Le cinéaste américain Martin Scorsese (74 ans) sur le tournage de «Silence», en salle dès le 8 février.

Martin Scorsese: Dieu et le cinéma sont ses passions

Interview Le célèbre réalisateur livre une odyssée spirituelle sur des prêtres chrétiens persécutés au Japon. Il nous parle de sa foi, de ses batailles et de ses acteurs fétiches, De Niro et DiCaprio.

Quand on demande à Martin Scorsese si Dieu et le cinéma sont ses deux grandes passions, il répond oui sans hésiter. Fervent catholique qui se destinait à la prêtrise avant de se dévouer au 7e art, le fameux cinéaste new-yorkais propose dans son nouveau film une exploration du christianisme. Silence est l’adaptation d’un roman de Shûsaku Endô qu’il rêvait de porter à l’écran depuis près de trente ans.

Au XVIIe siècle, deux prêtres jésuites portugais – le père Rodrigues (Andrew Garfield) et le père Garupe (Adam Driver) – osent se rendre au Japon où les chrétiens sont persécutés et cruellement torturés. Leur mission est de retrouver leur mentor, le père Ferreira (Liam Neeson). Ce dernier a disparu sans qu’on sache s’il se cache, s’il a été exécuté ou s’il a renié sa religion et s’est converti au bouddhisme. Durant ce dangereux périple, la foi du père Rodrigues est durement testée. Comment interpréter le silence de Dieu face à la souffrance humaine? Et que signifie être un vrai chrétien? Telles sont les questions que soulève cette odyssée spirituelle puissante, d’une grande beauté visuelle. Affable, érudit et l’œil malicieux derrière ses épaisses lunettes carrées, le réalisateur nous reçoit en exclusivité dans la suite d’un palace parisien. Interview.

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Rien ne peut remplacer mon besoin de spiritualité»

«Silence», votre nouveau film se lit comme une exploration du christianisme. Occupe-t-il une place de choix dans votre filmographie?
Oui, je crois. Au cours des années, j’ai réalisé de nombreux films qui touchent au thème de la foi. Si l’on remonte à Mean Streets, le film débute par une voix off qui dit qu’on ne rachète pas ses péchés à l’église. On les rachète dans la rue. Là où j’ai grandi, et cela est valable pour le reste du monde, on se comporte d’une façon quand on entre dans un lieu sacré et d’une autre quand on en sort. Dès lors comment pratiquer sa foi à l’extérieur, là où se répandent le crime, des manières de penser primitives et des pratiques commerciales douteuses?

Comment vivez-vous personnellement votre foi?
Après toutes ces années, j’y reviens toujours et encore. C’est peut-être plus facile à dire aujourd’hui avec le recul: j’ai éprouvé une certaine satisfaction à faire des films, à travailler avec des gens incroyables et à voir qu’on se souvient d’un grand nombre de mes films. Mais rien ne peut remplacer mon besoin de spiritualité. Ce film est une exploration de ma foi. Je trouve extraordinaire d’avoir réussi à le financer par les temps qui courent. Silence sort finalement par hasard à un moment où il semble avoir une résonance avec le monde d’aujourd’hui.

Êtes-vous surpris par la montée de l’intégrisme et de l’extrémisme religieux?
Je ne m’y attendais pas mais je lis beaucoup sur l’Histoire. Je ne suis pas un historien mais je me rends compte qu’on vit un retour du balancier. D’habitude, c’est ce qui se produit après la désintégration d’un grand empire. La chute de l’URSS a créé un vide et la montée du nationalisme. Et le nationalisme s’accompagne d’une certaine étroitesse d’esprit. J’adore l’idée de préserver les coutumes et la culture de chaque pays, puisque c’est de cela qu’il relève. Mais en même temps, la technologie nous permet aujourd’hui de nous ouvrir davantage à d’autres façons de penser et à d’autres cultures. Pourtant, on se referme sur soi et la méfiance règne, ce qui mène au désastre.

Bande annonce du film «Silence» (âge légal: 16 ans / âge suggéré: 16 ans)

Où intervient la religion?
C’est dans ce contexte qu’elle surgit au premier plan, mais il s’agit d’une religion qu’on ne peut pas remettre en question ou explorer. Il faut juste l’accepter telle quelle et je ne suis pas certain que cela soit une bonne chose. Il n’y a plus de tolérance et, du coup, on vit une époque dangereuse.

Vous aviez songé à devenir prêtre dans votre jeunesse. Pas de regrets d’avoir abandonné cette idée?
Non, ce n’était pas pour moi. Le sacerdoce est une authentique vocation. Cela signifie qu’il faut agir avec compassion, faire preuve d’altruisme. On doit se départir de soi, dépasser son orgueil. C’est l’odyssée du père Rodrigues dans mon film: comment peut-on être un vrai chrétien si on ne dépasse pas son orgueil? On retrouve cette thématique dans La Puissance et la Gloire et Le Fond
du problème, les romans de Graham Greene. Les histoires de vocation m’ont toujours fasciné. J’aime les personnages qui doivent aller au-delà d’eux-mêmes d’une manière ou d’une autre, comme c’est le cas dans Raging Bull et Aviator.

Comme vous dites, financer vos films aujourd’hui n’est pas une mince affaire. Mais si l’on remonte aux années 1970, aviez-vous pu facilement réaliser «Taxi Driver»?
Non, parce que le studio était très inquiet au sujet du langage, de la violence et des thèmes du film. Jodie Foster interprétait une prostituée mineure. Les producteurs du film venaient de remporter un Oscar pour L’Arnaque. Grâce à leur influence et à l’affiche qui réunissait De Niro et moi, on a réussi à mener à bien le projet, mais le budget était minuscule. On a aussi dû mener une lutte acharnée avec le studio qui voulait faire des coupes au montage. C’était une situation réellement épouvantable.

Robert De Niro est l’un de vos acteurs fétiches. Pourquoi dites-vous qu’il est la seule personne qui vous comprenne vraiment?
Parce qu’il sait où j’ai grandi. Il traînait avec une bande de jeunes gars, à quelques pâtés de maisons de chez moi. Le quartier était rempli d’Italo-­Américains. Il fréquentait des garçons très durs qui n’étaient pas sympas avec moi ni avec mes amis mais lui était gentil. Il avait 16 ans et je me suis souvenu de lui des années plus tard lorsqu’on s’est retrouvés à un dîner organisé par Brian de Palma. Lui aussi m’a reconnu et on a réalisé qu’on avait plein de choses en commun.

Comme quoi par exemple?
Il était attiré par le même type de personnages que moi. Il  n’avait pas peur de se glisser dans leur peau, leurs émotions et états psychologiques extrêmes. Et il y avait un lien de confiance entre nous. Au cinéma, le grand problème a toujours été le suivant: à un moment donné le studio, un producteur ou alors un acteur s’empare de ton film. Et nous savions tous les deux qu’il ne ferait jamais ça. C’est la même chose avec Leo DiCaprio.

Vous lui faites la même confiance?
Oui. Ce qui est intéressant avec Leo, c’est qu’il a trente ans de moins que moi mais une sensibilité semblable à la mienne. Il me fait toujours écouter de la musique des années 1940. Et je lui dis: «J’ai grandi avec cette musique. Je connais ce morceau!» Il a envie d’être sur la même longueur d’onde que moi, et il y est. La seule différence entre nous, ce sont les trente ans qui nous séparent et le fait que je suis de New York et lui de Californie!

N’allez-vous pas d’ailleurs tourner à nouveau avec De Niro et DiCaprio?
Dans The Irishman, je crois qu’il y aura De Niro et Al Pacino. Avec Leo, on planche toujours sur le scénario de The Devil in the White City mais aussi sur deux autres projets. Leo me manque. J’aime travailler avec lui et passer du temps en sa compagnie. Il a une très bonne énergie.

Êtes-vous ravi qu’il ait enfin remporté un Oscar?
Bien sûr! Tourner The Revenant a été l’expérience la plus dure de sa vie. Il a failli complètement perdre la boule. Je connais Iñárritu, le réalisateur du film, et on rigolait. Je lui racontais que parfois Leo venait me voir et me disait: «Regarde ce qu’il m’a fait faire!» Et je lui répondais:  «Mais cela en vaudra la peine, je t’assure!» (Il éclate de rire)

Dans le regard du maestro

Martin Scorsese naît en 1942 à New York de parents d’origine sicilienne. Après des études de cinéma, il est acclamé pour «Mean Streets», son premier film avec Robert De Niro. Il remporte la Palme d’or en 1976 pour «Taxi Driver» avant de mener De Niro à l’Oscar pour son rôle de boxeur dans «Raging Bull». On lui doit aussi le chef-d’œuvre mafieux «Les Affranchis» et «Gangs of New York». En 2013, «Le Loup de Wall Street» marque sa cinquième collaboration avec Leonardo DiCaprio.

Interview de Martin Scorsese sur Europe 1

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Miguel Cid

Rédacteur

Photo:
Keystone
Publication:
lundi 06.02.2017, 14:02 heure



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