Confection de 
chemises dans une des deux fabriques AKH qui fournissent Coop. Les travailleurs avec un gilet orange sont formés spécialement pour les situations d’incendie.

La sécurité est toujours  une priorité

Il y a un an, l’écroulement d’une fabrique de textile au Bangladesh entraînait la mort de plus de 1100 ouvriers. Un tel drame est à peine imaginable chez le fournisseur de Coop. Une visite sur place le confirme.

Comme chaque fois qu’elle visite une fabrique de textile au Bangladesh, Eileen Chan est impressionnée par l’habileté des couturières et couturiers, par leur rythme de travail et par leur précision. Mais ce n’est pas pour regarder travailler les équipes que la directrice des achats pour l’Asie d’Eurogroup, une filiale de Coop, a fait le déplacement. C’est pour se rendre compte du fonctionnement des deux fabriques d’AKH Group, situées à environ vingt kilomètres au nord-ouest de Dhaka, la capitale du pays. AKH produit régulièrement, depuis des années, pour Coop et il est le seul fournisseur de textiles du grand distributeur au Bangladesh (sur l’ensemble des textiles de marque propre de Coop, 0,2% provient de là-bas).

Eileen Chan (à d.), d’Eurogroup, une filiale de Coop, inspecte la fabrique de chemises. 

Il y a presque une année s’effondrait le bâtiment Rana Plaza, qui abritait des ateliers de confection, entraînant la mort de plus de 1100 personnes (Coop n’était pas elle-même directement concernée). A la suite de cet accident, de nombreux négociants de produits textiles ont réagi. Une partie d’entre eux a signé l’Accord sur la sécurité incendie et la sécurité des bâtiments au Bangladesh. Cette convention a été mise en place à l’initiative du syndicat international «Uni Global Union», qui demande que des contrôles concernant la sécurité soient effectués sur quelque deux mille sites de production du Bangladesh avant la fin 2014. Le but est d’améliorer la sécurité des travailleurs et, si ce n’est pas possible, d’obtenir la fermeture des sites.

Coop a choisi de procéder différemment. Elle s’est fortement engagée, avant la catastrophe déjà, au niveau de la sécurité au travail et des standards sociaux. Ainsi, en septembre et octobre 2013, Coop a chargé la société Sumerra d’effectuer auprès de son fournisseur AKH, au Bangladesh, des audits sur la sécurité des bâtiments et contre les incendies.
Eileen Chan s’est rendue sur place pour discuter des résultats de ces contrôles avec le responsable.

«

Près de 1,2 million de chemises 
sortent chaque mois de la fabrique»

Delwar Hossain (61 ans), président du conseil d’administration du groupe AKH auquel appartient la fabrique de chemises, s’occupe personnellement de faire visiter le site à Eileen Chan. Il est bien conscient du problème que posent les déficiences en matière de sécurité des travailleurs dans son pays. Il ne cache donc pas sa satisfaction en annonçant que pratiquement tous les défauts constatés dans l’audit ont été améliorés, notamment le dispositif anti-feu et les installations électriques.
Il fait remarquer que la sensibilisation des travailleurs aux dangers du courant électrique n’est pas évidente dans un pays où les lignes sont installées dans les arbres et où il n’est pas rare d’avoir une vingtaine de fils électriques en parallèle. Avec, en plus, les raccords qui pendent et des terminaisons complètement à nu.
Mais Delwar Hossain ne baisse pas les bras. Le drame du Rana Plaza a fait réfléchir de nombreux directeurs et l’a encouragé sur la voie de l’audit. Il a été parmi les premiers à en demander un pour son entreprise selon les normes sociales «BSCI» (Business Social Compliance Initiative), la plate-forme économique visant l’amélioration des standards sociaux. Maintenant, il souhaite se pencher sur la sécurité de ses bâtiments. AKH produit notamment des chemises pour la marque Coop «Sergio», même si Coop est loin d’être le plus gros client de Delwar Hossain. La majeure partie des 1,2 million de chemises qui sortent chaque mois de la fabrique de Dhaka est livrée à une grande chaîne internationale.

Une des deux fabriques du groupe AKH au Bangladesh

Delwar Hossain reprend son rôle de guide. Le bâtiment de huit étages qu’il nous fait visiter est situé sur l’axe principal menant à la capitale. De construction récente, il a été conçu tout spécialement pour la production textile. Il ne s’agit donc pas d’une maison d’habitation transformée en usine. On n’y voit aucune fissure ni aucun autre défaut grossier.
Dans les lignes de production, les ouvriers et les ouvrières sont assis à leur machine à coudre en longues rangées. Une chemise peut ainsi passer par septante paires de mains différentes durant sa confection. Chaque personne ne fait qu’une partie du travail, ne pose qu’une petite pièce du puzzle qui, une fois terminé, se révèle être une chemise.
Indiquant les extincteurs, Delwar Hossain précise qu’ils sont contrôlés régulièrement. Il attire aussi l’attention sur les plans d’évacuation, affichés un peu partout, et sur les installations électriques, bien sécurisées. «AKH est une entreprise modèle pour ce qui est de la sécurité», affirmera le lendemain Mahmud A. Shareef, l’ingénieur responsable de l’audit pour le compte de Sumerra (voir interview ci-dessous). Un verdict qui confirme l’impression d’Eileen Chan: «Parmi toutes les fabriques que j’ai visitées, celle-ci me paraît exemplaire. Je sais maintenant que nous pouvons poursuivre notre collaboration avec Delwar Hossain la conscience tranquille.»
Pour le personnel, c’est une journée particulière, car il n’est pas fréquent de voir le grand patron inspecter personnellement la production. C’est aussi un rappel à l’ordre sous la forme de remontrances lorsque Delwar Hossain constate qu’une chaise obstrue une sortie de secours ou qu’une ouvrière ne porte pas sa veste avec l’inscription «Fire». «Le dernier exercice d’évacuation date d’hier, rapporte le patron. En cinq minutes seulement, tout le personnel a été évacué, soit 2000 personnes, réparties sur huit étages.»

Un ouvrier muni de l’équipement de protection découpant une étoffe

Lors de la discussion qui suit la visite, Eileen Chan revient sur le sujet de l’audit effectué l’automne dernier. Selon Delwar Hossain, les défauts relevés à l’époque ont presque tous été corrigés. Il manquait au final encore deux documentations et une inscription, mais entretemps, ces points ont eux aussi été réglés. Ses deux usines répondent ainsi aux exigences formulées.
Depuis l’audit, la législation au Bangladesh a changé. Désormais, les bâtiments de cette taille devront être équipés de gicleurs. Delwar fait remarquer qu’au Bangladesh, de tels équipements sont une nouveauté et représentent un défi technique. Des rapports font état d’installations de gicleurs qui se sont déclenchées à cause d’un dysfonctionnement, ruinant l’entier de la production. Pour Coop cependant, l’installation de gicleurs est incontournable et doit être réalisée le plus vite possible. «La sécurité des ouvriers et des ouvrières prime. Coop ne travaille qu’avec des partenaires qui partagent cette conviction», explique Emanuel Büchlin, chef des achats pour les produits textiles chez Coop.

L’équipement de lutte contre les incendies

Sécurité des bâtiments et protection contre le feu

Les accidents survenus dans l’industrie du vêtement au Bangladesh ont provoqué une remise en question dans le secteur textile. Cause du drame du 24 avril 2013, qui avait provoqué la mort de 1138 personnes: les fondations du bâtiment n’avaient pas été conçues pour supporter huit étages. Deux semaines plus tard, huit personnes ont perdu la vie dans un incendie qui a ravagé une autre fabrique.
Le Bangladesh est un important fournisseur de produits textiles. Ces accidents ont été révélateurs d’un problème majeur: la sécurité. «Lorsque nous discutons avec des fournisseurs, nous négocions généralement la quantité, la qualité, le prix bien sûr, ainsi que la question des conditions de travail. Nous tenons à ce que les entreprises respectent les normes BSCI que nous leur imposons», déclare Emanuel Büchlin, chef d’achat pour les produits textiles chez Coop. «Au Bangladesh, les acheteurs comme Coop ont dû se rendre à l’évidence qu’ils sont eux-mêmes responsables de contrôler que les normes de sécurité des bâtiments soient respectées (une tâche qui, dans d’autres pays, est assumée par les autorités). Pour ce faire, ils mandatent une société d’audit indépendante.
Après la catastrophe du Rana Plaza, les autorités du Bangladesh ont elles aussi réagi, bien décidées, par exemple, à fermer les grands ateliers de couture installés dans des locatifs de la capitale Dhaka.

«Les mentalités changent lentement»

Mahmud A. 
Shareef, 
auditeur*

Mahmud A. 
Shareef, 
auditeur*
Mahmud A. 
Shareef, 
auditeur*

Coopération.  Comment un accident comme celui du Rana Plaza a-t-il pu se produire?
Mahmud A. Shareef.  Les patrons n’avaient pas encore conscience que la garantie de bonnes conditions de travail incluait la sécurité du personnel. Avant, ils pensaient avant tout à produire. Depuis l’accident, ils commencent à avoir une approche plus globale. Mais on ne change pas les mentalités d’un jour à l’autre. Un chef d’entreprise m’a dit une fois: «Mes clients ne paient pas pour le bâtiment ou pour la sécurité, ils paient pour les produits.» C’est cette façon de penser que nous devons changer.

Que contrôlez-vous dans le cadre d’un audit?
Nous contrôlons la structure du bâtiment, les installations électriques et les mesures de lutte contre les incendies. En tout premier lieu, nous vérifions s’il existe des plans du bâtiment. Souvent, ce n’est pas le cas. Il arrive aussi que la statique d’un bâtiment n’ait jamais été approuvée. Il se peut qu’une construction ait été conçue pour compter six étages, alors qu’elle en a huit. Finalement, nous pouvons aussi mesurer la stabilité des murs, qui est parfois bonne et d’autres fois plus que précaire.

Et que faites-vous si un bâtiment est trop haut?
Si la qualité de la construction est bonne, si le bâtiment est stable et bien entretenu, nous recommandons de faire appel à un ingénieur spécialisé en statique, qui déterminera si les étages additionnels peuvent être déclarés sûrs. Si son avis est défavorable, il est parfois possible de renforcer la structure. Dans le pire des cas, le bâtiment devra être fermé.

Quelles normes les fabriques doivent-elles remplir en matière de protection contre le feu?
Nous contrôlons deux choses: la prévention et la protection. Si le bâtiment mesure plus de vingt mètres de haut, il doit être équipé de gicleurs. Cet équipement est encore très peu utilisé au Bangladesh, tout comme les portes coupe-feu, d’ailleurs. La seule mesure de protection qui a fait école jusqu’ici consiste à construire des escaliers séparés des ateliers.
Ensuite, nous contrôlons aussi les issues de secours et la largeur de ces sorties. De plus, les équipements d’extinction doivent être disponibles en quantité suffisante.

Il existe plusieurs entreprises comme Sumerra qui procèdent à des audits. Les éléments contrôlés sont-ils plus ou moins les mêmes?
Normalement oui, mais la législation change rapidement. Avant, nous recommandions souvent une porte coupe-feu à titre de mesure de protection contre les incendies. A l’avenir, les bâtiments excédant une certaine hauteur doivent être munis de gicleurs. Ce sont des évolutions dont nous devons bien entendu tenir compte.

Et quels sont les dangers liés à l’électricité?
Nous contrôlons qu’il n’y ait pas surcharge des prises en nous assurant qu’il n’y ait pas trop de machines branchées, nous vérifions que le chauffe-eau et le générateur soient suffisamment espacés et nous nous assurons que les rallonges utilisées ne traînent pas là où elles ne devraient pas. Enfin, le personnel doit aussi savoir comment utiliser les issues de secours en cas d’incendie. Cela s’apprend par l’exercice.

Les personnes que vous rencontrez ont-elles conscience de ces dangers?
Pas toutes, mais elles sont de plus en plus nombreuses. Il ne faut pas précipiter les choses. Les mesures de sécurité doivent être prises petit à petit afin de laisser aux intéressés le temps d’assimiler et de mettre en pratique ce qu’on leur apprend.

Que pensez-vous d’AKH, le fournisseur de Coop?
J’ai contrôlé plus d’une centaine d’entreprises et je peux vous dire que le bilan de sécurité d’AKH est très bon. Pour le Bangladesh, il est même excellent.

* Mahmud A. Shareef est ingénieur et auditeur chez Sumerra. Il est spécialisé dans la sécurité des bâtiments.

Thomas Compagno

Rédacteur

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Photo:
Abir Abdullah
Publication:
mardi 22.04.2014, 00:00 heure