Didier Pittet (57 ans), médecin des HUG, s’est battu pendant vingt ans pour que la planète entière ait accès au désinfectant pour les mains.

Le tour du monde d’un désinfectant 

Le professeur Didier Pittet a mené un parcours du combattant, 
pour améliorer l’hygiène de la planète grâce au gel hydro-alcoolique développé dans les laboratoires des HUG. Rencontre.

C’est l’histoire d’un mec qui veut sauver le monde grâce à un désinfectant. Didier Pittet, alors jeune médecin aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), achève de mettre au point, en 1994, un gel pour les mains à base d’alcool, développé par le pharmacien anglais William Griffiths. «J’avais calculé que le personnel de soins avait en moyenne 22 opportunités de se laver les mains par heure.» 

Bangladesh, 2006, une solution «maison».

La situation d’alors semble moyenâgeuse: «Les soignants savent qu’il faut se laver les mains, mais c’est une priorité à laquelle personne n’attachait trop d’importance.» S’ensuivent alors des années de combat pour convaincre, d’abord les infirmières de son propre service, puis le monde scientifique et enfin la planète entière. «J’avais l’impression d’être un Martien. Même mes amis médecins me disaient que mes chiffres étaient surévalués. Mais le test a été refait dans divers hôpitaux qui parvenaient tous à peu près au même résultat», raconte-t-il aujourd’hui dans son bureau où sont affichées toutes les récompenses qu’il a reçues pour son acharnement.
La force de Didier Pittet réside dans son charisme et sa capacité à écouter les autres. Devant la résistance de la profession, il s’entoure d’infirmières, et lan-ce une campagne d’affichage choc sur les murs de l’hôpital pour l’utilisation de la solution hydro-alcoolique: «Avant c’est pour lui, après c’est pour toi», avec des caricatures.
Peu à peu, l’idée fait son chemin, les échos deviennent positifs. L’Angleterre impose le désinfectant dans tous ses hôpitaux. Finalement, en 2005, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’intéresse à la stratégie de diffusion du produit. «L’OMS m’a demandé d’élaborer un plan de bataille hygiène, et de convaincre les pays, avec son soutien financier. On a repris le plan des HUG et on est allé voir les ministres de la Santé, à l’aide de 150 experts», se souvient-il. Pas moins de 171 des 194 Etats membres de l’ONU rejoignent alors la campagne, qui couvre près des 95% de la population mondiale. Une journée mondiale est consacrée à l’hygiène des mains, le 5 mai, depuis 2009.

A Shanghai, en Chine, en 2007.

Tout est bien qui finit bien? Pas vraiment, puisque dans un hôpital de brousse du Kenya, Didier Pittet découvre certes un flacon de désinfectant, mais celui-ci est enfermé sous clé, à cause de son prix exorbitant. Au Vietnam, les mains s’avèrent plus sales après avoir passé sous l’eau, même en utilisant le savon.
Déjà en délicatesse avec les entreprises pharmaceutiques qui souhaitent commercialiser le produit au prix fort, le médecin décide d’en libérer la recette, afin qu’elle reste accessible au plus grand nombre. «On peut fabriquer de l’alcool à partir de ressources que l’on trouve partout sur terre, sucre, riz, patate… L’important est la concentration du taux d’alcool.» Didier Pittet se considère avant tout comme un médecin. «L’humanitaire est ma passion. Depuis très jeune, je vais souvent en mission. J’aime les gens. A partir du moment où on peut les aider, il faut le faire avec ses capacités. Ensemble, on est plus fort que seul.»

Lors d’une mission en Afghanistan, avril 2012.

Le Henri Dunant de l’hygiène – qui dit s’inspirer davantage de Nelson Mandela – sera-t-il au chômage technique, lorsque tout le monde aura accès à un désinfectant? «Oh non, l’hygiène des mains n’est qu’une petite partie de toutes les mesures qu’il faudrait mettre en place dans les hôpitaux!»
Didier Pittet est mis à l’honneur dans un livre qui raconte son histoire. «Thierry Crouzet a renoncé à ses droits d’auteur. J’ai été très touché, c’est un immense cadeau.»

En chiffres

50 versions étaient en concurrence pour le produit définitif. Un groupe de volontaires les a toutes testées.

17 000 hôpitaux ont adhéré auprogramme mondial «Clean hands save your life», soit 171 pays.

70 000 personnes sont touchées par les maladies nosocomiales en Suisse, par an; 2000 en meurent.

8 millions de vies sauvées d’une infection liée aux soins chaque année dans le monde.

2007 est l’année durant laquelle Didier Pittet a été nommé Commander of the British Empire. Son nom circule pour le Prix Nobel de la paix.

1,7 milliard de francs, c’est la somme qu’il aurait encaissée s’il avait reçu 0,1 centime par flacon vendu chaque année. Ce qui en fait le médecin le plus cher au monde, par manque à gagner, estime avec humour, Bernard Gruson, ancien directeur général des HUG.

Eliminer les
 germes

Verser le gel 
ou la solution liquide en suffisance dans le creux d’une main.

Frotter les mains l’une sur l’autre, afin
 d’atteindre les interstices entre les doigts.

Etaler le produit jusqu’au début des avant-bras.

Nettoyer les ongles en les grattant contre la peau. Ce geste permet aussi de purifier les coussinets de la paume.

Désinfectant: étapes d’un combat

Economie de paix: cette expression revient très souvent dans la bouche de Didier Pittet. «Je ne me suis jamais posé la question de breveter. Il fallait trouver une solution au problème del’hygiène.» Son geste s’inscrit dans la démarche qui a déjà vu l’ouverture du protocole de soins pour la réhydratation et la nutrition (des enfants dans les pays défavorisés), ou dans l’informatique, le mouvement «open source».

Recette de désinfectant: de l’alcool (n’importe lequel, tant qu’il a la bonne concentration), du glycérol (émollient protecteur) et du peroxyde d’hydrogène (H2O2, un auto-stérilisant). Elle est disponible sur le site de l’OMS.

Genève: «J’ai eu la chance d’avoir une institution, les HUG, qui me soutienne.» Quand les spécialistes débattent, ils parlent du «Geneva Model».

Résistance: des voix musulmanes mettent en garde contre le désinfectant, qui contient de l’alcool. Le Coran interdit son ingestion par tous les moyens. Une étude démontre alors que la solution ne pénètre pas dans le corps. La Ligue islamique mondiale approuve son utilisation. Des pompiers craignent des incendies dans les hôpitaux avec «tout cet alcool». En Russie, les gens boivent le désinfectant. Il faut alors adapter sa formule.

Le livre

«Le geste qui sauve – des millions de vies, peut-être la vôtre», paraît aux éditions de l’Age d’Homme, en sept langues. Le journaliste Thierry Crouzet a renoncé à ses droits d’auteur en faveur du Fonds Clean Hands Save Lives. L’éditeur reversera, lui, 10% des gains.

www.cleanhandssavelives.org

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Rédactrice

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Photo:
Patrick Gilliéron Lopreno
Publication:
dimanche 25.05.2014, 17:00 heure

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