» 

Quatre questions à Olivier Maradan, secrétaire général de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).

Coopération.  Existe-t-il des projets coordonnés au niveau suisse sur les nouvelles technologies à l’école?
Olivier Maradan.  Il existe plusieurs projets pilotes dans les cantons. Les seuls endroits où les nouveaux supports numériques ont passé l’épaule – et il s’agit des tablettes numériques – sont quelques lycées car ils ont la liberté des moyens d’enseignement, et c’est notamment le cas du Gymnase intercantonal de la Broye. Mais il n’y a aucune démarche concertée au niveau de l’école obligatoire. Il n’y a pas de politique délibérée ni cantonale ni intercantonale. C’est encore trop tôt. L’école a d’autres priorités.

Lesquelles?
Celles de fournir des moyens d’enseignement adaptés au nouveau plan d’études – des manuels de l’élève et guides de l’enseignant – mais qui restent classiques, sachant qu’il peut y avoir des liens et développements sur Internet. Et, quant aux nouveaux médias, d’effectuer éducation et prévention. Il y a une éthique de l’usage à acquérir, ainsi que des précautions. A cet égard, le Plan d’études romand comporte des objectifs tout à fait clairs.

Quels sont les défis, quant aux tablettes numériques et aux smartphones?
Se pose toute une série de questions: quels seront les sites accessibles? Quels filtres instaurer? Les élèves seront-ils assistés plutôt que distraits par la technologie? Comment ces supports peuvent-ils aider à apprendre davantage que perturber?

L’enseignement classique, en salles et avec des enseignants, pourrait-il un jour être anecdotique?
Dans toute son histoire, l’école publique a toujours intégré les nouvelles technologies pour perfectionner ses méthodes et supports d’enseignement, mais sans révolutionner pour autant son fonctionnement.

Propos recueillis par Ariane Pellaton


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Joëlle Challandes

Rédactrice

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Photo:
Olivier Maire
Publication:
lundi 24.03.2014, 11:00 heure

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