Pour Léa (7 ans), 
Elsa et Sara (4 ans), 
c’est français, 
italien et espagnol 
à la maison. 

Jongler d’une langue à l’autre

Diversité Comment les enfants acquièrent-ils le langage dans un environnement familial plurilingue? Trois familles nous ont ouvert leurs portes.

Grandir, évoluer dans un environnement multilingue devient toujours plus courant dans notre société. Immigration, population professionnelle mobile, déménagements intercantonaux, tous ces facteurs suscitent des rencontres, et parfois des coups de foudre entre différentes cultures, et donc différentes langues.
En Suisse, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), 1,051 million de personnes, soit 16% des 15 ans et plus, parlent au moins deux langues principales et sont ainsi considérées comme multilingues. Chez la quasi totalité des personnes interrogées, au moins une des langues nationales fait partie des langues principales parlées; 22,5% donnent le français comme langue principale.

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Trois langues à la maison

Pour tenter de comprendre comment fonctionne une famille multilingue, direction Cormondrèche (NE), chez les Mouzo. Un papa d’origine espagnole, une maman d’origine italienne et trois filles de 4 à 7 ans. «Nous avons parlé exclusivement italien et espagnol à Léa – la grande  – jusqu’à l’âge de 4 ans, explique Rosella Mouzo. Or, les choses changent avec l’école. Ce n’est pas logique d’expliquer en italien un problème de français. Il faut tout répéter deux fois dans les deux langues, cela prend du temps. Dès lors le français a pris de l’ampleur à la maison.» Mais la mère de famille l’avoue: l’objectif est que les enfants comprennent parfaitement à l’oral les deux langues maternelles du couple. «Le plus important, c’est la maîtrise totale du français. Elles sont Suisses, elles vivent en Suisse. L’italien et l’espagnol, c’est à la maison, pour la famille et pendant les vacances.» D’ailleurs, les différentes observations le confirment: la langue utilisée dans l’environnement scolaire devient de fait la langue principale des enfants. «C’est une question de vocabulaire et de confort d’utilisation, souligne Hélène Delage, docteure en linguistique. Un enfant choisit la langue à laquelle il est le plus confronté.»
Des livres et des DVD dans les trois langues, chez les Mouzo, on maintient la diversité. «Le français est dominant chez nous, on a donc mis en place quelques astuces pour conserver des échanges et des jeux dans nos langues respectives avec les enfants», précise la mère de famille.

Deux mondes linguistiques

Alors qu’en est-il lorsque les langues maternelles de la cellule familiale sont opposées phonétiquement? Direction Étoy (VD) pour passer une soirée en compagnie de la famille Iacomini: Giovanni et Nina, un couple italo-thaïlandais, et Luca, leur fils de 9 ans. «Nous échangeons principalement en français, explique la mère de famille. J’ai beaucoup parlé à Luca en thaïlandais lorsqu’il était petit. Le problème est que Giovanni ne comprenait pas ce que je disais. J’ai donc arrêté. Maintenant je recommence car il l’assimile bien même s’il ne le parle pas.» Un constat confirmé par Luca.
«Je vais aussi plus souvent chez mes cousins en Italie qu’en Thaïlande. Et puis j’ai des copains qui parlent italien, on se confie des secrets dans cette langue» s’amuse le garçon, néanmoins trilingue. «Lorsque nous voulons nous dire quelque chose entre nous sans que Luca comprenne, nous nous parlons en allemand avec Nina, sourit Giovanni. Mais Luca comprend vite. Ça ne durera pas longtemps.»
Une autre particularité des enfants multilingues: la capacité d’apprendre plus aisément une autre langue, plus tard, en milieu scolaire.

«

Les plurilingues ont une importante flexibilité mentale»

Hélène Delage, docteure en linguistique

Entretenir le vocabulaire

Dans notre pays où les langues se côtoient au quotidien, comment fait-on vivre deux langues nationales sous un même toit? «J’avoue que c’est un peu le combat de tous les jours, souligne la Romande Ariane Gigon, vivant à Zurich avec ses deux enfants de 11 et 14 ans.» Un constat qui ne semble pas perturber les deux préadolescents. «Entre nous, on parle en suisse allemand, explique Basil, le plus jeune. Mais avec maman, c’est le plus souvent en français.» Or, les préados avouent devoir faire un effort pour s’exprimer dans la langue de Molière. «À l’école, on est immergé dans la langue allemande. C’est plus naturel pour nous», explique Maxine, l’aînée.
De son côté, la mère de famille multiplie les astuces pour faire vivre chaque jour cette langue maternelle qui lui est précieuse. Pourtant, parler un langage à ses enfants, d’autant plus parfaitement maîtrisé, semble une évidence. «Avant de me retrouver dans un tel cas de figure, j’imaginais que c’était simple. Faux. C’est plus facile de se fondre dans le moule. Les voisins, les commerçants, les papiers à remplir, à force, cela devient un effort de parler en français. D’ailleurs je connais beaucoup de francophones qui ont arrêté. C’est du travail de maintenir une langue dans un contexte étranger.»
Alors comment faire pour bien faire? Un conseil donné par Hélène Delage: «L’important est de toujours apprendre à un enfant les langues maternelles de ses parents. Il acquerra naturellement la langue dans laquelle il est scolarisé, il ne faut pas se faire de soucis.»
Autre élément surprenant observé scientifiquement chez les multilingues: un développement retardé de 4 à 5 ans de la maladie d’Alzheimer pour ceux qui seront touchés en phase de vieillissement. Un effet probablement dû à leur activité mentale plus riche depuis la naissance. Le plurilinguisme a encore beaucoup de choses à nous révéler.

Les enfants plurilingues apprennent plus rapidement les règles de grammaire que les monolingues.

Monde: un imposant mandarin

Les langues dans le monde

L’Asie championne
Les langues sont au nombre de 6909 à travers le monde si l’on en croit l’Ethnologue, une base recensant les langues les plus connues et «vivantes» (anglais, espagnol, chinois...), mais aussi les langues (environ 1700) parlées par moins de mille personnes. La base compte près de 230 langues différentes en Europe et… 2197 en Asie.

La tour de Babel

La vanité des hommes
Selon le récit biblique, nos variations linguistiques remontent au Déluge. Peu après cet événement, alors qu’ils parlent tous la même langue, les hommes atteignent une plaine dans le pays de Shinar. Là, ils entreprennent de bâtir une ville et une tour dont le sommet touche le ciel afin de se faire un nom et d’accéder au paradis. En punition de leur vanité, Dieu décide de brouiller leur langage afin qu’ils ne se comprennent plus et les disperse sur toute la surface de la terre. La construction cesse. La ville est alors nommée Babel (terme proche du mot hébreu traduit par «brouillés, mêlés»).

Famille Iacomini, Étoy (VD)

Les avantages du multilinguisme?
«Être en mesure de communiquer aussi avec les autres membres de nos familles respectives. C’est important pour un enfant.»

Les inconvénients?
«Ce n’est pas facile de maintenir à la maison une langue très différente comme le thaïlandais. Luca ne l’entend pas ailleurs qu’ici, contrairement à l’italien. Mais je m’y emploie, c’est important.»

Famille Mouzo, Cormondrèche (NE)

Les avantages du multilinguisme?
«Nos filles pourront voyager dans nos pays d’origine sans souci et se débrouiller seules là-bas une fois adultes. Et puis professionnellement c’est un atout de taille de maîtriser trois langues maternelles.» 

Les inconvénients?
«Il n’y en a pas. On conseille juste aux parents concernés d’apprendre leurs langues maternelles à leurs enfants même si ce n’est pas toujours facile une fois qu’ils intègrent l’école.»

Famille Gigon, Zurich

Les avantages du multilinguisme?
«Maîtriser deux langues maternelles, c’est aussi comprendre deux cultures, les ressentir et les vivre. L’identité aussi passe par le langage.»

Les inconvénients?
«C’est un combat de chaque jour que de faire vivre une langue dans un contexte qui n’est pas le sien. On peut être tenté de jeter l’éponge.»

«Ils switchent facilement»

Interview La docteure Hélène Delage est chargée de cours, coordinatrice de la Maîtrise universitaire de logopédie à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation à l’Université de Genève.

Une éducation plurilingue chez l’enfant change-t-elle la perception de son environnement?
En tant que tel, non. Son fonctionnement au niveau cognitif est le même que celui d’un enfant monolingue. En revanche, des études prouvent que les enfants bilingues développent une flexibilité mentale plus importante. Ils «switchent», comme on dit, avec plus de facilité. Et pas uniquement au niveau langagier mais bel et bien dans les autres domaines. On sait aussi qu’ils apprennent plus rapidement les règles de grammaire.

Maîtrisent-ils plus aisément une langue qu’une autre?
On va plutôt parler ici de vocabulaire. Si on évalue le nombre de mots connus, il est le même pour un enfant monolingue que pour un enfant bilingue mais en associant les deux langues dans ce dernier cas. C’est le seul inconvénient: son vocabulaire est moins riche pour chacune des langues. Mais que les parents se rassurent: cela peut se rattraper avec le temps.

Qu’est-ce qui décide un enfant de privilégier une langue plutôt qu’une autre?
Un enfant catégorise les langues – et notamment le vocabulaire - selon le contexte dans lequel il les apprend. Il existe le vocabulaire familier à la maison et le vocabulaire scolaire. Souvent les enfants choisissent la langue à laquelle ils sont le plus souvent confrontés. Et c’est celle de la scolarité. En revanche, cela peut tout à fait changer avec le temps. C’est même courant. Car c’est le confort d’utilisation ainsi que les locuteurs avec lesquels il communique qui prime: plus il connaîtra de mots, plus il utilisera cette langue pour s’exprimer.

D’où l’importance de lui parler dans la langue maternelle?
Complètement! La langue maternelle est transmise par les parents, c’est la langue natale, comme son étymologie l’indique. C’est très important, quelle que soit cette langue d’ailleurs, je tiens à le préciser. On ne doit pas catégoriser les langues selon qu’elles seraient ou non socialement favorables. De nombreux parents étrangers pensent qu’en ne parlant pas la langue d’origine à la maison, l’enfant apprendra mieux le français ou l’allemand selon le lieu géographique en Suisse où la famille s’est installée. Non seulement c’est faux, mais en plus c’est le priver d’une flexibilité mentale plus importante qu’acquièrent les bilingues.

Des règles doivent-elles être instaurées à la maison en cas de plurilinguisme familial?
Non, pas spécialement. Les fratries élaborent des pratiques langagières selon les habitudes de communication avec lesquelles ils sont les plus à l’aise. Il est d’ailleurs très fréquent de les entendre commencer une phrase dans une langue et la terminer dans une autre. On appelle cela le code-switching. Mais attention: ils ne pratiquent pas cette technique avec n’importe qui. Jusqu’à 2-3 ans, une certaine confusion est normale. Après 3 ans, ils comprennent très bien quelle langue parle leur interlocuteur et s’il est capable ou non de code-switching. C’est un mode d’expression contrôlé et pas du tout confusionnel. 

Grandir dans un environnement multilingue devient de plus en plus courant. Selon une spécialiste, les enfants bilingues développent une flexibilité mentale plus importante. Qu'en pensez-vous? Partagez-nous votre avis!

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Sophie Dürrenmatt
Photo:
Heiner H. Schmitt, Nicolas de neve, Christoph Kaminski, SP
Publication:
lundi 15.02.2016, 14:30 heure



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