De l’Inde à Zurich: Akkshay Chugh (31 ans), sa compagne Minnal Dhingra (37 ans) et leur fils Ayaan apprécient la sérénité de la Suisse et de l’Europe.

Expats: ils ont choisi la Suisse

Emploi La situation économique de notre pays attire de nombreux travailleurs étrangers hautement qualifiés. Leur intégration et celle de leurs familles s’avère difficile.

Votre système de recyclage m’a déconcerté plus d’une fois», raconte Akkshay Chugh dans un grand rire. Engagé par une banque pour occuper un poste de manager, cet Indien de 31 ans s’est installé en Suisse l’année dernière avec son épouse Minnal.
Depuis, le couple vit à Zurich avec son fils Ayaan, né en janvier dernier. La famille, c’est l’élément déclencheur de leur venue en Suisse: «En Inde, ce pays est considéré comme un endroit de rêve. Il est réputé pour sa qualité de vie élevée. Tout est propre, les transports publics fonctionnent à la perfection, et il y a des îlots de verdure même en pleine ville. Nous avons pensé que ce serait idéal de vivre ici avec un enfant en bas âge», explique la maman.
Nombreux sont ceux qui ont choisi de s’expatrier chez nous dans le cadre de leur carrière. Comme le montrent les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, la Suisse est perçue comme un pays d’émigration attractif pour les personnes hautement qualifiées. Le nombre d’étrangers titulaires d’un diplôme universitaire a plus que doublé au cours des vingt dernières années, passant de 169 000 à 476 000.

Avantages négociés

Au sens strict du terme, les expatriés – communément appelés «expats» – sont des personnes envoyées en Suisse par leur entreprise. «Les conditions sont négociées avec l’employeur, qui peut associer au nouveau poste toutes sortes d’avantages, comme la prise en charge du logement ou des frais d’écolage des enfants. Avec Skype, employeurs et travailleurs peuvent se trouver à des milliers de kilomètres et se mettre d’accord sur une relation d’emploi», souligne Giovanni Ferro-Luzzi, professeur d’économie à la Haute école de gestion et à l’Université de Genève.
Ce spécialiste des questions liées au marché du travail observe que par rapport aux dernières décennies, «les gens s’expatrient moins de manière définitive et planifient leur carrière avec un retour dans leur pays d’origine, souvent en lien avec la scolarité de leurs enfants».
Les places de travail en Suisse sont très recherchées. «L’équilibre entre travail et vie privée est perçu de manière positive. Et la plupart de nos sondés apprécient de pouvoir bénéficier d’une situation économique florissante», détaille Malte Zeeck, fondateur et codirecteur d’InterNations, un réseau mondial d’échanges et de conseils pour expats. La qualité de l’enseignement et des soins médicaux ainsi que la proximité de la nature attirent également les étrangers hautement diplômés dans notre pays. Mais par rapport à 2015, la Suisse a perdu 17 places dans le classement international d’InterNations qui a pour but de désigner les meilleures destinations pour les expats. Elle figure désormais à la 31e place.
Le coût de la vie élevé est dissuasif pour bon nombre de personnes. Les frais de nourriture, caisse-maladie ou garde d’enfants sont plus lourds qu’ailleurs. Et ce dont souffrent le plus les nouveaux arrivants, ce sont les loyers: «Les entreprises vous font venir ici et s’attendent à ce que vous trouviez un appartement dans la semaine, une chose impensable ici. Les étrangers sont souvent discriminés et les prix exorbitants. J’aurais espéré plus de soutien de la part de mon employeur», témoigne un expat italien.

Ravis de vivre à Zurich dans un lotissement convivial, Akkshay et Minnal espèrent voir grandir leur fils en Suisse.

Davantage de charges

Carolina Souviron, de Swiss Benefits, constate que faire venir rapidement des travailleurs en Suisse est de plus en plus compliqué. Son entreprise s’occupe des aspects juridiques liés à l’installation des expats. Cette patronne note que par rapport au passé, les contrats sont davantage limités à un an. Et que les charges ont augmenté de manière significative, tant pour les employeurs que pour les employés, notamment pour le recrutement de personnel qualifié issu des états tiers (ndlr: ne faisant pas partie de l’UE ou de l’AELE). Pourquoi? «D’une part parce qu’il faut apporter la preuve que l’on n’a trouvé aucun travailleur correspondant au profil en Suisse ou dans l’espace UE/AELE, ce qui entraîne une perte de temps et des démarches administratives sans fin. D’autre part parce qu’il existe un risque que le contingent de ressortissants des pays tiers soit déjà épuisé. L’évolution politique actuelle en Suisse laisse hélas présager que les conditions deviendront encore plus restrictives», répond Carolina Souviron.

«

L’équilibre entre travail et vie privée qu’offre la Suisse est bien perçu»

Malte Zeeck, fondateur du réseau mondial pour expats InterNations – 2,2 millions de membres

Dure dure, l’intégration

L’intégration est l’un des plus grands défis à relever pour les expats. Selon le dernier sondage InterNations, 32% ne se sentent pas vraiment chez eux en Suisse. Et pour 30%, il est difficile de se familiariser avec la culture locale. Deux tiers des personnes interrogées indiquent avoir du mal à se faire des amis suisses. Le Centre d’accueil - Genève internationale (CAGI), association à but non lucratif, œuvre depuis vingt ans pour faciliter l’installation et l’intégration des internationaux, avec le soutien du Bureau de l’intégration des étrangers (BIE). «Le CAGI aide les nouveaux arrivants et leurs familles à travers cinq services. Nous leur proposons, par exemple, un programme d’excursions visant à découvrir Genève et la région lémanique, ou encore une bourse d’échanges linguistiques», indique Veronica Eggly, responsable du réseau d’accueil.
Durant des conférences-déjeuners, cette association explique aux familles comment fonctionne la ville et fournit des informations ainsi que des conseils en matière d’immobilier (relecture de bail ou conseils juridiques, par exemple). «Nous facilitons aussi l’intégration en organisant des «afterworks» en ville et dans notre domaine de La Pastorale», précise la chargée de communication Johanne Vérot.
Favoriser l’échange et la mixité entre la population locale et les immigrés est un grand challenge sociétal: il existe plusieurs lieux publics exclusivement anglophones à Genève, où les expats restent parfois entre eux. «Des progrès peuvent certainement être faits. De nombreux projets sont mis en place pour garantir la cohésion sociale et le bien vivre ensemble à Genève dans le cadre du Programme d’intégration cantonal mis en œuvre par le BIE, comme les cours de français au parc, qui s’adressent à l’ensemble des non-francophones du canton et permettent d’allier apprentissage du français et connaissance du tissu local. Il faut mettre des moyens pour que les expats se sentent chez eux et aient envie de s’intégrer», précise Nathalie Riem, responsable communication de l’Office cantonal de la population et des migrations.

Faire des connaissances au yoga

La situation est comparable à Zurich. Le bureau chargé des questions d’intégration indique que l’on observe l’apparition de groupes parallèles d’expats et que nombre d’entre eux n’ont que très peu d’amis autochtones.
Akkshay et Minnal ne se sentent pas concernés par des difficultés d’intégration: «Nous avons la chance de vivre dans un lotissement qui privilégie la convivialité. On se rencontre dans la cour, on mange ensemble et on s’entraide. C’est un peu comme en Inde!» Minnal s’en réjouit particulièrement. Elle a abandonné sa carrière en Inde pour suivre son mari et s’occuper d’Ayaan. Pour garder le moral et faire la connaissance de mères suisses, la jeune femme suit des cours de yoga avec son fils. Elle a l’intention de chercher un travail à partir de l’année prochaine, quand toute la famille aura obtenu le permis B. «J’ai déjà travaillé dans l’informatique et j’ai entendu dire que les informaticiens sont très demandés ici.» Si elle veut trouver du travail, elle doit apprendre l’allemand. Pour l’instant, le couple ne le maîtrise pas du tout. «Mais nous tenons à nous y mettre. Notre fils va parler couramment l’allemand. Il est donc important pour nous de le comprendre également dans cette langue», affirme Akkshay.
Il s’imagine vivre en Suisse longtemps, pour la qualité de vie bien sûr, mais aussi pour leur petit garçon: «En Inde, les enfants doivent passer leur temps à apprendre. Dans un pays comptant plus d’un milliard de personnes, chacun doit viser la perfection. La concurrence est énorme. Ici, en Europe, les activités sportives et ludiques font partie de la vie de l’enfant, tout semble plus serein. C’est ainsi que nous souhaitons voir grandir Ayaan.»

Travailleurs étrangers hautement qualifiés de plus en plus nombreux

«Du bon vin pas cher»

Berne Le Canadien John Hammell a fait ses bagages il y a cinq ans pour un emploi dans la capitale helvétique. Son amie l’a suivi.

Tatiana Warkentin (32 ans) et John Hammell (35 ans) au milieu des fleurs bernoises…

«Après une mauvaise journée de travail, j’ai postulé pour un emploi à l’Union postale universelle», raconte John Hammell. Cette organisation, dont le siège est à Berne, était à la recherche d’une personne spécialisée dans les systèmes bancaires. «Heureusement pour moi, nous sommes assez peu à avoir les compétences requises», ajoute-t-il. L’informaticien a décroché le poste. Il est arrivé en Suisse avec sa compagne il y a cinq ans. Premier choc culturel dès leur arrivée à Berne: «Nous n’avions pratiquement rien et souhaitions faire quelques achats, mais comme c’était un jour férié, tous les magasins étaient fermés», raconte Tatiana Warkentin.
Les horaires d’ouverture des magasins restent encore aujourd’hui une question épineuse. «Il faut être vraiment bien organisé quand tout ferme à 18 h!» Au début, seul John travaillait.
Tatiana, qui occupait au Canada un poste à plein temps, est restée pendant trois ans à la maison. C’est à cette époque qu’elle a commencé à écrire un blog, «The Dubious Hausfrau», c’est-à-dire la femme au foyer suspecte! Elle y relate sa vie d’expatriée en Suisse. Entretemps, elle a été engagée en tant qu’employée de bureau… dans la même entreprise que son ami.
Le couple croque la vie à pleines dents: «La nourriture est très bonne en Suisse, le chocolat, le fromage et le pain. Le bon vin est aussi  moins cher qu’au Canada», s’enthousiasment-ils.
Seul bémol à leurs yeux: leurs familles, qui n’habitent pas la porte à côté. Ils font leur possible pour leur rendre visite au minimum une fois par an.
Tatiana et John ont chacun un contrat de travail limité à trois ans. «Nous espérons pouvoir rester. Ça nous plaît bien ici!»

«Comme en état de choc au début»

Genève L’Anglaise Geli Carney a quitté son village du Kent avec sa famille, il y a presque trois ans, pour vivre en Suisse romande.

Geli Carney (45 ans), aime se balader au Jardin anglais avec ses filles Marianne et Blythe.

Ses deux filles sont heureuses et cela conforte Geli Carney dans son choix. Son mari, Andrew, a été engagé dans la cité de Calvin comme directeur de la communication pour une multinationale. «C’était une super opportunité pour lui et un challenge pour nous quatre! Nous n’avons eu que six semaines pour tout organiser, c’était une période folle. Mon aînée se réjouissait, par contre ma cadette était triste de déménager, ça me faisait beaucoup de peine», se remémore Geli. Le démarrage de cette nouvelle vie a été difficile: «J’étais comme en état de choc. Je ne comprenais rien à ce que l’on me disait et je ne connaissais personne. Apprendre le français, comprendre le système administratif, se faire de nouveaux amis a été compliqué.» Pour se loger, la famille a bénéficié d’un soutien financier de trois ans de la part de l’entreprise d’Andrew.
Marianne (12 ans) et Blythe (10 ans) sont scolarisées dans une école internationale, où elles se sont rapidement fait de nouveaux amis. Elles profitent aussi des activités organisées par la ville, comme des cours d’été, où elles se sentent de plus en plus à l’aise. Pour Geli, ce parcours de vie offre à ses filles une ouverture au monde, précieuse pour leur avenir. Rédactrice et enseignante en cuisine, cette quadragénaire ne travaille plus depuis qu’elle vit en Suisse: «Je dois d’abord m’améliorer en français. Ensuite, j’espère trouver un emploi.» En attendant, elle œuvre en tant que bénévole à l’American International Women’s Club of Geneva: «Je m’y sens comme à la maison car tout m’y est familier…»
Si la cherté de la Suisse déplaît à Geli, elle trouve à notre pays beaucoup de points positifs, à commencer par la beauté des paysages et le grand nombre de loisirs, à l’image du ski, que sa famille a découvert ici et adore!

Elle fait partie d’un club de femmes expatriées. Ici, elle se régale lors d’un repas sur le thème de l’enfance.

«Transmettre des connaissances»

Interview Le directeur général de L’Oréal Suisse Marc-André Heller a grandi à Blonay (VD). Il a été lui-même un expat, à Paris. Son point de vue sur le choix des collaborateurs.

Pour Marc-André Heller (44 ans), un Zurichois qui vient s’installer à Genève est comparable à un expat.

Pour Marc-André Heller (44 ans), un Zurichois qui vient s’installer à Genève est comparable à un expat.
Pour Marc-André Heller (44 ans), un Zurichois qui vient s’installer à Genève est comparable à un expat.

Combien d’expats travaillent à L’Oréal Suisse?
Huit: des Allemands et des Français. Ils viennent transmettre leurs connaissances et expériences acquises ailleurs chez L’Oréal. L’inverse est aussi valable: certains de nos talents partent faire une expérience à l’étranger. En Suisse, notre entreprise compte 200 personnes au siège de Genève et 250 autres sur le terrain. Pour comprendre les attentes des habitants de notre pays en matière de beauté, nous devons être un miroir de la société suisse. Avec 25% d’étrangers, elle se caractérise par une grande diversité.

Qui sont donc vos employés?
Au siège, il y a 66% de femmes et 34% d’hommes, de tous les âges, qui représentent dix-huit nationalités. Parmi les conseillères de beauté, le métissage est encore plus fort, avec une quarantaine de nationalités. On aimerait compter plus de Suisses allemands au siège. Pour un Zurichois qui vient à Genève, on peut presque parler d’expatriation. Il change de langue, de culture et a du mal à trouver un logement: pas évident!

Comment gérez-vous ce métissage verbalement?
C’est comme au Parlement: chacun s’exprime dans une langue nationale. Et une fois par mois, on demande à tous nos collaborateurs de parler en allemand pour pousser les francophones à s’y mettre. On offre d’ailleurs des cours de langue.

Vous avez été un «expat»: qu’en gardez-vous?
J’ai été expatrié au siège mondial à Paris pendant deux ans avant de prendre mes fonctions actuelles en Suisse en janvier dernier. Tout était très différent d’ici. Les gens commencent la journée entre 9 h 30 et 10 h par exemple, à cause de la densité du trafic. La culture du repas de midi, le «déj’», est très importante. On y fait des connaissances. Lorsqu’on est seul, on doit s’ouvrir aux autres, même si on n’est pas extraverti comme moi. Soit on parlait business, soit j’évoquais les loisirs en Suisse, un bon moyen pour amener des échanges plus personnels.

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texte:
Deborah Lacourrège, Joëlle Challandes
Photo:
Mischa Christen, Christoph Kaminski, Patrick Gilliéron Lopreno, David Biedert
Publication:
lundi 10.10.2016, 14:30 heure



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