L’épigénétique suggère que notre propre histoire influence l’héritage biologique que nous léguons.

Epigénétique: ces histoires qui nous traversent

Nous transmettons à nos descendants des traits distinctifs, définis par les gènes. Mais la science montre depuis peu que nos expériences peuvent aussi influencer cette transmission: on parle d’épigénétique. Professeure à l’EPFL, Carmen Sandi évoque une science en devenir.

Le moine tchèque Gregor Mendel avait étudié les pois colorés, et défini les lois de l’hérédité. C’était au XIXe siècle. Longtemps, on a constaté sans en saisir les mécanismes physiologiques combien les vulnérabilités étaient plus fréquentes chez les descendants de personnes ayant souffert de traumatismes – famines, guerres, violences. Depuis 2001, on comprend que le vécu peut influencer chimiquement le fonctionnement des gènes, et cela de manière transgénérationnelle. La science qui l’étudie? L’épigénétique.
«La modification ne touche pas l’ADN, mais la transcription des gènes, soit comment et dans quelle quantité les gènes s’expriment. Il peut y avoir beaucoup d’expression, pas d’expression», expose Carmen Sandi, professeure à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). En cause, notamment? «Les traumas très forts. Nous l’avons vu sur un modèle animal: une expérience traumatisante pendant la phase correspondant à l’enfance modifie certains gènes importants pour l’agressivité.»

Carmen Sandi 
est professeure à l’EPFL. Elle y 
est responsable 
du Laboratoire 
de génétique comportementale.

Ce que le vécu peut engendrer chez sa descendance? Carmen Sandi le relève dans le domaine des neuro-sciences, son champ de recherches. «La peur, la dépression, certaines maladies psychiques». Egalement concernés, certains gènes actifs dans la gestion du stress ou la régulation des émotions. Les expériences sur les animaux ont jusqu’ici montré une répercussion des traumatismes jusqu’à quatre générations. «Il est possible que la modification épigénétique soit plus durable quand elle a lieu dans les premiers temps de la vie ou la période de gestation.»
»On ne sait pas comment se fait la transmission du vécu. En théorie, toutes les marques épigénétiques sont effacées» d’une génération à l’autre. Or, le processus ne fonctionne pas toujours. «Une possibilité est qu’il existe une espèce de mémoire de quelque chose qui reste, même quand la marque épigénétique est effacée. Il faudra beaucoup d’études pour le comprendre. Qu’est-ce qui donne cette spécificité épigénétique? Nous sommes au début de tout cela.»

Point essentiel des connaissances actuelles: les modifications épigénétiques ne sont pas forcément irréversibles. «On a d’abord pensé qu’elles étaient perdurables. Ces sept dernières années, on a commencé à imaginer qu’elles sont aussi plastiques», c’est-à-dire malléables, dynamiques. «Il y a différentes modifications épigénétiques. Certaines sont plus fortes, certaines plus plastiques.»

Les expériences positives ont-elles également un impact? «Par l’expérience, il est plus facile d’observer ce qui est extrême. On peut être sûr que les extrêmes ont des changements épigénétiques. Quant aux expériences positives, je pense que c’est également le cas. On sait que l’exercice physique est capable d’avoir des conséquences positives dans l’épigénétique. Une ou deux publications l’ont récemment démontré.»

Ce qu’apportera l’épigénétique dans le futur, Carmen Sandi le définit dans les neurosciences. «En psychiatrie, on a vu que les études génétiques ne permettent pas d’expliquer certaines maladies. Grâce à une combinaison de l’épigénétique, on aura des possibilités de détection.» Et pour le commun des mortels? «Parfois, on a considéré un problème psychologique comme si on en était coupable. Dire qu’il y a des explications biologiques peut donner une autre vision.» Par ailleurs, tout un pan de la recherche s’attache également à l’implication des modifications épigénétiques dans le développement de cancers.

Nous sommes traversés par des histoires qui ne sont pas les nôtres, mais celles d’un héritage. La psychologie et ce qu’on appelle communément la psychanalyse l’ont dit. Depuis peu, la science commence à fournir des explications biologiques. Dès lors, il pourrait être tentant de croire que notre existence est entièrement prédéterminée. «C’est une question éthique, et une discussion très ouverte», commente Carmen Sandi. «Nous sommes le résultat d’une évolution macroscopique et microscopique. Mais nous avons aussi la capacité de réfléchir. Nous sommes des êtres physiologiques, toutefois avec une capacité de penser.» Une capacité d’agir, aussi.

Et pas seulement. «Il faut également tenir compte du fait que le cerveau a son propre développement, au-delà du niveau moléculaire. Comment les expériences, et quels traumas vont influencer l’architecture du cerveau? Comment le cerveau fait-il les connexions pendant les premières années de la vie et durant le développement intra-utérin?» Le déterminisme serait donc réducteur. Parce qu’elles peuvent avoir un caractère réversible, les modifications épigénétiques ouvrent un champ de recherches en devenir. Et de nouvelles perspectives thérapeutiques.

Commentaires (0)

Merci pour votre commentaire

Ce commentaire comprend-il des contenus douteux?

Le texte va être contrôlé et éventuellement adapté ou bloqué.

Votre commentaire

Vous n'avez pas encore écrit de commentaire!

Ce champ doit être complété. Merci.

Champ obligatoire
Ce champ doit être complété. Merci.





Veuillez recopier le code de sécurité:

$springMacroRequestContext.getMessage($code, $text)






Merci de prendre connaissance de notre charte et ne manquez de respect à personne!

Ariane Pellaton

Rédactrice

:

Photo:
Getty Images / Laurent Gilléron
Publication:
lundi 24.03.2014, 00:00 heure

Publicité



Login mit Coopzeitung-Profil

Fermer
Fehlertext für Eingabe

Fehlertext für Eingabe

Mot de passe oublié?