Le danseur et chorégraphe Gil Roman (56 ans) en répétition avec le Béjart Ballet Lausanne. «L’intérêt, c’est la vie et sa transformation dans un studio.»

«Béjart? La chance de ma vie»

Gil Roman Il est à la tête du Béjart Ballet Lausanne depuis dix ans, se passionne, fume, remonte «La Flûte enchantée». Et nous parle aussi de sa famille et de sa vie.

Ce jour-là, les quelque quarante danseurs commencent par des exercices classiques à la barre, puis répètent «La Flûte enchantée», qui sera présentée du 14 au 21 juin au Théâtre de Beaulieu, à Lausanne. Gil Roman règle les mouvements et les positions pour atteindre la perfection nécessaire pour servir Mozart et Béjart. La célèbre compagnie commémore cette année ses 30 ans et les 10 ans du
décès de son créateur, dont Gil Roman parle toujours au présent. Ce dernier, qui fut l’interprète du maître, allume une cigarette avant de se raconter, et de casser quelques clichés sur son art.

On croirait qu’un danseur ne doit pas fumer, car il faut avoir du souffle?
Je ne suis pas un bon exemple! Je fume depuis que j’ai 14 ans. Comme j’ai dansé, mes poumons étaient entraînés, j’ai expulsé ce qui est toxique. Si j’avais passé ma vie derrière un bureau en fumant autant, je pense que je ne serais plus là! Le souffle? Je n’ai jamais considéré la danse comme un sport. La difficulté physique peut vous servir émotionnellement. Plus on est crevé sur scène, plus on est vrai.

«

La difficulté physique peut vous servir. Plus on est crevé sur scène, plus on est vrai»

Abonnez-vous ici à la newsletter pour suivre l'actualité de Coopération

Vous remontez «La Flûte enchantée» treize ans après sa dernière représentation...
J’avais envie de la reprendre, car c’est une magnifique réussite. Maurice se met totalement au service de cette œuvre, en prolongeant la
musique par le geste. «La Flûte enchantée» a aussi beaucoup de rôles, elle nourrit tous mes danseurs.

2017 marque deux anniversaires, l’un joyeux, l’autre triste, mais vous avez choisi d’en faire une fête.
La tristesse n’a rien à voir là-dedans. Au contraire. La compagnie est le résultat de Maurice. Quand on travaille sur l’une de ses œuvres, cela me donne des idées de ballets. Quand mes danseurs travaillent sur mes créations, ils ont envie de reprendre une œuvre de Maurice. C’est comme une floraison, c’est cyclique.

Comment qualifieriez-vous votre relation avec Maurice Béjart, que vous apportiez-vous mutuellement?
Je ne peux pas répondre à cette question, car il faudrait trouver le mot le plus simple et le plus juste qui résume tout ça, et c’est difficile parce que c’est une relation très complexe. Je suis entré à
19 ans dans la compagnie, j’ai eu des rapports assez conflictuels avec lui pendant des années, avant qu’on se rencontre vraiment, puis il y a eu une évolution dans le travail et la recherche commune.

Une relation forte comme on en voit peu!
Bien sûr, c’est la chance de ma vie. C’est une vraie rencontre sur laquelle s’est basée ensuite toute mon évolution. C’est un parcours ensemble et qui continue. Mais il ne s’agit pas de se pencher sur
le passé, je fais fleurir des petites graines que j’ai reçues.

Vous faites vivre son œuvre et sa compagnie, c’est une grosse responsabilité. Avez-vous parfois des doutes sur ce que vous faites?
Je suis quelqu’un qui doute tout le temps. C’est certainement l’un des moteurs de ce que je fais. Je ressens cette responsabilité, mais elle est normale, c’est mon métier.

Vous avez dit un jour qu’en tant que chorégraphe vous appreniez. C’est encore le cas?
Chorégraphier est un cheminement qui se fait devant témoins, chaque ballet n’existe que lorsqu’il est montré, l’évolution se fait en direct. Je continue ma recherche, je ne sais pas si je suis un vrai chorégraphe, j’espère que je progresse, en tout cas je présente des ballets. Mais cela ne me dérange pas de me considérer comme un apprenti. Au contraire, je trouve une certaine noblesse dans la notion d’apprentissage.

Directeur artistique et chorégraphe, avez-vous encore le temps de vous entraîner à la danse?
Non, mais c’est ma faute, c’est ma fainéantise. Je me suis laissé aller depuis quelque temps. Parfois je suis submergé de travail, mais si je veux vraiment danser, je peux le faire. Aujourd’hui, je préfère régler des ballets. Mais intérieurement j’ai besoin de m’entraîner, de me mettre à la barre, quand je ne le fais pas, ce n’est pas une bonne chose.

Vous en avez besoin pour le corps et l’esprit?
Oui, parce que c’est une discipline physique qui vous place intérieurement aussi. Pour moi, ça a toujours été très important, c’est une colonne vertébrale.

De nombreuses personnes ont une image rigide de la danse, imaginent que les danseurs se consacrent entièrement à leur art, n’ont pas de vie à côté. C’est exagéré ? Bonus web
Plus qu’exagéré! Ça dépend des manières de faire ce métier, des endroits où on le fait, et des époques. On n’est pas du tout dans un totalitarisme que le public imagine souvent. Ce métier est difficile, mais d’autres le sont bien plus. Beaucoup de gens en rajoutent parce qu’ils aiment dire à quel point ils ont souffert pour faire des choses. Moi, j’ai fait ce métier parce que je l’aime. Si on ne l’aime pas, il ne faut pas le faire.

À quelle discipline, autre que physique, doivent s’astreindre vos danseurs? Je pense au régime alimentaire, notamment? Bonus web
Ils sont libres de faire ce qu’ils veulent. S’ils ont besoin de conseils, on leur en donne, mais chacun doit trouver ce qui lui convient. Dans ce métier, il y a une technique, mais pas de règles.

Ne plus pouvoir danser un jour, parce que votre corps ne vous le permettra plus, ça vous effraie?
Là où j’en suis, j’y pense déjà. Je ne peux pas dire que j’aimerai ça. Mais ça fait partie de la vie. Il faut faire avec le corps qu’on a. La danse est dans tout, un geste quotidien est de la danse, tout dépend de la manière dont on regarde les choses.

La danse et vous, ça a commencé comment?
Ma sœur aînée en faisait. Un jour, j’avais 7 ans, je suis allé la chercher à son cours, j’y suis resté, j’ai commencé comme ça. Ma famille n’était pas du tout dans ce milieu.

Si la danse n’existait pas, qu’auriez-vous fait?
Je ne sais pas. À l’époque où j’ai commencé cet art, je voulais être cascadeur, j’adorais les cascadeurs. Ou alors berger ou toréador. J’ai toujours eu l’impression d’avoir beaucoup de chance d’être doué pour quelque chose, je n’ai jamais cherché ailleurs. La danse a comblé mon goût pour le sport, l’art et le théâtre.

Quels sont vos autres centres d’intérêt?
Je n’en ai pas. L’intérêt, c’est la vie et sa transformation dans un studio. Tout est relié à la danse. Quand j’écoute de la musique, quand je vais au cinéma, ça m’inspire, c’est de la nourriture.

Qu’écoutez-vous comme musique?
Toutes sortes, souvent pour travailler, pour chercher des idées et des chorégraphies. Il y a aussi des musiciens qui font partie de ma vie, avec qui je vis tout le temps, par exemple Bob Dylan, et cela depuis que j’ai 20 ans.

Votre épouse est danseuse, elle comprend votre passion, mais votre travail très prenant a-t-il été dur à vivre pour votre fille, aujourd’hui actrice?
Ce qui est certain, c’est que ça l’a marquée. Dans quel sens, il faudrait le lui demander à elle. Évidemment, c’était une enfance un peu particulière.

Avez-vous le temps pour des soirées entre amis, par exemple?
Ça arrive, mais je sors peu, j’aime rester chez moi à travailler ou à penser. Je suis souvent entouré, en tournée. J’ai besoin de ces moments
en famille ou de solitude.

Vous cuisinez?
Non, mais ma femme et ma fille cuisinent. Je mange souvent très sain. De plus en plus de légumes, ce que je n’aimais pas tellement lorsque j’étais jeune. J’ai changé petit à petit de nourriture.

Comment voyez-vous l’avenir de la compagnie?
Le problème principal, c’est de devoir louer un théâtre (Beaulieu) pour nous produire. Ça coûte très cher, c’est très difficile à rentabiliser. Toutes les autres entités artistiques à Lausanne ont leur propre théâtre. C’est une difficulté qui pèse lourd dans notre budget. Sinon, tant que ma compagnie tourne, que j’arrive à faire de bons ballets, que le public suit, je ne pense pas à autre chose.

Quel est votre rapport à Mozart ? Bonus web
Il ne peut être que sensuel et amoureux. Les pages de « La Flûte enchantée » sont absolument merveilleuses.

Quel est le quotidien d’un danseur de votre compagnie? Bonus web
On commence à 11h15 du mardi ou samedi, le lundi à 13h30, et on travaille tant qu’il est nécessaire. Certaines périodes sont plus intenses que d’autres, parce que l’on est pressés par le temps ou que l’on a beaucoup de programmes différents. En tournée, le rythme n’est évidemment pas le même.

Un danseur doit-il s’entraîner pendant ses jours de congé? Bonus web
Si l’on s’arrête, c’est difficile de reprendre, de retrouver ses sensations, mais on en a besoin. Chacun apprend à gérer ses temps de repos pour que son corps n’en pâtisse pas trop.

Quelles relations entretenez-vous avec vos danseurs ? Bonus web
Elles sont très fortes avec certains, et j’ai vraiment une unité dans ma compagnie et une relation avec chaque danseur. Ils m’aident, me nourrissent, m’inspirent, et en même temps je dois les faire évoluer, les aider. C’est avec eux que tout se passe, donc mes rapports avec eux sont très importants pour moi.

Votre art ne vous fait pas perdre parfois le contact avec la réalité ? Bonus web
Quand je vois mes danseurs dans un studio, la réalité est là. Mais je vis dans ce monde, je suis conscient de ce qui s’y passe. Ma réalité à moi, c’est la danse, mais elle contient tout le reste.

Français installé en Suisse depuis longtemps, que pensez-vous de ces deux pays? Bonus web
La France est très importante pour moi, j’y très suis attaché, par énormément de choses, notamment la langue et la culture. Quant à la Suisse, lorsque j’y suis arrivé, j’ai été fasciné par la beauté de ses paysages et par la lumière. Puis, j’ai apprécié aussi la manière dont ce pays fonctionne par rapport à la France et à ses institutions, tout en voyant qu’il y a des problèmes de lobbying, notamment. Le système helvétique est plus intéressant. En France, on devrait se pencher sur la question pour arriver à quelque chose d’un peu plus démocratique. On devrait le faire aussi en Europe. Je suis très pro-européen, mais j’aimerais que l’Europe change ! C’est un vaste sujet!

La danse a son Roman

Gil Roman dans son bureau à Lausanne lors de notre interview.

Gil Roman dans son bureau à Lausanne lors de notre interview.
http://www.cooperation.ch/Gil+Roman Gil Roman dans son bureau à Lausanne lors de notre interview.

Gil Roman est né en 1960 à Alès, en France. Après des études de danse à Montpellier, Monaco et Cannes, il intègre, en 1979, le Ballet du XXe siècle, ancêtre du Béjart Ballet Lausanne, créé à Bruxelles par Maurice Béjart. Depuis cette date, il a participé à toutes les œuvres du célèbre chorégraphe, puis lui a succédé à sa mort, en novembre 2007. Gil Roman remonte des ballets de son maître, tout en proposant des œuvres inédites. Deux grands spectacles ont lieu chaque année à Lausanne, auxquels s’ajoutent des tournées.

Site officiel du Ballet Béjart Lausanne avec les dates de représentations de «La Flûte enchantée» à Lausanne

Commentaires (0)

Merci pour votre commentaire

Ce commentaire comprend-il des contenus douteux?

Le texte va être contrôlé et éventuellement adapté ou bloqué.

Votre commentaire

Vous n'avez pas encore écrit de commentaire!

Ce champ doit être complété. Merci.

Champ obligatoire
Ce champ doit être complété. Merci.










Merci de prendre connaissance de notre charte et ne manquez de respect à personne!

texte:
Myriam Genier
Photo:
Gregory Batardon, Sedrik Nemeth
Publication:
lundi 12.06.2017, 13:55 heure



Login mit Coopzeitung-Profil

Fermer
Fehlertext für Eingabe

Fehlertext für Eingabe

Mot de passe oublié?