Jérémie Heitz (ici à Verbier) se prépare à la troisième étape du Freeride World Tour, du 6 au 11 mars, à Fieberbrunn, en Autriche.

«À 4000 mètres, on entre dans une autre dimension»

Interview À 27 ans, le freerider Jérémie Heitz est reparti pour un Tour. Rencontre avec le Valaisan qui défie la gravité à grande vitesse.

Il taille la montagne comme personne ne l’a fait jusque-là. Dans des pentes extrêmement raides, à plus de 4000 mètres, Jérémie Heitz exprime son art en alliant fluidité et vitesse. Dans son film «La Liste» sorti à l’automne, celui qu’on appelait le «gamin» des Marécottes témoigne de cette évolution majeure du ski de pente raide sur onze sommets mythiques des Alpes. Il vient de débuter une nouvelle saison de compétitions au plus haut niveau en étant pour la cinquième fois au Freeride World Tour (FWT).

Dans le film «La Liste», on vous voit dévaler des pentes de plus de 50° à grande vitesse. Comment en êtes-vous arrivé là?
C’est le fruit de l’évolution de mon niveau de ski. J’ai commencé très jeune, à l’âge de 2 ou 3 ans, aux Marécottes. J’ai ensuite intégré le ski-club puis le circuit de ski alpin jusqu’à courir deux saisons en courses FIS. Puis j’ai connu les frères Falquet (ndlr: Nicolas et Loris, skieurs et réalisateurs) qui m’ont intégré dans le freeride. Mon beau-père, Raphy, est guide. Donc, même à la maison, je baignais dans cette ambiance de montagne; j’ai naturellement basculé vers le hors-piste. Et en vivant au milieu des Alpes, j’ai réalisé que l’histoire du ski était née ici, grâce à des personnages comme Sylvain Saudan. C’est ce qui m’a encouragé à parcourir les faces classiques des Alpes, tout en soulignant l’évolution de la discipline. Et j’ai voulu amener un autre style plus rapide et esthétique.

Vous êtes très respectueux des anciens skieurs, comme Sylvain Saudan, Dédé Anzévui. Qu’est-ce qui vous lie?
Cette passion de la montagne fait qu’on se retrouve dans les mêmes projets et les mêmes itinéraires à des dizaines d’années d’intervalle. C’est génial de pouvoir s’inscrire dans cette lignée de skieurs que j’admire. Sylvain Saudan faisait beaucoup de choses en solitaire, il skiait même dans des pierriers. (Rires) Finalement, les lignes classiques restent les mêmes, ce sont les styles qui évoluent.

Quel a été votre entraînement, physique et mental, pour atteindre ce niveau?
Tout s’est fait «step by step». Mes saisons durent huit mois, comme je skie jusqu’en juillet en haute altitude. Après, je prends un ou deux mois de repos total puis je recommence un entraînement qui s’apparente à celui d’un skieur alpin avec beaucoup de fitness et de sports extérieurs.
Je m’entraîne quatre à cinq jours par semaine, environ cinq heures par jour. Comme nous ne sommes pas fédérés dans le freeride, je suis libre de mon planning et mes sorties se font généralement en montagne.

«

J’ai voulu amener un autre style, plus rapide et esthétique»

Jérémie Heitz (27 ans), freerider

Et sur le plan mental?
J’ai dû apprendre à gérer le stress durant mes premières années de compétitions. La veille, je dormais mal et n’arrivais pas en forme. J’ai fait du yoga pour apprendre des techniques de respiration et maîtriser mes émotions. En accumulant les expériences en montagne, j’ai appris à mieux me connaître, poser mes limites et asseoir ainsi mon mental.

Le film «La Liste» est donc un projet de maturité…
Oui clairement! Ce projet, je l’avais en tête depuis plusieurs années, mais je suis tellement content de ne pas avoir pu le réaliser avant, faute de moyens financiers! Ça ne se serait certainement pas déroulé aussi bien…

Avec leur rapidité, Kilian Jornet et Ueli Steck ont révolutionné l’alpinisme. Êtes-vous leur alter ego dans le ski de pente raide?
Ouh, ça serait très flatteur car se sont des athlètes que je respecte beaucoup! (Rires) Je ne sais pas si on peut dire qu’avec Samuel Anthamatten nous avons révolutionné le monde du ski. Nous avons certes apporté plus de vitesse mais de là à parler de révolution…

Vous avez plusieurs fois frôlé la victoire avec une troisième puis une deuxième place au FWT. 2017 sera votre saison…
(Rires) Je sais que tous les meilleurs skieurs sont là, remontés à bloc pour faire des résultats sur les cinq étapes du Tour. Et si on tombe une fois, c’est fini… Donc au final, c’est beaucoup de pré­paration mais aussi un peu de chance qui fait qu’on décroche la première place.

Dans le film, on vous voit à deux doigts de la catastrophe, lorsque vous perdez un ski dans la face nord du Grand Combin. Comment gérez-vous les risques de chutes et d’avalanches?
Je ne suis pas zen avec ces risques… Il faut justement éviter de tomber dans une routine qui fait que l’on minimise les risques. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé au Combin. Comme c’était l’une des faces les moins spectaculaires, je l’ai abordée avec moins de sérieux et je me suis permis d’aller skier sur une petite langue de glace que j’avais repérée à la montée. Les vibrations ont décroché ma fixation. En tombant, je savais exactement ce qui avait causé ma chute! C’était un gentil avertissement! Il ne faut pas griller les étapes.
Quant aux risques d’avalanches, je me suis d’une part bien formé et d’autre part, je m’entoure de guides de haute montagne et de personnes qui me connaissent extrêmement bien. En écoutant leurs conseils, j’ai appris à évoluer et à renoncer.

C’est plus une approche d’alpiniste que de freerider…
Oui, je suis obligé. Dans des faces à 50° à 4000 mètres, on entre dans une autre dimension avec parfois de la glace, beaucoup de vent… D’où l’importance d’atteindre ces sommets à pied pour repérer le terrain avant la descente.

Derrière les images spectaculaires, quels sont les aspects moins glamour?
Les risques que l’on ne peut pas maîtriser, comme les avalanches. Les copains emportés trop tôt…

Y a-t-il une personne qui vous inspire?
En dehors du monde du ski, il y a notamment Roger Federer. Il est incroyable! On sent qu’il est naturel et qu’il fait ce qu’il aime sans griller les étapes. Dans mon entourage, je pourrais également citer mon beau-père qui m’aide et m’encourage beaucoup dans ce milieu de la montagne.

L’été, vous pratiquez aussi le deltaplane. Que vous apporte ce sport?
Avec une simple aile, je retrouve la sensation de vitesse au-dessus des montagnes. Ça me permet aussi de me vider totalement la tête, de ne plus penser au ski. Je ne veux pas que ça devienne une obsession. J’en parle d’ailleurs très peu avec mes amis!

Et justement, quand vous retrouvez vos proches, ça ressemble à quoi?
Une fois par mois avec deux amis, nous nous retrouvons pour boire une bonne bière et parfois partager un plat. C’est toujours très simple, un fast-food ou un plat typique, comme une bonne assiette de chasse en automne.

Après voir skié «l’inskiable» dans les Alpes, où irez-vous?
Avec Samuel Anthamatten, nous sommes partis repérer des lignes dans l’Himalaya en faisant le tour des Annapurnas en vélo. Mais pour le moment, nous n’avons rien de concret en tête.
Ce qui est sûr, c’est que je consacrerai l’été prochain à la construction de ma maison! (Rires)

Jérémie Heitz, lors de notre interview à Martigny: «Ce projet de film m’a fait beaucoup mûrir.»

Les mondes du freerider

Jérémie Heitz a grandi aux Marécottes (VS) et découvre le ski dès qu’il tient sur ses jambes. Il dispute des épreuves sur le circuit FIS. Attiré par les espaces vierges, il fait ses armes dans le freeride en parallèle à sa formation de paysagiste, épaulé par son beau-père, guide de montagne, et avec Nicolas et Loris Falquet. Depuis la sortie de son film «La Liste», la notoriété du vice-champion du monde de freeride a explosé. Son style est perçu comme une évolution majeure du ski de pente raide.

Site de Jérémie Heitz
Freeride World Tour

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Sophie Dorsaz

Rédactrice

Photo:
Mika Merikanto
Publication:
lundi 20.02.2017, 13:45 heure



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