Étienne Diserens a voulu connaître la sensation de vivre sans attaches, sur la route.

Étienne Diserens: «La marche est un véritable miracle»

Rencontre Un beau jour, cet ingénieur a décidé de traverser la Suisse du nord au sud à pied. Un livre retrace son aventure et ses réflexions.

Son ouvrage vient de paraître, mais l’aventure a eu lieu en juillet 2001 déjà. Étienne Diserens, alors âgé de 43 ans, décidait de prendre un congé indéterminé pour tenter de rallier à pied le point le plus au nord de la Suisse, Bargen près de Schaffhouse, à celui le plus au sud, Pedrinate, au-dessous de Chiasso. Un périple qui a duré huit jours.
Loin de l’exploit sportif, ce père de famille, ingénieur agronome réputé, voulait avant tout retrouver un état d’écoute  sensoriel de son environnement. Voyage initiatique fait à la force du mollet.

Son livre de chevet qu’il connaît par cœur.

Son livre de chevet qu’il connaît par cœur.
Son livre de chevet qu’il connaît par cœur.

Qu’est ce qui vous a amené un jour à vous mettre en route?
Ce voyage, je le couvais depuis plus de vingt ans. Le temps a filé: il y a les contraintes de la vie, la famille, le travail… On n’a jamais le courage de dire: «Stop! Je pense à moi, c’est mon affaire et c’est parfaitement légitime, j’y ai droit.» Un beau jour je me suis dit que c’était maintenant ou jamais, et je l’ai fait.

Qu’est-ce qu’un scientifique comme vous attendait-il de ce voyage?
Je désirais me défaire de tout ce que j’avais appris au fil des années. Cet amoncellement de patatras nous enrichit et est très utile, mais il nous intoxique aussi. Le savoir n’est peut-être pas une finalité en soi.

Qu’alliez-vous chercher en vous défaisant de tout? Une forme de sagesse?
C’est paradoxal, mais rien. Je n’avais pas d’attentes. Je voulais juste écouter ce que mes sens, le mouvement du corps, le relief, les décors allaient me dire. Redevenir un fœtus qui ne sait rien mais qui utilise ses sens pour se faire une idée de qui il est, ce qu’il fait et perçoit.

Et qu’avez-vous donc pu percevoir?
Certains moments que je qualifie de magiques. Les vivre dépasse toute attente. Je me suis aussi rendu compte que de vouloir dissocier l’agréable du désagréable comme nous essayons de le faire dans nos vies est un leurre. La nature n’est pas ainsi…

Minute, minute! Parlez-nous de ces moments magiques?
Chacun les ressent à sa manière, c’est assez confidentiel et intime. Lorsqu’ils se manifestent, on n’existe plus. C’est comme si on était transporté par quelque chose qui nous dépasse. Toutes les échelles de mesures que l’on connaît sont alors balayées. Le temps n’existe plus. Un phénomène perceptible de dix ou vingt minutes avant que l’ordinaire peu à peu reprenne le dessus.

Plutôt mystique ce scientifique…
Je décris ce que j’ai vécu. Les «grands» comme Ehrard Loretan sont, au travers de leurs exploits hors normes, à la recherche eux-aussi d’émotions semblables, soumis aux mêmes mystères, doutes et joies. Ce qui est extraordinaire, et que ce voyage m’a appris, c’est que cet «exploit» et cette aventure restent à la portée d’une grande majorité.

Quelle préparation avez-vous faite?
Aucune! C’est même la condition sine qua non pour se mettre à disposition de ce que le voyage peut nous apporter.

Il faut tout de même un bon physique…
Oui. J’ai une condition de base en faisant du sport régulièrement. Mais je n’ai fait aucune préparation particulière. J’ai pris mon sac, mes cartes topographiques, un canif, une carte de crédit, et je suis parti.

Qu’est-ce que cette aventure a changé dans votre vie?
Un regard neuf sur le quotidien. Je ne suis plus rebuté par les contraintes désagréables. Je les perçois comme faisant partie d’un tout nécessaire et indissociable. Je ne suis pas immunisé contre le cafard, mais je peux avoir une certaine distance.

Et dans votre travail?
Le travail scientifique a des règles immuables. Mais j’arrive désormais à l’aborder comme un jeu, une découverte, et plus comme un devoir. C’est comme en musique: si on veut que l’énergie passe, il faut se détendre.

Pourquoi avoir fait un livre de ce voyage?
J’en ressentais le besoin, pour être au clair avec moi-même. Ensuite je voulais découvrir un autre registre que l’écriture scientifique. C’est encore un moyen de reprendre contact avec ma langue maternelle. Voilà vingt ans que je vis en Suisse allemande.

Votre écriture est méticuleuse. D’où vient ce souci du détail?
On se dit que le détail est banal, qu’il ne nous concerne pas. Nous voulons du croustillant. Mais le banal est là, à disposition. Il fait partie d'un système hautement complexe qui nous dépasse. Alors pourquoi vouloir le gommer?

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En partant sans préparation, recherchiez-vous la difficulté?
J’ai besoin de me confronter à l’élément, de me frotter à la rudesse de l’existence. À l’école de recrue, dans l’infanterie de montagne à Savatan, j’ai choisi d’être dans le «gras» de la troupe, J’ai beaucoup aimé observer le fonctionnement du groupe, quels étaient les leviers utilisés pour nous faire obéir et courir. C’était d’une beauté remarquable!

Avez-vous souffert de cette absence de préparation?
Un sportif qui se lancerait dans cette aventure, pour optimiser son effort, devrait se «rôder» les pieds pour éviter les cloques. Cela n’a rien à voir avec la condition physique. J’ai pris sur moi d’assumer mes maux de pieds!

Vous aviez bien un itinéraire en tête?
Oui, rallier l’extrême nord à l’extrême sud. J’espérais avec ce parcours découvrir de nouvelles vallées des Alpes. C’était un itinéraire bucolique que j’espérais pouvoir réaliser, mais ce n’était pas là un impératif. Les désagréments m’auront orienté vers un itinéraire plus direct, celui du Gothard.

«

Je ne suis plus rebuté par les contraintes désagréables.»

D’où vient cette idée fixe de traverser la Suisse du nord vers le sud?
La Suisse me colle à la peau, et je voulais mettre son étendue à l’échelle de mes jambes. Aller du nord vers le sud permet de ressentir le contraste du pays: le moyen pays, les Préalpes, la barrière des Alpes pour finalement se laisser glisser comme sur un toboggan dans la plaine de Magadino.

Les montées et descentes se sentent très bien en train. Pourquoi partir à pied?
La marche est notre mouvement naturel. Un geste simple et anodin qui nous permet le mieux de nous fondre dans le paysage, et de nous mettre à l’écoute de l’espace dans lequel on se trouve.

Qu’avez-vous appris sur la Suisse?
J’ai constaté un clivage important de mentalité et sensibilité entre les Suisses allemands, les Romands et les Tessinois. En Suisse allemande, à cause de la barrière de la langue, on a droit au statut d’étranger. On me l’a fait sentir. Au Tessin, les gens étaient plus ouverts et curieux. J’ai observé cela en allant dans les bistrots, c’est là que l’on capte le mieux la façon d’être et de penser des gens.

La montre de son grand-père est toujours à son poignet.

La montre de son grand-père est toujours à son poignet.
La montre de son grand-père est toujours à son poignet.

La Suisse est-elle idéale pour le vagabondage?
Oui! Avec un sac à dos on part dans la nature où on peut passer deux jours sans rien, n’importe où. Nous sommes privilégiés: l’espace est sécurisé, il y a de l’eau partout, on trouve toujours un toit. Dans une grange, chez l’habitant, dans un refuge. Une lampe de poche, on déroule son sac de couchage dans une écurie nettoyée et vous avez votre toit. Le lendemain vous repartez sans laisser de traces, c’est essentiel. Pour la nourriture, il n’y a pas besoin de manger beaucoup: quelques figues, un quignon de pain… et si on veut se payer une assiette, il y a des bistrots partout! On se heurte presque contre les portes des auberges.

Pourquoi avoir publié votre journal de bord?
Si on écrit, c’est pour le partager. Chaque lecteur le lit différemment. S’il me donne un feedback, je découvre sa manière de penser, de fonctionner; mais ceci à une seule condition: rester dans le vrai. C’est le contrat de l’échange pour créer de la plus-value.

Referiez-vous ce voyage aujourd’hui?
Oui, mais dans un cadre différent et avec une distance plus conséquente. Je veux rester dans la francophonie, parce que c’est dans cette langue que je peux percevoir le mieux la subtilité des personnages. C’est dans l’humour et les traits d’esprit que l’on perçoit les gens. Je ne maîtrise pas assez une autre langue pour y avoir accès.

Parcours

Carte du parcours

Carte du parcours réalisé par Etienne Diserens, au jour le jour.

Etapes avec distances correspondantes*

Jour 1: Oberbargen SH (Borne extrême nord de la Suisse)
Henggart ZH 32 km

Jour 2: Henggart ZH
Dürnten ZH 44 km

Jour 3: Dürnten ZH
Mythenbad (Rickenbach SZ) 36 km

Jour 4 : Mythenbad (Rickenbach SZ)
Ried (Amsteg UR) 39 km

Jour 5 : Ried (Amsteg UR)
Col du S. Gothard TI 29 km

Jour 6 : Col du S. Gothard TI
Lavorgo TI 39 km

Jour 7: Lavorgo TI
Arbedo TI 33 km

Jour 8: Arbedo TI
Agno TI 35 km

Jour 9: Agno TI
Pedrinate TI (Borne extrême sud de la Suisse) 31 km

Total : 318 km en 8 jours 5 heures et 30 minutes soit une moyenne de 35.3 km/jour, dernier jour compté comme « jour entier »

* calculées avec Google-Map

Points de repères

4 dates dans la vie d’un ingénieur qui marche et écrit

1958 Naissance à Nyon. Études à l’EPFZ, devient ingénieur agronome à l’Agroscope de Tänikon.
1978 École de recrue dans l’infanterie de montagne à Savatan. Il aime observer le fonctionnement de groupe.
1988 Mariage avec Bozena. Ils auront une fille, Arlyne, en 1993. Ils vivent à Frauenfeld (TG).
2014 Sortie de son livre sur la traversée nord-sud de la Suisse, qu’il a faite en huit jours durant l’été 2001.

«Traversée de la Suisse à pied. Itinéraire d’un homme heureux», Préface de Bernard Ollivier,
Éd. Slatkine, 184 p.

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Gilles Mauron

Rédacteur

Photo:
Christoph Kaminski
Publication:
lundi 27.10.2014, 12:00 heure



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