Les œuvres d’Eric-Emmanuel Schmitt (54 ans) ont été traduites dans quarante langues: «La simplicité requiert souvent un gros travail intellectuel et artistique.» 

«Je carbure
 au désir»

Dramaturge, romancier 
et directeur d’un théâtre à Paris, 
Eric-Emmanuel Schmitt revendique 
un appétit d’ogre pour la vie. Dans «L’élixir d’amour», il explore 
la carte des sentiments et du désir. Rencontre à Paris.

Coopération.  Il y a des gens qui vous comparent à Balzac pour la force de travail et la carrure. Cela vous plaît?
Eric-Emmanuel Schmitt.  C’est vrai que je suis un gourmand de la vie et de la nourriture! A partir du moment où j’ai mes sept ou huit heures de sommeil par nuit, je suis infatigable. J’ai toujours considéré que le temps était ce qu’il y avait de plus précieux. Le temps, c’est le pouvoir d’agir, d’aimer, de voyager. Alors, j’essaie de ne pas le gaspiller. D’en faire un partenaire. Même si je n’oublie pas qu’il finira par gagner, car je suis mortel.

Pourquoi en plus d’être une fontaine à textes, comme vous le dites régulièrement, être devenu aussi le directeur d’un théâtre?
Je n’avais pas besoin d’acheter un théâtre pour voir jouer mes textes, qui le sont dans le monde entier. Mais pour que l’adaptation du Journal d’Anne Frank que j’ai réalisée à la demande de ses héritiers le soit. Je n’ai pas aimé les réflexes de peur dont ont témoigné les directeurs de théâtre auxquels j’avais soumis ce projet. Peur que la pièce n’attire pas assez de monde, que la pièce ne rapporte pas assez d’argent. Alors j’ai acheté le théâtre Rive Gauche à Paris, on y a monté le Journal d’Anne Frank avec Francis Huster et neuf comédiens et on l’a jouée 220 fois. Et maintenant, je me trouve à la tête d’un théâtre et il faut nourrir la bête! (rires)

Vous avez ce talent d’aborder des sujets complexes à travers des textes faciles à lire.
Je me rends compte que la formation que j’ai eue – Normale Sup, latin, grec, français, philosophie –, les concours que j’ai préparés avec la volonté d’y arriver le mieux possible, m’ont rompu à un certain travail intellectuel et apporté des méthodes pour être simple. Contrairement à certains qui font des études pour pouvoir se replier dans un club sophistiqué et ésotérique, moi j’ai voulu atteindre la simplicité. Mais il ne faut pas confondre simplicité et simplisme. Tandis que le simplisme ignore les difficultés, la simplicité les résout. La simplicité requiert souvent un gros travail intellectuel et artistique.

Votre simplicité est reconnue à sa juste valeur puisque vous êtes étudié dans les écoles et lycées. Cela vous flatte?
Bien sûr. Et en même temps cela m’effraie. J’ai longtemps été une littérature de contrebande, car désirée, lue par plaisir, et voilà que tout à coup des professeurs imposent la lecture de mes livres. J’ai eu peur que mon public ne suive pas. Mais il a suivi. Je vois souvent des jeunes à mes séances de signature qui, après avoir dû lire l’un de mes livres à l’école, en lisent d’autres pour le plaisir.

Pourquoi avez-vous pris la nationalité belge?
Car ma vie privée s’est construite en Belgique, il y a douze ans. Quand j’ai compris que j’allais y rester, j’ai demandé la nationalité belge car je n’avais pas envie d’être un citoyen de seconde zone payant des impôts mais ne pouvant pas voter. La Belgique est vraiment mon pays d’adoption; j’ai une maison à Bruxelles et une à la campagne, car je suis très paradoxal. J’aime la ville pour l’énergie intellectuelle qu’elle dégage à travers les théâtres, les lieux d’expositions etc., mais je suis un amoureux de la campagne, pour l’énergie cosmique et contemplative qu’elle diffuse. C’est à la campagne que je conçois mes livres: je me promène avec mes chiens, je regarde le jardin changer en cherchant ce qu’il y a de neuf. Il m’est arrivé de prendre un train pour voir éclore un rosier!

Dans votre dernier roman, vous montrez qu’il est difficile d’aimer longtemps…
Il y a un piège dans l’amour: le désir rapproche les êtres, or, la proximité de ces êtres émousse leur désir, même si leurs sentiments prospèrent. Ils se retrouvent avec un sentiment ancré, mais des intermittences, voire une disparition du désir. Alors ils sont confrontés à ce dilemme: rester ensemble en espérant que le désir revienne, ou se quitter pour commencer une nouvelle histoire? Mes deux personnages en sont là, au début du livre.

Vous croyez à l’amour toujours?
Pour moi, l’amour est un pari et j’ai envie de parier. On n’est pas libre de choisir qui on aime, mais on a le choix de consentir à l’amour ou de passer à côté. La seule liberté qu’on ait est de s’engager ou pas. Moi, j’ai envie de m’engager. De faire exister quelque chose de beau, de noble et d’exigeant. C’est ce que je me répète dans les moments difficiles, car il y en a dans l’amour. Ce sont les moments de fatigue, d’usure, de tentations de l’extérieur, de l’oubli de l’autre dans l’habitude… Voilà pourquoi je ne suis pas un partisan du mariage. Pour des raisons romantiques, je préfère me dire tous les matins, j’en ai envie, je continue.

On est responsable de son amour en quelque sorte?
Les gens pensent que l’amour est quelque chose d’extérieur à eux. C’est faux! C’est à nous de le faire exister sur la durée. C’est un engagement de tout notre être. D’ailleurs, on comprend dans ce livre que ce qui peut entretenir l’amour, c’est une écoute fondamentale de l’autre, une immense attention à l’autre.

Vous êtes un passionné?
Oui, (rires), je souffre, d’ailleurs.

Portrait express

Un hyperactif inspiré 

Auteur. Né en 1960 dans la région Rhône-Alpes, Eric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs francophones les plus lus et représentés au monde. Il est traduit dans quarante langues et joué dans plus de cinquante pays.

Parcours. Agrégé de philosophie, il en devient professeur avant de se consacrer à l’écriture. La plupart de ses pièces, nouvelles et romans sont des best-sellers étudiés dans les écoles: «Le visiteur», «Oscar et la dame rose», «Le sumo qui ne pouvait pas grossir», «Odette Toulemonde», «L’Evangile selon Pilate» etc.

Franco-Belge. Installé en Belgique depuis 2002, il a acquis la nationalité belge. «Je l’ai acceptée car je ne perdais pas la nationalité française.»

L’élixir d’amour. Ce roman épistolaire qui vient de paraître chez Albin Michel sera complété en octobre par un autre opus sur l’amour, «Le poison d’amour». Eric-Emmanuel Schmitt s’est aussi attelé à la rédaction d’un livret pour «Le carnaval des animaux» de Saint-Saëns. Sortie en octobre (France Musique – Albin Michel). 

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Véronique Châtel

Rédactrice, Paris

Photo:
Francine Bajande
Publication:
lundi 18.08.2014, 09:55 heure



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