Jean Troillet (68 ans): «Si mes trois enfants suivent mes traces, ce sera très dur émotionnellement.»

«C’est le domaine des dieux ou de la mort»

Aventurier Dix sommets de 8000 m, cinquante ans d’alpinisme et quarante ans d’expéditions: rencontre avec Jean Troillet, un homme qui a tutoyé les étoiles.

Votre chalet de La Fouly, à 1600 m, c’est pour vous rapprocher des sommets?
Non, pas vraiment. J’ai hérité le terrain de mes parents. À un moment, j’ai décidé de construire. Et ça fait vingt ans que j’y habite. J’ajoute que j’ai passé une grande partie de mon enfance dans le coin.

Cet amour immodéré des montagnes, d’où vient-il?
J’y suis né. J’étais berger vers 10 ans déjà. On laissait les moutons dans la nature, sur l’arête de Bavon. Dès que la neige arrivait, il fallait aller les chercher, redescendre la vallée en faisant la trace pour les moutons. J’ai toujours adoré la nature, cet espace de liberté extraordinaire.

Pourtant, le déclic s’est produit plus tard?
À la fin de mon école obligatoire, comme je ne savais pas quoi faire, mon père m’a dit d’aller en Allemagne pour apprendre la langue. Je suis revenu douze mois plus tard et quelque chose me manquait: les montagnes. J’ai alors fait le tour du Mont-Blanc, de Courmayeur, de Chamonix… Je ne suis plus sorti que pour la nature. Ça a été le vrai début. J’avais 17 ans.

Que ressent-on à 8000 m, sur l’Himalaya?
Beaucoup d’émotion. C’est si rare, exceptionnel. Y parvenir est plus qu’une récompense. On a presque la tête dans l’au-delà, car le cerveau n’est plus alimenté de la même manière. C’est le domaine des dieux ou de la mort. Mais finalement, on a obtenu plus que l’essentiel.

Annapurna 2011; sa famille est toujours avec lui

Et avant la dernière portion d’escalade?
Juste avant de partir du camp de base, la tension est énorme. Une fois dans l’action, on est bien. Il n’y a plus qu’à se concentrer sur ce qu’on fait. Et ressentir la montagne. Parfois, elle nous dit de ne pas venir à cause du danger d’avalanche ou de chutes de pierres.

Il y a l’ascension, certes, puis la descente.
Oui et il faut l’assurer. Pas évident avec les nuits sans sommeil, le manque de boisson, de nourriture. On peut disjoncter. Même si j’ai toujours été conscient, j’ai parfois eu des hallucinations en arrivant en bas à cause de la déshydratation. Pour tenter de l’éviter, on mange de la neige.

Qu’avez-vous découvert sur vous?
Que j’étais quand même fort dans la tête. Chaque fois que je partais, je réalisais un rêve, mais la finalité de celui-ci, c’est le retour au camp de base, puis en Suisse, quand les enfants te sautent dans les bras. Il faut un moment pour se stabiliser émotionnellement. Ici, c’est l’opulence. Avant, on a vécu sur le moment, tout simplement.

Porte-bonheur en pierre de Zi du Tibet, le compagnon d’expédition

Le Fribourgeois Erhard Loretan, votre compagnon de cordée aujourd’hui disparu, comment le décririez-vous?
Un artiste de la montagne, un surdoué de la grimpe, à l’aise sur les terrains mixtes, le rocher ou la glace. Il était léger, osait. Il a été mis sur cette terre pour escalader les montagnes.

En 2011, vous avez été victime d’un AVC en escaladant l’Annapurna. Avec le recul, comment analysez-vous cet accident?
C’était presque un message, du genre: c’est bon, ça s’arrête là, d’autant que je n’ai su qu’après être redescendu ce qui m’était arrivé. J’ai aussi perdu douze kilos dans cette aventure en raison de graves problèmes d’estomac.

Vous avez fait dix ans de mer avec des marins comme Laurent Bourgnon ou Pierre Fehlmann. Que cherchiez-vous?
Une expérience extraordinaire. Les gens dans des éléments puissants ont un respect mutuel et l’on se comprend très bien. Laurent voulait connaître l’Himalaya, effectuer un trekking en famille avec la mienne…

Le livre «Jean Troillet – Une vie à 8000 mètres».

La suite, c’est quoi?
Des reportages au pôle Nord et au pôle Sud, dans une partie de la Russie, aussi, avec le caméraman et le réalisateur de mes films, Jean-Yves Fredriksen, «Blutch», et Sébastien Devrient. J’ai envie de partager ces émotions.

Vos loisirs en famille?
Des promenades en forêt. Avec des raquettes à neige. On construit un igloo. On voit des animaux, on allume un feu, grille une saucisse. C’est tout simple. Et les enfants adorent.

Que leur souhaitez-vous?
Qu’ils fassent bien leur chemin en ne suivant pas les traces du papa! S’ils s’attaquent aux 8000 m, ce sera dur pour moi, car j’éprouverai ce que maman a ressenti pour moi trente ans durant.

3 dates dans la vie d'une légende de la montagne

1948 De nationalité suisse et canadienne, Jean Troillet est né le 10 mars, à Orsières (VS). Il habite La Fouly.

1969 Obtention de son brevet de guide de montagne. Marin, il a également été l’équipier de Laurent Bourgnon.

1986 Record – avec Erhard Loretan – de vitesse de l’ascension de l’Everest par la face nord en 43 heures aller-retour.

www.vertigesprod.ch

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Didier Walzer

Rédacteur

Photo:
Sedrik Nemeth
Publication:
lundi 11.04.2016, 14:15 heure



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