Fabrice Aragno, ici dans l’atelier de l’association «Casa Azul», à Lausanne, est aussi un passionné de photo.

Fabrice Aragno: «Je ne me laisserais jamais brider»

Cinéma «Adieu au langage», de Jean-Luc Godard, est actuellement en tournée suisse. Gros plan sur Fabrice Aragno, l’auteur des images en 3D du film. Et sa vision du 7e art.

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Je ne suis pas du tout élitiste »

Vous travaillez depuis de nombreuses années avec Jean-Luc Godard: quel portrait en feriez-vous?
Avant de le rencontrer pour la première fois, je n’étais pas un fan de ses films. Je venais du théâtre où règne une grande liberté de création. Son portrait? Un homme tout simple, qui m’a permis de retrouver au cinéma la liberté que j’avais au théâtre. Aucun frein, aucune règle castratrice. J’ai le sentiment que c’est un homme qui arrive à considérer les êtres dans leur essence. Qui sait recevoir les choses avec la liberté d’un enfant, mais avec la mémoire et la culture d’un adulte. Il a réussi à rester lui-même malgré tous les moules que la société nous impose.

Vous avez réalisé la 3D de son dernier film «Adieu au langage»: vous a-t-il mis la bride?
Ne dites pas son dernier film, mais son nouveau film – il travaille du reste sur un projet qui est maintenant en route. Il ne m’a pas du tout mis la bride mais sur le tournage je ne fais pas n’importe quoi non plus. Je suis respectueux comme il l’est avec moi, très calme et réservé. C’est après, quand je suis à l’atelier, que je procède à des essais. Il les prend ou pas, mais il ne m’a jamais empêché de faire quoi que ce soit. Cela dit, je ne me laisserais jamais brider; je suis extrêmement têtu et je trouve toujours une échappatoire.


Dimanche (réalisé en 1998), court-métrage de diplôme, sélectionné à Cannes en 1999.

Avec l’anticonformiste Godard, la 3D prend une autre… dimension?
Deux mois avant le Festival de Cannes, Jean-Luc n’était plus très sûr si le film devait sortir en 3D ou pas. Je lui ai donc proposé de voir la partie que j’avais troisdéisée sur un très grand écran, à Paris. À la fin de la projection, il a définitivement opté pour la 3D.
Je propose et Jean-Luc dispose. Mais il dispose très bien. C’est ce qu’il fait de mes propositions qui fait le film. Il aurait réalisé quelque chose d’aussi beau
avec les images de quelqu’un d’autre. Dans sa vie, il a tourné de nombreux films avec les images d’autres réalisateurs et ça reste génial, ça reste du Godard.

Le film est pessimiste, car l’adieu au langage c’est l’adieu à la civilisation, à la culture, donc au cinéma…
Non, pas du tout! Jean-Luc est toujours dans l’opposé, dans la contradiction. Si vous lui dites «Faites bleu!», il fera rouge. C’est quelqu’un qui inverse les choses. C’est parfois intéressant d’inverser une chose, de la mettre en négatif, pour voir la force qu’elle recèle. Être perdu sur un petit chemin forestier permet de découvrir des choses que l’on ne voit pas sur l’autoroute à laquelle on est habitué. Jean-Luc est quelqu’un qui prend les petits chemins forestiers et pas l’autoroute que tout le monde suit. Adieu au langage devient à mon sens «Bonjour à la liberté du langage». Godard inverse le langage pour en révéler la richesse. C’est comme le chant du cygne. On dit que c’est le plus beau parce qu’il est proche de son opposé, de son silence.

Le jeu (réalisé en 2001/2002).

Votre regard sur Godard a donc changé?
Bien sûr. Quand on travaille avec un artiste et que l’on découvre les choses de l’intérieur, elles prennent tout de suite une saveur différente. Quand je revois ses films, je vois l’homme qui les a réalisés. Dans sa souffrance de créateur aussi. Du coup, je les comprends différemment. On me demande parfois si cela influence mon travail de réalisateur. La réponse est non. Je suis passé par Jean-Luc, je passerai encore par lui, mais je fais mon truc à moi.

Justement, quels sentiers aimez-vous explorer dans le cinéma?
Je veux tenter de comprendre ce qui fait que l’on se sent vivant – je veux dire de manière animale – et ce qui différencie ce sentiment de celui d’être mort. C’est la notion d’être perdu, et par conséquent obligé de voir les choses avec des yeux neufs, que j’essaie d’explorer.

Le magnétophone à bandes de ses débuts.

Le cinéma grand public vous branche-t-il?
Oui, bien sûr. J’aime bien les films du samedi soir.

Vous êtes ironique, là!
Absolument pas. Je n’ai rien contre le cinéma tout public. D’ailleurs, les films que j’essaie de réaliser ne sont pas difficiles mais au contraire universels. Je ne suis pas du tout élitiste. Je préfère simplement un film où je me sens davantage en accord avec le réalisateur. Comme c’est le cas, par exemple, pour le cinéma d’Antonioni ou de cinéastes asiatiques. Mais le samedi soir, je regarde volontiers un bon gros gâteau américain. Je suis quelqu’un qui fait aussi volontiers la fête, la spaghettata…

Vous êtes un bon vivant?
De ce côté-là, je ne me plains pas. J’aime faire à manger. Les lasagnes, ou les gnocchis, par exemple. Je fais parfois du pain. À Cuba, sur le tournage de Luchando
Frijoles, j’ai cuit des spaghettis al dente pour cent personnes.

Un Leica III de 1936 déniché à Cuba.

4 dates dans le film de la vie d’un cinéaste

1991 Il découvre le théâtre, «sa grande famille, sa liberté de création et sa folie».

1999 Son court métrage «Dimanche», est sélectionné au Festival de Cannes dans la catégorie Cinéfondation.

2002 Il tombe amoureux de Line, sa compagne, et rencontre Jean-Luc Godard.

2005 Il devient papa. «Un sentiment génial», qui se répète trois ans plus tard avec la naissance de sa fille.

Prochaines dates de la tournée suisse d’Adieu au langage

Jusqu’au 31 mars au Cinématographe de la Cinémathèque suisse, à Lausanne / Casino de Montbenon / www.cinematheque.ch

Jusqu’au 25 mars au Xenix de Zürich / www.xenix.ch

Du 8 au 30 avril au Spoutnik de Genève / 11 rue de la Coulouvrenière / www.spoutnik.info

Du 16 au 26 avril au Stadtkino de Bâle / www.stadtkinobasel.ch

Association culturelle à but non lucratif avec laquelle il collabore, CASA AZUL FILMS regroupe plusieurs réalisateurs indépendants.

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Jean Pinesi

Rédacteur

Photo:
Vanselow Darrin
Publication:
lundi 09.03.2015, 15:00 heure



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