A force d’exercer un contrôle sur nos enfants, leur autonomie risque d’arriver sur le tard…

Les parents pots de colle

Ils gèrent le parcours scolaire et professionnel de leurs enfants, scrutent leurs loisirs et leurs fréquentations. Les Américains ont nommé «hélicoptères» ces 
parents surimpliqués… Il y en a en Suisse aussi!

L’expression «parents hélicoptères» a fait son entrée dans Wikipedia, version anglaise, avec la montée en puissance de la génération «millénium» (les jeunes nés entre les années 1980 et 2000).
On la devrait à un adolescent évoquant à son psy une mère toujours en train de voltiger dans les parages afin de me surveiller, tel un hélico en vol stationnaire, prête à plonger en piqué à la moindre alerte…

La notion a été propagée par les professeurs d’université quand la génération millénium s’est retrouvée sur les bancs des facultés, au tournant du siècle. Devenus parents, les baby-boomers se signalaient en téléphonant tous les matins à leurs enfants pour les réveiller, en se plaignant de leurs notes auprès des enseignants, en débarquant sur le campus ou lors des camps d’été, bref en faisant preuve d’hyper-interventionnisme.
Phénomène purement états-unien? Certainement pas, à en croire les spécialistes, même si on le désigne parfois ici à l’aide d’autres vocables.
On en a tous souri avec Tanguy, film emblématique d’une génération qui «tape l’incruste»: l’autonomie est désormais plus tardive. Les jeunes entrent plus tard dans la vie active: l’âge moyen du début d’apprentissage est passé de 16 à 18 ans. «On développe une relation parents-enfants qui n’existait pas auparavant, note Jérôme Rossier, spécialiste de l’orientation scolaire et professionnelle et professeur à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne. Les jeunes restent plus longtemps dans une situation de dépendance qui permet aux parents de s’ingérer.»
Ceci dans un environnement plus concurrentiel, voire menaçant. La Suisse reste relativement préservée des incertitudes économiques que connaissent ses voisins: chômage des jeunes avoisinant les 50% en Espagne, précarité des premiers emplois, accès au logement tenant du parcours du combattant, etc.

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Certains parents font des 
démarches professionnelles à la place de leurs enfants»

Pourtant, le monde professionnel est terriblement compétitif et génère davantage d’inquiétudes sur l’avenir des enfants: «Certains parents ont tendance à surinvestir les résultats de leurs enfants, observe Pierre-André Michaud, médecin-chef de l’Unité multidisciplinaire de santé des adolescents au Centre hospitalier universitaire vaudois. Aujourd’hui, les moins doués ne sont plus assurés de trouver un job. L’augmentation de la prescription de Ritaline témoigne notamment de cette angoisse parentale.»

Voici venir ces «hyper-parents» qui s’inquiètent, interviennent, s’immiscent, ont beaucoup de mal à lâcher prise.
Aux Etats-Unis, les sergents recruteurs voient des mères accompagner leur lardon de 20 ans à l’armée. Après avoir géré les agendas de ministres de leurs mouflets, ces mêmes parents font des démarches à leur place, en rédigeant par exemple lettres de postulation et curriculum vitae (31% de ceux-ci, selon une étude de l’Université du Michigan). Les entreprises accueillent désormais papa-maman à bras ouverts (lire encadré à la page suivante). Chez nous, de même, «certains parents font des démarches à la place de leurs enfants, sollicitent un entretien à des âges où ces derniers sont censés être autonomes», constate Jérôme Rossier.
On citera aussi ces parents de plus en plus nombreux à contester des notes, recourir contre un redoublement, voire ceux qui n’hésitent plus à faire appel à un avocat pour s’opposer à des sanctions, notamment dans l’affaire de fraude aux examens qui a suscité un vif débat à Genève…

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Les ados pensent qu'un portable, c'est la liberté, mais c'est aussi la meilleure manière de les suivre à la trace»

Les téléphones portables sont souvent mis en cause pour avoir favorisé l’émergence des parents hélicos. «Jusqu’à un passé récent, l’adolescence commençait quand les parents ne savaient plus à chaque minute où se trouvait leur enfant, ni ce qu’il faisait», relève Pierre-André Michaud. L’irruption des portables a tout bouleversé: les ados pensent que c’est une liberté mais c’est aussi la meilleure manière de les suivre à la trace, une dépendance, un lien constant… Quoi qu’il en soit, avec ou sans portable, le cap de l’adolescence – ce processus d’émancipation progressive qui implique de lâcher prise – a toujours été un grand défi pour les parents. A quel âge et selon quelles règles autoriser les sorties, l’alcool, la sexualité?
Un passage «difficile à négocier, dans lequel la confiance est centrale. Celle qu’il faut créer et qui permet de lâcher prise», souligne Pierre-André Michaud. Cette phase paraît d’autant plus incertaine, plus floue, que la confusion générationnelle est grande. Les parents d’après 68 ont indéniablement une plus grande proximité avec leurs enfants. Dans un univers qui encourage le jeunisme et incite à rester jeune à tout prix, les adultes ont emprunté leurs tenues, leurs codes, leurs expressions comme leurs baskets à leurs enfants. Et sont souvent plus actifs sur les réseaux sociaux!
Alors, pathétiques, les parents hélicos? Ils ont beau être décriés par la plupart des psys, une vaste étude américaine met l’accent sur «la puissante envie de bien faire qui les anime» et révèle chez eux un indice de bonheur supérieur à la moyenne…

Témoignages

Trois récits saisis au vol

Ses trois enfants, Mélanie* les a allaités jusqu’à 18 mois, 2 ans pour l’aîné parce qu’elle travaillait à mi-temps et que, «tous les experts vous le confirmeront, rien de tel que le lait maternel pour faire ses défenses immunitaires et mettre toutes les chances de son côté».

Quand ses enfants étaient petits, Mélanie enfourchait son vélo à midi pour leur faire à manger – à des bornes de son lieu de travail, en pédalant à toute berzingue «parce qu’ils n’avaient pas envie d’aller à la cantine scolaire». Aujourd’hui, elle continue évidemment de suivre de très près les faits et gestes de ses trois garçons, devenus de jeunes adultes (18 ans, 21 ans et 22 ans), à l’aide de tous les moyens à disposition (SMS, réseaux sociaux, Skype). Et se dit prête à tout lâcher, en cas d’appel, pour leur venir en aide.

Bertrand* a fait très fort. A la suite d’une faute professionnelle commise par son fils Arnaud (21 ans), ce cadre commercial a demandé à être reçu par le patron d’Arnaud au sein de ladite entreprise afin de plaider sa cause. Lors d’un entretien «d’homme à homme», il a épanché son cœur de père et obtenu qu’Arnaud soit réintégré.

Caroline* (19 ans), partie étudier à une heure de route du domicile familial, raconte avoir un lien très fort avec ses parents, voire «trop fusionnel». «Ma mère est tout le temps à s’inquiéter pour ma santé, à me dire que j’ai maigri, alors que je suis mince, mais en pleine forme… Pour être sûre que je me nourris bien, elle débarque régulièrement avec des rations de provisions pour un régiment. Elle m’amène des vitamines, des vêtements, fait les courses pour moi, me propose de me prendre mon linge à laver… Me téléphone et me SMS à tout bout de champ; je ne sais pas comment lui faire comprendre, sans lui faire de peine, que trop c’est trop.»

* Prénoms fictifs, personnes connues de la rédaction.

Insolite
: quand papa-maman s’invitent au bureau

Ils étaient présents aux réunions de crèches, aux séances scolaires, aux rendez-vous sportifs, aux journées portes ouvertes de l’université et bien plus encore. Ils n’allaient pas manquer cela… En novembre dernier, huit grandes entreprises ont organisé leur «Bring in your parents Day». A l’initiative du réseau de contacts professionnels online LinkedIn, Deutsche Bank, Logitech, Regus ou Trulia ont accueilli plusieurs milliers de pères et de mères, conviés à découvrir l’univers professionnel de leurs grands enfants dans leurs locaux de quatorze pays (la Suisse n’y figure pas encore, mais ça ne saurait tarder…).
Le fossé générationnel n’est plus ce qu’il était, notent en substance les recruteurs et responsables RH. Les jeunes diplômés restent plus longtemps chez leurs parents. «Des parents qui sont devenus des amis, en qui ils ont confiance», a témoigné la porte-parole de la société Enterprise Holdings dans le journal «Le Monde». Dont acte. Les entreprises informent, ouvrent leurs portes, acceptent que les parents s’impliquent. Pour la bonne cause: le moral des jeunes serait ainsi plus positif. Et c’est bien connu, les gens heureux sont aussi des salariés plus productifs.

Situations tests

A l’usage 
des parents 
(potentiellement) «hélicos»

1. Votre Charlotte adorée a violon le lundi et le mercredi, danse classique le mardi et le jeudi, piano et solfège le mercredi. Heureusement, le week-end, c’est plus cool: ski-club et théâtre en alternance. Et vous vous étonnez: dingue qu’on n’arrive jamais à passer du temps ensemble!

2. Votre second de 8 ans vous demande encore de lui attacher ses lacets. Vous faites toujours le lit et le ménage de votre grand ado et vous prévoyez – quel bonheur! – d’allaiter la petite dernière jusqu’à ses 3 ans.

3. Julie vient de faire un 0 à son épreuve de maths. Vous avez tendance, avouez-le, à prendre la chose personnellement. Idem pour la défaite de Jules à son dernier match de tennis (c’est votre faute, vous l’aviez mal préparé…).

Voilà qui part de très bonnes intentions… Et vous conduit tout droit au vol stationnaire type du «parent hélicoptère»! Cela dit, rien n’est perdu et ces excès de zèle se corrigent aisément. Le message des experts pourrait se résumer aux points suivants:
• Un enfant constamment pris en charge risque de perdre confiance en lui, de se croire tout permis, de devenir angoissé ou colérique.
• Laissez-les être des enfants! Oubliez vos velléités de perfection et même si des activités adaptées sont souvent bénéfiques – donnez-leur le temps de s’ennuyer.
• Les parents doivent eux aussi aspirer à avoir une vie professionnelle, sociale et affective épanouie.

Jusqu’où suivriez-vous vos enfants?

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Veronica Aldazabal

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Photo:
Illustrations: Fanchon Raposo
Publication:
lundi 10.02.2014, 12:30 heure

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