Pascal Roman: «Le numérique est ce qui peuple le monde des adolescents.»

Aux parents d’être curieux

Quelle place donner aux jeux numériques? Responsable de la Consultation de l’enfant et de l’adolescent à l’Université de Lausanne, Pascal Roman insiste sur le rôle des adultes.

Quelle place donner aux jeux numériques? Responsable de la Consultation de l’enfant et de l’adolescent à l’Université de Lausanne, Pascal Roman insiste sur le rôle des adultes.

Jouer: fondamental
«Le jeu a une importance fondamentale dans le développement de l’enfant. Il a une fonction organisatrice du rapport au monde: comment l’enfant décode le monde? Comment il se situe dans le lien aux autres?»

Limites du jeu numérique
«Le jeu numérique développe des compétences, en particulier la rapidité d’exécution. Mais s’il ne s’inscrit pas dans une relation incarnée à l’autre, il peut devenir un objet d’investissement pour lui-même. Le risque est plus grand qu’avec le jeu traditionnel, où vous avez un interlocuteur en face de vous. A l’extrême, le jeu numérique peut développer une conduite addictive, dans différentes gradations – même si 80% des jeunes traversent une adolescence sans problème, il convient de le signaler. Le jeu traditionnel implique davantage de confrontation à l’autre.
Dans le jeu numérique, on retrouve aussi les notions de rivalité, de frustration, mais s’il n’y a pas d’adulte qui sert de médiateur, on s’enferme. Il y a par ailleurs une fragilisation de la barrière entre l’imaginaire et la réalité.
Enfin, si on n’a pas encore véritablement mesuré l’impact du virtuel sur les comportements, on peut parfois faire le constat d’un prolongement sur la scène de la réalité des comportements virtuels dans le jeu.»

Le Professeur de psychologie Pascal Roman

Privilégier le dialogue
«Il y a dix ans, on disait que l’ordinateur devait se trouver dans un lieu commun de la famille. Cette idée est désormais dépassée avec la multiplication des écrans individuels (smartphones, tablettes et autres ordinateurs portables). Mais il faut ouvrir des occasions d’échange sur les intérêts des adolescents et sur leurs intérêts numériques. Il est important de considérer que le numérique est ce qui peuple leur monde. Les parents ont un devoir de s’informer du contenu de ce qui passionne tant leurs adolescents. De quoi parle leur jeu? Quelle est l’histoire? Avec qui ils jouent? Avec des copains de classe, ou des gens qu’ils ne connaissent pas?»

Rappeler les frontières
«La question n’est pas de contrôler, mais de manifester une préoccupation pour ce qui intéresse l’adolescent et le motive. Comme parent, on ne comprend pas toujours, mais ce n’est pas grave. On manifeste qu’il y a une autre réalité que les jeux numériques. Le simple fait de sentir l’intérêt d’un adulte peut éviter à l’enfant ou l’adolescent de s’enfermer.
Aucune dérive n’est inéluctable à partir du moment où l’adulte rappelle les frontières et l’interdit, face à des jeux où tout est permis. On ne peut pas exercer tous ses désirs: c’est une position éducative de base.»

Au-delà du jeu numérique, il faut favoriser d’autres activités.

Ados: combien de temps?
«Ils ont la tablette sous la couette, et vous ne le voyez pas! On leur donne deux heures, et on les envoie faire un tour pour taper dans le ballon. Il s’agit de considérer comment les moments de jeux numériques sont ponctués de moments où on vit autre chose.»

Enfants en bas âge
«Le jeu numérique développe beaucoup de compétences, s’il ne remplace pas le jeu avec les parents ou les copains. C’est une question d’équilibre. Les enfants en bas âge vivent aussi dans ce monde numérique, en voyant les adultes qui utilisent les outils informatiques au quotidien. Combien de temps les laisser jouer?
De 2 à 4 ans, des courtes plages de vingt à trente minutes. De 4 à 6 ans, une heure. Et après, il faut favoriser d’autres activités, pour récupérer la notion de motricité, l’inscription dans la réalité et développer un rapport au monde différent, plus vaste – en construisant avec des Duplos, en faisant semblant de donner à manger… Ces jeux-là contribuent au développement de la sociabilité et de l’affectivité. L’appui sur le concret permet de se construire au niveau symbolique.»

Portrait express: Pascal Roman

Pascal Roman est professeur à l’Université de Lausanne. Il y est par ailleurs responsable de la Consultation de l’enfant et de l’adolescent. Spécialiste en psychologie clinique et psychopathologie, il a également une pratique en tant que psychothérapeute et expert judiciaire.

Jeux d’hier et d’aujourd’hui

Directeur du Musée suisse du jeu, à La Tour-de-Peilz, Ulrich Schädler évoque l’évolution des jeux. Immuables, en déclin, revisités. 

Coopération. Pour quelles raisons joue-t-on?
Ulrich Schädler. Pour s’amuser. C’est la raison principale. Les animaux qui jouent le font pour s’amuser, notamment les chiens. Chez les loups, le jeu fait partie d’une série d’activités qui aident à renforcer les liens entre les membres du groupe. On l’observe aussi dans les sociétés humaines. Le jeu sert donc d’abord à s’amuser, mais il crée en même temps des liens sociaux. Certains jeux ont également une fonction dans des rituels.

Quelle est la place des jeux à valeur éducative?
Cette vision du jeu se retrouve particulièrement en Occident. En Chine, en Inde ou au Japon, on est conscient que les jeux requièrent des compétences pour bien jouer, comme l’abstraction, la pensée stratégique, notamment dans le jeu de go ou le jeu médiéval des Cent poètes, au Japon – le meneur de jeu lisait le début d’un poème et il fallait en deviner la suite et l’auteur. Mais le jeu comme moyen didactique est apparu en Europe, au Moyen Age. Les XVIIIe et XIXe siècles voient un grand boom des jeux didactiques, notamment des jeux de voyages, qui existent toujours. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, les jeux avaient un lien avec l’actualité: les expéditions au pôle Nord, la ruée vers l’or, les guerres. Les éditeurs de jeu avaient compris que c’était un moyen d’information et de propagande.

Ulrich Schädler, au Musée du jeu, à La Tour-de-Peilz

Et aujourd’hui?
Dans les jeux traditionnels, on ne parle plus du tout d’actualité. Les jeux sont toujours ancrés dans un scénario fantaisiste, comme le Moyen Age, l’Orient. On est un marchand d’épices qui part en Inde, un architecte en Egypte ancienne qui doit construire un obélisque. Ce type de scénarios est très populaire. Je n’ai pas vu de jeu sur la crise financière, alors que ça pourrait faire un super jeu et que ça fonctionnerait bien. Cela dit, les mécanismes commerciaux sont très populaires dans les jeux de gestion ou d’optimisation, où il faut gérer plusieurs paramètres, beaucoup plus complexes que dans le Monopoly. Ces jeux se sont développés ces vingt dernières années. Ainsi faut-il par exemple acquérir une marchandise, choisir comment la transporter, quand la transporter, choisir le meilleur marché, le meilleur moment pour revendre, la manière de réinvestir les bénéfices.

Le jeu numérique privilégie aussi la stratégie, non?
Oui. On trouve par contre un lien avec l’actualité surtout dans les jeux numériques, comme ce fut le cas avec la guerre en Irak. Aucun éditeur de jeu traditionnel n’oserait sortir sur le marché un jeu de guerre.

Le jeu numérique supplante-t-il le jeu traditionnel?  
En chiffre d’affaires, oui. Mais le marché des jeux traditionnels est en croissance depuis des années – à la foire des jeux à Essen, en octobre, 800 nouveautés ont été présentées dans les jeux dits traditionnels. Les enfants ne sont pas le public prioritaire des jeux numériques. C’est aussi les adultes de 20 à 40 ans. Les éditeurs créent de plus en plus de versions mobiles des jeux traditionnels.

«

On est un marchand d’épices qui part en Inde, un architecte en Egypte ancienne»

Les jeux traditionnels ne sont donc pas près de disparaître?
Non. De surcroît, d’un point de vue de la créativité et de l’inventivité, il se passe beaucoup plus de choses dans les jeux traditionnels que dans les jeux numériques. Sur écran, les évolutions se situent surtout sur le plan visuel, dans le scénario ou dans la puissance de l’ordinateur qui permet une meilleure résolution graphique. Dans la Wii de Nintendo, vous pouvez ainsi voir la balle de golf et le gazon qui se détache de la terre quand vous la touchez. Le jeu traditionnel est plus fin, notamment en termes de motricité et de ressenti des matériaux. Il permet une autre compréhension du monde que simplement de voir.

Quels sont les types de jeu qui ont perduré et se retrouvent partout dans le monde?
Les jeux de mouvement, comme le cache-cache. Les jeux d’adresse et de lancer d’un objet, qui peuvent se traduire en pétanque, en tir à l’arc, en jeu du fer à cheval chez les cowboys. La toupie, que l’on trouve dans l’Antiquité comme aujourd’hui en Amérique du Sud. Les jeux de hasard ou de dés, qui peuvent prendre différentes formes. Les osselets, inspirés d’un os du pied du mouton, qui ont depuis longtemps fasciné les gens, dans tout le bassin méditerranéen, en Mongolie, dans les pays d’ex-URSS, au Proche-Orient. On les trouve déjà en 5000 av. J.-C.

Quels jeux symboliques sont-ils universels?
Les poupées existent depuis la Grèce antique. Les soldats de plomb, créés au XVIIe siècle, ont disparu, mais les jeux de figurines, comme les Lego et Playmobil, ont pris cette place. Quant aux animaux, aujourd’hui en peluche, il y a tout un débat. On avait des animaux en terre cuite dans l’Antiquité, mais quelle était leur utilité?

En quoi les jeux évoluent-ils le plus, aujourd’hui en Suisse?
Dans la perte des jeux d’enfants qui se pratiquent dehors. Il y a cent ans, au début du XXe siècle, les enfants connaissaient une centaine de jeux qu’ils jouaient dehors sans beaucoup de matériel. Dans les pays industrialisés, le loisir des enfants est de plus en plus organisé, il y a une sensibilité, parfois exagérée, par rapport aux risques de jouer à l’extérieur. Et il n’y a plus tellement d’espaces libres qu’on peut s’approprier.

Références
«Jeux de l’humanité, 5000 ans d’histoire culturelle des jeux de société», aux Editions Slatkine.
Revue «Archéothéma», novembre-décembre 2013, N° 31, «Jeux et jouets gréco-romains», sous la direction de Véronique Dasen et Ulrich Schädler.

Infos pratiques

Musée suisse du jeu

Exposition temporaire:
Le tarot révélé. Jeu et divination (jusqu’au 26 janvier 2014)

Ouvert du mardi au dimanche, de 11 h–17 h 30
Adresse: Au Château, La Tour-de-Peilz
Tél.: 021 977 23 00

www.museedujeu.ch

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Ariane Pellaton

Rédactrice

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Publication:
lundi 25.11.2013, 13:30 heure

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