Lecture, écriture, réflexion: Jakob Kellenberger reste très actif. Ici dans sa ville d’adoption, Lugano.

«L’insécurité faisait partie de ma vie»

Interview L’ancien secrétaire d’État et président du CICR Jakob Kellenberger nous parle du terrorisme, de l’insécurité, de la relation à l’UE et de son quotidien.

Vous habitez dans l’idyllique village de Château-d’Œx et au Tessin. Vous sentez-vous en sécurité?
Je me sens en sécurité, en Suisse et lors de mes voyages en Europe. Mais je peux tout à fait comprendre l’inquiétude partagée par beaucoup de gens au vu du nombre croissant d’actes terroristes.

Prenez-vous des précautions?
Je suis attentif. Durant douze ans, j’ai fait de nombreux voyages pour le CICR dans des régions en guerre et, comme pour tous les collaborateurs du CICR, je n’étais jamais accompagné de gardes du corps. L’insécurité faisait partie de ma vie et je me suis parfois senti mal à l’aise. On apprend cependant à mieux gérer les situations dangereuses.

Les récentes attaques visaient à faire un maximum de victimes. Aujourd’hui, chacun pourrait être touché…
Les terroristes actuels veulent répandre la peur et la terreur dans la population. De nombreux Européens ne connaissent la peur que depuis les derniers attentats qui ont eu lieu en France et en
Allemagne. Mais pensez aux attaques systématiques perpétrées depuis longtemps contre les chiites au Pakistan et en Irak! Je ne cherche pas à minimiser l’importance des attentats qui se sont produits en Europe. Mais il existe des gens qui vivent en permanence avec cette menace.

Cette stratégie de la terreur est-elle efficace?
Non. Mais elle a pour conséquence que nombre de gens acceptent de restreindre leur propre liberté au bénéfice de la sécurité. J’ai pu observer ce phénomène à de nombreuses reprises durant mon activité dans les zones de guerre. Si la liberté était trop limitée dans les pays démocratiques tels que la Suisse, je suis convaincu que les tribunaux entreraient en action.

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Il serait pourtant faux de parler d’un choc des civilisations »

Jakob Kellenberger

Le rejet des musulmans progresse dans le monde entier en raison des attentats.
C’est possible. Pourtant, il serait faux de parler d’un choc des civilisations. Il s’agit d’extrémistes qui s’en prennent également aux pays musulmans, eux-mêmes touchés par les attaques terroristes à cause des guerres civiles qui sévissent depuis des années en Afghanistan ou au Yémen! Des milliers de civils ont perdu la vie. En Égypte, des centaines de personnes ont été condamnées à mort dans la répression suivant le coup d’État militaire.

Le monde est-il toujours plus dangereux?
L’Europe et la Suisse ne sont pas devenues moins sûres. Pensez aux deux guerres mondiales, au Vietnam, au Rwanda, aux Balkans.

Que conseillez-vous?
Je n’adapterais pas mon mode de vie, mais deviendrais simplement plus attentif.

On prône généralement davantage d’attention, de contrôle et de surveillance. Vous dirigez «swisspeace», une organisation de promotion de la paix. Quel impact a-t-elle?
À court terme, on ne peut malheureusement que renforcer la surveillance et le contrôle de manière immédiate. Les projets de paix et de prévention des conflits nécessitent beaucoup de temps. Swisspeace est actuellement engagée dans un projet avec certaines parties de la société civile syrienne. La communauté internationale devrait investir nettement plus dans la prévention des conflits. Cela s’applique principalement à l’ONU.

Dans quels pays la communauté internationale devrait-elle être plus active?
Cela me fait vraiment mal de voir comment la Syrie a évolué depuis 2011. Ce pays n’allait pas si mal autrefois, malgré un système autoritaire et brutal envers ses dissidents politiques. Je me suis rendu en Syrie à trois reprises au début de la guerre afin de négocier davantage de possibilités d’action pour le CICR. Depuis, j’essaie de suivre au plus près l’évolution de la situation. Si les États-Unis, la Russie et les puissances régionales avaient investi dans la prévention de conflits de manière plus cohérente et déterminée voilà quatre ou cinq ans, on n’en serait sûrement pas là aujourd’hui.

Comment les citoyens peuvent-ils apporter leur contribution?
Ils peuvent s’engager en veillant à ce que leur propre État reste ouvert envers les personnes cherchant protection et aider en faisant des dons là où l’on sait que l’argent est bien utilisé.

L’ancien président du CICR a gardé un langage pondéré.

Avant votre engagement au CICR, vous avez joué un rôle clé dans la politique européenne de la Suisse. Croyez-vous que la Suisse et l’UE puissent parvenir à un accord sur la mise en œuvre de l’initiative contre l’immigration de masse avant l’expiration du délai de trois ans, début 2017?
Cela me surprendrait. L’UE pourrait assujettir la libre circulation des personnes à un accord-cadre, et elle ne s’entendra probablement pas avec la Suisse au sujet de la libre circulation des personnes avant que les négociations de sortie avec la Grande-Bretagne ne soient achevées. Et cela pourrait prendre encore un certain temps.

Les opposants à l’UE considèrent que la Suisse a mal négocié.
Nous avons négocié efficacement et fermement, à tel point que les discussions menaçaient d’échouer. L’un de mes vieux rêves serait de transmettre la direction des négociations avec l’UE à un représentant de l’UDC. La population suisse pourrait alors voir ce qui en ressortirait! Par ailleurs, j’aimerais souligner que les accords bilatéraux ont été à l’époque acceptés à 67%…

… tandis que l’initiative contre l’immigration de masse a été acceptée de justesse.
Exactement. À l’époque, j’attachais une grande importance à négocier des contrats susceptibles de réunir une majorité en Suisse. Le jour où les bilatérales ont été acceptées en votation populaire à une majorité des deux tiers, ce fut un jour de fête!

Une résiliation des accords bilatéraux vous fâcherait-elle?
Je le déplorerais, car ils sont positifs pour l’ensemble de la Suisse.

Retournons à Lugano. Vous passez votre retraite loin des centres de décision politiques. Comment êtes-vous arrivé au Tessin?
Je voulais tirer un trait sur mes engagements antérieurs. En tant que secrétaire d’État et président du CICR, j’ai beaucoup voyagé dans les capitales et les régions en guerre. Aujourd’hui, nous vivons à Lugano dans la maison des parents de mon épouse, qui a grandi ici, et avons une résidence secondaire à Château-d’Œx. Je ne me suis pas retiré: j’enseigne à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève et à l’Université de Salamanque, siège dans un organe consultatif de Swiss Re et préside swisspeace. À l’occasion, nous rendons visite à nos filles, qui vivent en Hollande et en Irlande.

Comment se déroule la journée d’un secrétaire d’État retraité?
Je fais beaucoup de sport avec ma femme et me lève tous les jours avant 7 h pour travailler. J’aime
écrire et rédiger des chroniques de journaux sur des thèmes d’actualité. Pour l’instant, je n’ai pas de projet de nouveaux livres. L’avenir est ouvert, et cela me plaît.

Une vie pour l’Europe

Après des études littéraires, Jakob Kellenberger (71 ans) commence en 1974 une carrière dans les services diplomatiques. Il a marqué la politique extérieure de la Suisse durant trente ans: secrétaire d’ambassade, puis chef du Bureau de l’intégration, secrétaire d’État et négociateur en chef à Bruxelles. Il a été à la tête du CICR de 2000 à 2012. Cet Appenzellois d’origine est marié et père deux filles vivant à Dublin et Amsterdam.

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texte:
Catherine Duttweiler
Photo:
Claudio Bader
Publication:
lundi 12.09.2016, 14:05 heure



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