Les prénoms de la discorde

Société Si les prénoms admis par les officiers de l’état civil sont de plus en plus nombreux, tous ne passent pas la rampe. Les parents de Nutella et de Fraise ont été désapprouvés.

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Un prénom commercial porte préjudice à un enfant»

Stéphanie Rapoport

La naissance des jumeaux est annoncée pour ce printemps. Deux filles? Deux garçons? Une fille et un garçon? Caroline Corminboeuf (34 ans) et son compagnon se réservent la surprise. Du coup, ce couple de Chaux-de-Fonniers prévoit au moins quatre prénoms: «On aura une petite liste et on se décidera en voyant la tête des bébés», sourit la future maman. Les critères qui comptent à ses yeux: des prénoms faciles à prononcer et à orthographier, mais qui ne soient pas trop courants.
Ses enfants ne s’appelleront donc pas Emma, Chloé ou Léa, ni Gabriel, Liam ou Théo. Il s’agit des trios de prénoms les plus choisis en 2013 en Suisse romande (dernier palmarès de l’Office fédéral de la statistique). Pour s’inspirer, en plus de tendre l’oreille aux suggestions de son entourage, la jeune femme consulte plusieurs livres et sites Internet.

«Un vrai casse-tête»

Stéphanie Rapoport (42 ans), auteure spécialisée dans les prénoms

 

La Française Stéphanie Rapoport, auteure du guide annuel L’Officiel des prénoms (Éd. First), a créé avec son mari le site meilleursprenoms.com il y a quinze ans: «Lorsque j’ai eu mes enfants, ça a été un vrai casse-tête pour choisir les prénoms. J’avais envie de trouver des informations objectives et elles n’existaient pas.» Palmarès, origines, sonorités, elle s’est lancée dans un répertoire des prénoms et de leurs racines et s’est spécialisée dans ce domaine au cours des années. La quadragénaire indique que les tendances actuelles sont aux prénoms courts, au féminin comme au masculin. Son analyse des prénoms préférés des Romands en 2013: «Emma est le prénom par excellence qui a brillé au XIXe siècle. Il évoque aussi bien Emma Bovary que l’héroïne de Jane Austen.
Gabriel appartient à plusieurs registres. C’est un classique intemporel, qui vient de l’Ancien Testament.»

Pas de Titeuf, Fraise ou Nutella

M, le nom de scène du chanteur Matthieu Chedid, est aussi un prénom

Selon Stéphanie Rapoport, le répertoire des prénoms s’est élargi d’un tiers en France depuis 1993. Cela s’explique par des assouplissement dans la législation, afin d’éviter qu’il y ait deux poids deux mesures entre les décisions des officiers de l’état civil.
Tous les choix des parents ne sont pas pour autant admis. En 2012, la justice française a refusé qu’un enfant se prénomme Titeuf. Et en janvier, le tribunal de Valenciennes, dans le Nord-Pas-de-Calais, a refusé à deux couples de parents leurs choix: Fraise et Nutella sont devenues Fraisine et Ella. «Il est normal d’avoir dit non à Nutella. Un prénom commercial porte préjudice à un enfant. Il pourrait faire l’objet de moqueries et avoir des séquelles psychologiques, voire un traumatisme», estime la spécialiste, qui précise qu’aux États-Unis, on donne sans conséquence des prénoms de marques.

Zowie Bowie, fils de David Bowie, est devenu Duncan Jones.

Zowie Bowie, fils de David Bowie, est devenu Duncan Jones.
Zowie Bowie, fils de David Bowie, est devenu Duncan Jones.

Concernant Fraise, elle se montre plus dubitative: «Il y a déjà pléthore de prénoms de fruits, comme Cerise, Clémentine, Prune, Pomme, Myrtille ou Framboise. Le juge a évoqué l’expression Ramène ta fraise, qui porterait préjudice à l’enfant. Que dire alors de Bien fait pour ta pomme, Cerise sur le gâteau ou Se prendre une prune
Que se passerait-il si des parents optaient pour Nutella en Suisse? «Cela ferait débat. L’officier de l’état civil dirait non. Les parents pourraient demander une décision formelle et faire recours. Ce serait alors au tribunal de trancher», répond Ariane Bochud, cheffe de secteur au Service état civil et légalisations du canton de Genève.
Elle observe en Suisse aussi un élargissement de la palette des prénoms: «Le contexte a changé, on est devenu beaucoup plus souple au fil du temps, en acceptant notamment un diminutif tel que Dan comme prénom à part entière. Dans notre pays, un prénom est à l’appréciation de l’officier de l’état civil. Un enfant ne doit pas en porter un qui pourrait lui porter préjudice dans le milieu dans lequel il vit.»
Ariane Bochud précise que tous les prénoms ne peuvent pas être vérifiés: «Il se peut qu’un prénom étranger très mélodieux corresponde à une marque ou autre dans sa langue d’origine.»

Le cinéaste Jacques Perrin avec ses fils: Lancelot et Maxence.

Changer de prénom ou de nom

Prénom et patronyme définissent en partie un individu. Ils ont un lien étroit avec sa vie privée, sociale, administrative et professionnelle. Toute personne est libre de demander un changement de prénom ou de nom en Suisse, pour autant que les motifs soient légitimes. «Ce n’est pas parce qu’on a aimé tel personnage de telle série à la mode qu’on peut demander un nouveau prénom», souligne Ariane Bochud. En revanche, si la symbolique ou l’histoire d’un prénom dessert quelqu’un et qu’il se fait appeler autrement, il peut s’en séparer.
Sur les changements de patronymes, la fonctionnaire genevoise constate de nombreuses requêtes: «Il s’agit principalement d’adolescents ou de jeunes adultes qui n’ont plus de contact avec leur père et qui ne s’identifient pas à leur nom de famille. Ils préfèrent prendre le nom de leur mère.»
Si l’on choisit ses amis, ce n’est le cas ni de sa famille, ni de son prénom, ni de son nom… Aux futurs parents d’en avoir conscience!

Les stars sont très inspirées dans le choix des prénoms

Poppy (pavot), Daisy (pâquerette), Petal (pétale) et Buddy (copain), enfants du cuisinier Jamie Oliver
Ea, fille du chanteur Francis Lalanne
Lourdes Leon, fille de la chanteuse Madonna
North (nord), fille de l'actrice de téléréalité Kim Kardashian
K, fille du designer Philippe Starck
Inca, fils du chanteur Florent Pagny
Egypt, fils de la chanteuse Alicia Keys
Mao, fils du réalisateur Luc Besson
Ignatius, fils de l'actrice Cate Blanchett
Satheene, fille du mannequin Laeticia Casta

Brooklyn, avec sa mère Victoria Beckham. 

Charlie

Du succès à la réserve

Le prénom Charlie, d’origine anglaise, est en croissance exponentielle en France depuis quelques années selon la spécialiste des prénoms Stéphanie Rapoport. En 2013, il a été attribué à 625 garçons et 600 filles, un record. De quelle manière l’attentat contre le journal satirique «Charlie Hebdo», survenu à Paris le 7 janvier, influencera-t-il cette évolution?
«Je pense que ça va porter un coup d’arrêt à cette croissance. Au lieu de l’attribuer comme premier prénom, les parents changent d’avis et le sélectionnent comme deuxième ou troisième prénom. C’est une façon de rendre hommage, tout en restant discret», répond Stéphanie Rapoport.

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Joëlle Challandes

Rédactrice

Photo:
Getty Images, Keystone, David Shankbone, Flickr/Jamie John Davis
Publication:
lundi 02.03.2015, 15:10 heure



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