Originale, Julia Kerninon a notamment passé huit mois à Budapest, juste parce que le mot «Budapest» lui plaisait.

«J’écris, mais je suis aussi barmaid»

A 27 ans, Julia Kerninon vient de publier un premier roman très remarqué. Comment vit une jeune femme qui ne se plaît que dans les mots? L’étudiante est barmaid, baby-sitter ou traductrice.

Coopération.  Le métier de romancière vous est arrivé comment?
Julia Kerninon. 
J’ai grandi dans une maison où les livres étaient la valeur phare. Ma mère, professeure en prison, mon père instituteur reconverti dans l’inspection académique, lisent énormément, un livre par jour. Ecrire faisait donc partie des logiques possibles. J’écris depuis que je sais écrire. Au début, c’était un hobby d’enfant, puis d’adolescente. Depuis l’âge de 16 ans environ, j’écris intensément. Trois à quatre heures par jour.

Qu’avez-vous commencé à raconter?
Comme des millions d’enfants qui écrivent, j’ai inventé des histoires de ratons laveurs qui font des cabanes, puis à l’adolescence, je suis allée vers des intrigues plus rebelles… Je me suis fait la main. J’ai écrit un livre où il y avait trop de personnages, un autre où il n’y en avait pas assez, un autre où il y avait trop d’adjectifs, un autre qui était ennuyeux. Il m’a fallu plusieurs livres pour sentir comment doser le cocktail du roman et qu’un texte devienne un livre intéressant pour le lecteur. Ma mère a été un bon aiguillon de travail. Elle était intransigeante, capable de me dire: «Il est nul, ton bouquin.» Cela m’a obligée à m’améliorer.

Vous avez pu écrire autant sans renoncer à rien?
Je ne suis passionnée par rien d’autre que l’écriture. Les fêtes, la compagnie des gens, la télé… ça ne me plaît pas plus que ça. Faire du ski ou marcher dans la campagne ne fait pas partie de ma culture familiale; ce sont des activités qui me paraissent étrangères. Je n’ai donc pas eu d’impressions de renoncement. Ecrire est vraiment ce que je préfère.

Vous connaissiez le monde de l’édition?
Pas du tout. Quand j’ai fini le livre, il y a un an et demi, je l’ai envoyé à six éditeurs. Je n’ai reçu aucune réponse positive. Mais un éditeur, qui avait aimé et ne pouvait pas me publier, m’a suggéré de contacter une éditrice au Rouergue. J’ai vu son nom sur Facebook, je lui ai envoyé un mail pour lui dire que j’aimerais lui faire lire mon manuscrit. Elle a répondu positivement. Je le lui ai envoyé, elle a accroché et voilà. 

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Je me contente de peu. Je vis avec que dalle! Ça me laisse plus de liberté»

Vivez-vous aussi retranchée que l’héroïne de votre livre, «Buvard», qui est romancière et vit recluse dans sa maison?
On ne peut pas écrire un roman par accident. C’est une activité solitaire. Ça prend beaucoup de place. Mais je ne me sens pas isolée pour autant. C’est merveilleux de se sentir envahie par des personnages et à travers le processus de la création littéraire de se sentir reliée aux écrivains qui font partie de notre histoire. Et puis la vie est tellement plus excitante dans un livre que j’écris que j’ai du mal à m’intéresser au réel. Il y a des moments où tout le reste me semble un obstacle sur ma route. Cela dit, je suis, malgré tout, quelqu’un de responsable!

C’est-à-dire?
Je gagne ma vie, j’assume ma passion. Je déteste qu’on excuse quelqu’un au prétexte qu’il a un autre talent. Je trouve que c’est important d’accumuler les talents et les compétences. D’essayer de tendre vers un être le plus complet possible. Mon héroïne est une romancière reconnue, mais elle sait entretenir sa maison et scier du bois.  

Que faites-vous, justement, pour gagner votre vie?
Déjà, je me contente de peu. Je vis avec que dalle! Ça me laisse plus de liberté. Je fais du baby-sitting, je bosse comme barmaid, je traduis des textes de l’anglais en français. Je pige pour une agence de communication. En ce moment, je travaille moins, car je suis en dernière année de thèse et je dois me concentrer. Ce qui n’est pas évident car la sortie de mon roman génère beaucoup de remous.

On sent, à lire votre roman, que l’écriture ne doit pas offrir qu’un divertissement…
Je suis une lectrice exigeante, j’aime que les livres soient nourrissants, que les histoires s’entremêlent. J’ai une préférence pour les auteurs classiques, notamment américains. Parmi les auteurs contemporains, j’aime particulièrement Jim Harrison et Thomas Bernhard. Il est pour moi le roi du pétrole!

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La vie est tellement plus excitante dans un livre que j’écris»

Pourquoi votre livre, qui raconte la rencontre entre une romancière reconnue et un jeune admirateur qui vient l’interviewer, s’appelle «Buvard»?
Ce roman évoque le rôle de la littérature. Or la littérature est une activité qui se pratique seule mais qui est en lien avec les autres. Avec les écrivains qui s’imprègnent les uns des autres et s’influencent. Avec les lecteurs qui se laissent imprégner et structurer par leurs lectures. La littérature est un lien de communication entre les êtres et à travers le temps. Cela dit, j’ai choisi «Buvard» parce que j’aime ce mot pour lui-même.

Comme un poète, vous êtes sensible à la musique des mots?
La poésie, pour moi, c’est la base! C’est la chose la plus importante du monde. J’ai commencé à écrire de la poésie. Le rythme dans un texte est crucial. C’est la poésie qui permet un travail sur la langue. D’ailleurs, je lis toujours à voix haute ce que j’écris pour vérifier le rythme de mes phrases.

Ça fait quoi de se sentir reconnue comme un écrivain à 27 ans?
C’est intimidant. J’ai peur du deuxième roman publié. La figure de l’écrivain dans la société qui fait fantasmer est d’ailleurs l’objet de ma thèse. Je m’intéresse aux conditions pratiques de la vie de l’écrivain en partant des témoignages d’écrivains sur leur emploi.

Lignes de vie

Julia Kerninon

Etat civil. Julia Kerninon a 27 ans. Elle vit à Paris où elle termine son doctorat de littérature américaine.

Itinéraire. Julia a souvent vécu ailleurs. Pour étudier, lire et écrire d’un autre coin du monde. Elle a passé huit mois à Budapest, juste parce que le mot «Budapest» lui plaisait. Elle a vécu en Allemagne, en Hongrie, en Angleterre, et en Italie.

Actualité. Son premier roman Buvard, paru aux Editions du Rouergue.

La phrase préférée de son livre. «Elle était dure, injuste, cinglée et fière, mais ses phrases ne laissaient rien paraître de ça, ses phrases étaient aussi parfaites que des rivières.»

Si son livre était une musique. Ce serait «Stand by Me», dans la version de John Lennon.  

Son outil de travail. Un ordinateur qu’elle a toujours peur de se faire voler.

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Véronique Châtel

Rédactrice, Paris

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Photo:
Francine Bajande
Publication:
mardi 22.04.2014, 10:00 heure

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