«Sans le regard, la poignée
 de main est orpheline»: 
Jacques Briod, auteur d’un livre sur la poignée de main.

Un geste qui en dit long 

Prélude à toute relation humaine, la poignée de main est un geste que l’on répète en moyenne 70 000 fois dans sa vie. On n’en a pas toujours conscience, mais ce petit rituel nous raconte. Alors autant le réussir. Jacques Briod a écrit un livre pour nous y aider. Entretien.

Coopération.  Vous avez consacré un livre à la poignée de main… le geste le plus simple et le plus naturel du monde!
Jacques Briod.  Il n’est pas naturel. Les enfants, par exemple, ne serrent pas la main. C’est un geste que l’on apprend en entrant dans le monde des adultes. En revanche, il est très répandu mais pas aussi simple que ça.

Vous n’allez pas nous dire que l’on peut rater une poignée de main?
On peut rater des tas de poignées de main! Si je ne vous regarde pas, la poignée de main est ratée, de même si elle est trop molle, si je vous serre le bout des doigts, si je suis trop près ou trop loin de vous, si je cligne d’un œil… Nous avons tous fait l’expérience de quelqu’un qui vous serre mal la main. D’où l’importance d’écrire ce petit guide.

Où vous tutoyez le lecteur. Pourquoi?
C’est un petit guide à la fois poétique et amical. La poignée de main est un geste si intime, un geste de proximité, que j’ai pensé que le tutoyement était la forme la plus appropriée.

Ce geste est-il universel?
Il tend à le devenir depuis environ un demi-siècle. Ce n’était pas le cas avant, surtout pour une question de genre: si les hommes se serraient la main entre eux, les femmes ne le faisaient pas. Aujourd’hui, ce geste est devenu universel dans le sens qu’hommes et femmes se serrent la main et que la poignée de main se pratique presque partout dans le monde. Même au Japon, où la culture est plutôt de s’incliner pour saluer, la poignée de main se répand de plus en plus.
Par ailleurs, les pauvres serrent la main des riches, le pape François donne la main à tout le monde, les bains de foule des présidents ou des célébrités sont des bains de mains…

Qu’est-ce qui a contribué à cette popularisation?
A mon avis, la photo, l’image, y est pour beaucoup. Je crois que des images comme celles des Accords de Yalta ont beaucoup contribué à démocratiser la poignée de main (ndlr: la conférence de Yalta, tenue en Crimée du 4 au 11 février 1945, réunissait les futurs vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale représentés par Roosevelt, Churchill et Staline).

Dans le passé, comment se saluait-on?
Au Moyen Age, on se serrait les deux avant-bras en les croisant. Ce geste avait aussi pour but de s’assurer que l’autre ne cachait pas une dague dans sa manche. Au cours du temps, on ne s’est serré plus que l’avant-bras droit, puis, enfin, plus que la main droite.
Si l’on ne va pas au fond de la main de l’autre, si l’on ne serre par exemple que le bout des doigts, cela signifie que l’on ne veut pas vraiment le contact. C’est comme si l’on restait «armé».

Dans certaines cultures, cependant, tendre la main pourrait être mal perçu…
Cela se vérifie surtout dans les relations hommes-femmes. Et qui plus est de confessions religieuses différentes. Dans certaines cultures, un homme n’a pas le droit de toucher l’épouse d’un autre. Même si c’est un ami. Par méconnaissance, il nous arrive de le faire quand même, mais ce n’est pas bien-venu.

D’une manière générale, quel message véhicule la poignée de main?
C’est un geste pacifique. Il signifie que je viens désarmé et en paix. Il y a une petite colombe qui plane au-dessus de chaque poignée de main. C’est pour ça qu’il est important de bien la réussir.

Si la poignée de main a un sens, le refus de serrer la main aussi…
J’irais même jusqu’à dire qu’entre deux adultes, c’est un acte «guerrier». Si je refuse un geste de paix, cela veut dire à l’autre que je suis sur mes gardes mais au sens le plus fort du terme. Je reste «armé». On n’est pas loin de la déclaration de guerre; ça ne peut pas bien se passer après.

«

«Si l’on ne serre que le bout des doigts, cela 
signifie que l’on ne veut pas vraiment le contact»»

Que serait la poignée de main sans le regard qui devrait l’accompagner?
Sans le regard, la poignée de main est orpheline. Il faut distinguer deux choses: d’abord, il est nécessaire de voir les yeux de l’autre. Ensuite, il faut ciller. Si je vous serre la main sans ciller, vous aurez l’impression de ne pas être reconnu.
La poignée de main, dans ce cas, n’a pas de valeur. Cela se fait inconsciemment mais il faut vraiment cligner des yeux. Ciller équivaut à appuyer sur la touche «Enter» d’un ordinateur.

Une bonne poignée de main, c’est paume contre paume. C’est aussi dans la paume que les chiromanciens interprètent les lignes de la main…
Le premier chapitre du livre s’intitule Ma paume, c’est moi. Toucher la paume de l’autre est un contact physique qui dure deux secondes. On a intérêt à le rendre le plus «physique» possible. C’est-à-dire, à s’échanger le maximum d’informations possible en se collant les paumes l’une contre l’autre. Se toucher les paumes revient à toucher des zones extrêmement intimes car c’est aussi avec la paume de la main que l’on caresse ceux que l’on aime.

Depuis quand se serre-t-on la main dans le sens moderne du terme?
Le geste de tendre la main pour saluer quelqu’un a été officiellement reconnu pour la première fois en 1858 dans un livre d’étiquette français. Mais il était connu dans l’Antiquité déjà. On a retrouvé des vases datant de l’époque gréco-romaine, qui attestent de poignées de main.

Aujourd’hui, les jeunes ont remplacé la poignée de main par d’autres rituels…
C’est clairement un refus de jouer le jeu des adultes. En fait, il existe de nombreuses variantes à la poignée de main.

Comme par exemple?
En Papouasie-Nouvelle-Guinée, on va vous caresser des deux mains tout l’avant-bras depuis le coude jusqu’au bout des doigts en vous regardant dans les yeux. Et l’on est censé rendre à l’autre le même geste.
La personne qui vous salue ainsi prend connaissance de tout votre avant-bras et de toute votre main pour savoir qui vous êtes, pour ressentir votre température, etc. C’est magnifique! Colossal! C’est dix fois la poignée de main classique. L’autre vous ressent vraiment avec ses deux mains.

Ce qui veut dire que la poignée de main est aussi un geste sensuel…
C’est un prélude à «plus si entente»! Toute relation humaine forte a connu le prélude de la poignée de main: le mariage, l’amitié… C’est le début d’une «danse» qui peut devenir sensuelle. La preuve c’est que si l’on serre trop longtemps la main, il y a soit malaise, soit bien-être, soit érotisation… Il se passe toujours quelque chose.

Certains rechignent à ce contact. Pourquoi?
Parce que ça les dégoûte, parce que ce n’est pas hygiénique, parce qu’ils ont peut-être été abusés durant leur enfance… Les raisons sont nombreuses. L’haptophobie (ndlr: la peur de toucher ou d’être touché par d’autres êtres humains) concerne 6% de la population. Ce qui signifie que beaucoup de gens jouent la comédie.

Quand les mains parlent

Poignée de main normale. Elle implique le maximum de contacts avec les capteurs. Elle dit: «Je viens en paix.»

La trop ferme. Broie les phalanges de l’autre. Elle introduit une notion de conflit: «Je suis plus fort que toi.»

La trop molle. Elle dit à l’autre: «Je ne suis qu’une chose sans consistance.Je suis à ta merci.»

La dominatrice. Va forcer la main de l’autre à se retrouver sous la sienne. Dit: «Je prends l’ascendant sur toi.»

En sandwich. C’est la parade à la poignée de main dominatrice. Le dominé devient dominant.

L’incomplète. On accepte le contact par politesse. C’est le stade avant le refus de la poignée de main. Dit: 
«Je reste sur mes gardes.»

La main
: anatomie chiffrée

«La main est un organe complexe» note Jacques Briod, coauteur de La poignée de main, avec le psychiatre Gustavo Basterrechea. Quand on présente sa main à quelqu’un pour qu’il la saisisse, on organise sans s’en rendre compte la position de:

  • 27 os (en trois rangées: 14 os des doigts, 5 de la paume et 8 du poignet)
  • 33 muscles
  • 22 articulations

En outre, chaque main compte 17 000 capteurs (environ 140/cm2), qui ressentent la pression, la chaleur, la texture et l’humidité de l’autre et qui transmettent ces informations au cerveau. Ce dernier contrôle notre mouvement en fonction des messages reçus.

Portrait express
: Jacques
 Briod

Carte d’identité. Jacques Briod est né le 10 mai 1957, à Fribourg. Marié, il est père de deux garçons.

Parcours. Après un «master» en sciences sociales et politiques, il participe à la Course autour du monde, dont il est un des lauréats de l’édition 1981-82. L’année suivante, alors qu’il séjourne aux Seychelles, il écrit des «Histoires vraies» pour Pierre Bellemare. Il travaille ensuite comme journaliste radio-TV et délégué au CICR durant vingt ans. Aujourd’hui, il est conseiller en communication.

Le livre. Avec le psychiatre Gustavo Basterrechea, Jacques Briod est coauteur de «La poignée de main», paru aux éditions Signaux.

Autres publications. Jacques Briod est également l’auteur du best-seller: «Soudain un train» (éditionsAutrement).

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Jean Pinesi

Rédacteur

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Photo:
Charly Rappo/Arkive.ch
Publication:
lundi 16.12.2013, 11:13 heure

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