L’intellectuel français Michel Serres au bord du Léman: «J’aime me promener, si possible chaque jour. Je suis un ancien alpiniste, qui n’a plus droit qu’à l’horizontalité!» 

«Je suis encore assez naïf»

A 83 ans, le philosophe français Michel Serres a démissionné de l’Université californienne de Stanford, où il a enseigné trente ans. L’historien des sciences continue d’écrire. Rencontre lors de son récent passage à Genève. 

Coopération.  Pourquoi avez-vous proposé aux Français de faire la grève de l’anglais l’automne dernier?
Michel Serres.  J’aime l’anglais: j’ai enseigné quarante-sept ans aux Etats-Unis! Mais aujourd’hui, sur les murs de Paris, les publicités ont plus ou moins supprimé la langue française. Quel snobisme de la part des gens de la finance!

En Suisse alémanique, l’enseignement du français aux élèves de primaire est menacé, au profit de l’anglais. Votre réaction?
Il est très intéressant pour un Suisse de savoir le français, l’allemand et l’italien. Si vous remplacez ces langues par l’anglais, vous allez perdre des trésors culturels. Depuis la plus haute antiquité, il existe dans le monde une langue dominante et une langue de communication. Il faut un équilibre entre les deux.

La langue d’un lieu, un trésor culturel?
La langue est le premier trésor culturel d’un lieu. L’angle d’attaque de l’anglais n’est pas celui du français, de l’allemand ou de l’italien. On n’invente que dans sa propre langue à certains égards.

A propos d’invention, vous dites dans votre dernier livre – «Petite Poucette» – que tout est à inventer avec l’essor des nouvelles technologies. Comment ça?
On vit une période de changements plus importants qu’on ne croit. L’invention de l’écriture et de l’imprimerie ont transformé de manière décisive les mœurs, les habitudes et les institutions. Ce sera pareil avec la révolution numérique.

Qu’est-ce qui est remis en question?
Il y a un changement dans les métiers, qu’il s’agisse de l’enseignement, de la médecine ou de l’entreprise. Le malade qui va voir un médecin a déjà tapé sa maladie sur Wikipédia. Il rencontre quelqu’un qui n’est plus tout à fait lié au rang d’autrefois. Il y a une sorte d’équilibration des relations humaines.

«

Internet véhicule
 à la fois le bien et 
le mal. C’est pareil avec le livre»

Est-ce positif?
Oui, lorsque l’information est partagée, il y a un progrès dans l’humanité, c’est agréable. Tout ce qui est démocratique me plaît. Cela donne une chance d’égalité entre les gens. Bien sûr qu’on trouve aussi des horreurs sur Internet. Mais dans le livre c’est pareil. Tous deux véhiculent à la fois le bien et le mal.

Cet accès facilité à la connaissance est un grand défi pour les enseignants…
J’emploie le mauvais mot dans Petite Poucette. Je parle de «savoir» plutôt que d’«information». Si l’on veut connaître la physique quantique, on va voir ce que Wikipédia dit et on tombe sur des équations épouvantables. Pour les comprendre, nous avons besoin d’un professeur. Le rôle du professeur, qui doit faire passer de l’information à la connaissance, devient plus important.

Habitant le virtuel, les enfants ont selon vous une tête différente de celle des générations qui les précèdent. C’est-à-dire?
Les sciences cognitives, qui explorent dans le détail le cerveau, les aires neuronales et les neurones eux-mêmes, donnent déjà de bons résultats. On a pu observer que les neurones excités par la lecture du livre ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux qui sont excités par l’écran. Ce déplacement a déjà eu lieu.

On ne lit pas pareil surun support papier que sur l’écran?
Non, tout comme on n’a pas lu le livre de la même façon qu’on a lu un manuscrit, ni un manuscrit de la même façon qu’on apprenait par cœur un poème quand on n’avait pas l’écriture. Il y a des déplacements d’activités intellectuelles et neuronales qui sont liés au couple support-message. C’est passionnant.

Quel type d’utilisateur d’Internet êtes-vous?
Ça fait très longtemps que j’écris mes livres en utilisant un ordinateur. Je crois que j’ai vécu la révolution d’Internet un peu comme un ouvrier qui avait une pelle et qui a vu arriver la pelle mécanique. Il a rangé sa pelle, il a mis les mains derrière le dos et il a regardé la pelle mécanique faire son travail. Je peux envoyer une conférence de France en Australie et elle arrive quelques secondes après. Je suis encore assez naïf pour trouver cela miraculeux!

Pourquoi avoir choisi la Silicon Valley, en Californie, au début des années 1980?
Un peu par hasard. J’enseignais déjà sur la côte est des Etats-Unis et la côte ouest m’a fait des propositions. J’ai beaucoup suivi l’évolution des nouvelles technologies, qui ont eu lieu en trois temps. Il y a d’abord eu la création des grandes compagnies qui ont fait le matériel, ensuite les grandes compagnies qui ont fait le logiciel, et maintenant l’adaptation à la société. C’est IBM, Microsoft puis Google.

Y aura-t-il une suite à «Petite Poucette»?
Oui, je continue d’écrire.

Que signifie le mot retraite pour vous?
Hélas pas grand-chose. Je voudrais bien me reposer. Mais je crois que j’ai en réserve ce qu’on appelle le repos éternel… Je me reposerai alors surabondamment!

Portrait express


Citoyen du monde

Origines. Naissance de Michel Serres à Agen, dans le sud-ouest de la France, le 1er septembre 1930. Il est issu d’une lignée de paysans et de mariniers. Agé aujourd’hui de 83 ans, il est arrière-grand-père.

Carrière. Il sert dans la marine française entre 1956 et 1958. Philosophe et historien des sciences, ce docteur ès lettres fait une carrière de professeur en France et aux Etats-Unis. Souvent récompensé et distingué, il est membre de l’Académie française depuis 1990. Il se dit volontiers citoyen du monde.

Cervin. Passionné de montagne, il est allé au sommet du Cervin. Désormais, il marche en plaine: «La verticalité m’étant interdite, je suis devenu un alpiniste horizontal!»

Radio. Pour la dixième année, il propose chaque dimanche sur France Info des chroniques décalées, liées à l’actualité, avec le journaliste Michel Polacco. Pour écouter «Le sens de l’info»: www.franceinfo.fr/le-sens-de-l-info

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Joëlle Challandes

Rédactrice

Photo:
Patrick Gilliéron Lopreno
Publication:
lundi 27.01.2014, 14:00 heure

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