Manon Schick, journaliste de formation, a fait de son engagement son métier.

Les droits humains au cœur de son combat

La Vaudoise Manon Schick dirige la section suisse d’Amnesty International depuis sept ans, organisation de défense des droits humains qu’elle a rejointe comme bénévole en 1995. Droits humains et féminisme rythment le quotidien de cette femme engagée.

Manon Schick (43 ans) nous reçoit chez elle, à Lausanne. La veille, son collègue de la section turque d’Amnesty International (AI) a été libéré, avant d’être arrêté à nouveau dans la matinée. En colère, elle avoue que la nuit a été agitée.

D’où vous vient cette ferveur pour les droits humains?
Je suis sensible aux injustices depuis toute petite. C’est lié à mes origines allemandes, je trouvais inacceptable de voir ma famille séparée par un mur à Berlin. Une fois le mur tombé, mon père a pu revoir ses cousins, trente ans après leur séparation.

L’héritage familial a donc eu un fort impact.
Oui, l’éducation donnée par mes parents m’a influencée. Ma mère me rappelait toujours qu’en tant que jeune femme, elle n’avait pas le droit de vote en Suisse. Ni le droit d’ouvrir un compte en banque. Elle essayait toujours de me sensibiliser au fait que les femmes ont dû se battre pour cet acquis. Ce côté féministe de ma mère m’a marquée.

Vous souvenez-vous de votre premier acte militant?
J’avais 13 ans, je me suis engagée contre l’apartheid. J’allais coller des étiquettes sur les ananas dans les supermarchés pour boycotter les produits venant d’Afrique du Sud. Je trouvais incroyable qu’à mon époque, dans un pays, des personnes ne pouvaient pas s’asseoir sur le même banc d’un bus, car elles n’avaient pas la même couleur de peau.

«

Ce côté féministe de ma mère m'a marquée»

Manon Schick

Vous faites de la sensibilisation aux droits humains dans les écoles. La jeune génération s’indigne-t-elle?
Oui, elle s’indigne mais d’une autre façon, en relayant une pétition sur les réseaux sociaux par exemple. C’est ce que j’appelle le «clictivisme», avec une valeur un peu dépréciative. Faire un clic sur Facebook n’a jamais sauvé personne. D’un autre côté, c’est important car cela permet de relayer une préoccupation, de sensibiliser des personnes. L’idée serait d’en faire quelque chose après, comme, par exemple, d’écrire une lettre aux autorités ou de participer à une manifestation.

Mais cela nécessite du temps...
C’est l’autre problème des réseaux sociaux, une cause est remplacée dans la demi-heure par une autre. On peut être indigné par la situation des Rohingya en Birmanie et l’oublier trois mois après. L’engagement sur la durée semble une notion perdue.

Vous fêtez vos sept ans à la tête d’Amnesty International section suisse. Votre bilan?
Le bilan est assez contrasté... Il est très positif à titre personnel. Je suis fière de diriger cette organisation, car l’équipe est formidable et on a pu mener des activités et campagnes qui ont porté leurs fruits. Mais il est mitigé par rapport à la situation actuelle des droits humains. Pour tous ceux qui défendent les droits fondamentaux, l’élection de Trump a constitué un retour massif en arrière. Il y a dix ans, la communauté internationale avait un discours bien plus favorable aux droits humains. Aujourd’hui, on a des présidents qui méprisent les droits humains.

Quelle est votre plus grande fierté dans votre engagement à Amnesty?
Il y a beaucoup de moments de fierté ou de succès lorsque l’on a contribué à quelque chose de positif. Je crois que sans ces moments-là, j’aurais arrêté et mes collègues ou les militants d’Amnesty aussi. Quand on rencontre quelqu’un qu’on a contribué à libérer, c’est très fort. Ces succès-là nous portent.

N’y a-t-il pas de la frustration?
Oui, il y a beaucoup de frustration. En même temps, aucun d’entre nous dans ce travail ou cet engagement n’est dupe. Nous savons que nous ne réussirons pas à changer le monde du jour au lendemain. Mais nous sommes fondamentalement optimistes, sinon nous ne ferions pas tout cela.

Vous avez un travail parfois déprimant. Que faites-vous pour déconnecter?
Je chante dans un chœur, ça me vide la tête. J’aime faire du ski ou du jogging, être dans la nature et me ressourcer. J’aime lire, voyager. J’adore aussi cuisiner et partager cela avec des amis. Voilà, le monde est tel qu’il est mais il est 19 h, j’ai le droit de m’installer les pieds sous la table. Mais j’avoue que c’est parfois difficile, je dors mal et j’ai de la peine à déconnecter.

Y a-t-il une cause qui vous importe particulièrement?
La question du droit des femmes, car elle concerne la moitié de la population de cette planète et de la Suisse. Il y a une nécessité d’action. Quand j’ai fait ce livre («Mes héroïnes, des femmes qui s’engagent», Editions Favre), c’était assez évident qu’il traite de la question du droit des femmes. Je citais toujours Mandela comme mon héros, personnage masculin, ce qui en dit beaucoup sur notre société. Les femmes sont relativement peu mises en valeur, moins célèbres et leurs combats moins valorisés. J’ai voulu ouvrir les yeux sur ces femmes qui s’engagent pour que d’autres s’en inspirent.

Quelles sont vos revendications en tant que féministe engagée?
Selon moi, la revendication de base du féminisme est de vouloir une société dans laquelle les hommes et les femmes ont les mêmes droits. Il n’y a pas d’esprit de revanche et le but n’est pas que les femmes aient plus de droits. Nous voulons simplement une société égalitaire. C’est une société que les hommes ne peuvent que revendiquer, car ils n’ont aucun avantage d’avoir une société inégalitaire.

A quel niveau se situent les inégalités entre les hommes et les femmes en Suisse?
Il y a toute une série de discriminations dont les femmes sont victimes et qui n’évoluent pas, comme les différences salariales. Les rapports montrent que la Suisse n’est pas en progression. La question de la violence domestique est aussi très présente en Suisse. Il y a eu des progrès certes, mais il manque de la sensibilisation dans certains cantons. Il faut prendre des mesures qui permettent de protéger les personnes menacées. L’endroit où les femmes risquent le plus, ce n’est pas un parking sombre la nuit, mais leur chambre à coucher. La Journée internationale des droits des femmes du 8 mars permet de sensibiliser les gens.

Est-ce possible de s’engager pour une autre cause lorsqu’on en a défendu une toute sa vie?
Avec Amnesty, c’est comme entrer dans une «secte» (rires). On n’en sort pas si facilement. Nous sommes avec des gens qui partagent nos valeurs, ont le même enthousiasme, la même volonté de changer ce monde. Mais il y a plein d’autres organisations qui font un travail formidable. Je ne m’imagine pas directrice d’AI jusqu’à ma retraite, il faudra un jour laisser la place à la jeune génération avec l’élan et la force de reprendre. Je serai sans doute capable d’adapter mon enga­gement mais je resterai membre d’Amnesty jusqu’à la fin.

Manon Schick sensibilise les jeunes au sujet des droits humains. Comme ici, avec des étudiants d’une école professionnelle lausannoise.

FIFDH (9 au 18 mars, GE)

Film, forum et droits humains

Le Festival du film et forum international sur les droits humains, dont Amnesty International est partenaire, réunit cinéastes, artistes, activistes et expert(e)s autour des droits humains.

Le Festival du film et forum international sur les droits humains

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Sylvain Bolt

Rédacteur

Photo:
Darrin Vanselow
Publication:
lundi 05.03.2018, 12:00 heure



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