Douglas Kennedy: «La vie est un mélange de moments extraordinaires et de moments glauques.»

«La curiosité fait rester jeune»

Interview L’écrivain américain aux 11 millions de livres vendus est l’un des prestigieux invités du Festival international de films de Fribourg (FIFF). Il se confie.

Quand l’auteur Douglas Kennedy a accepté de venir au Festival international de films de Fribourg (du 31 mars au 8 avril) afin de présenter six films de son choix, Donald Trump n’était pas encore président des États-Unis. Pourtant Douglas Kennedy a sélectionné des longs métrages qui montrent les noirceurs de l’Amérique. Mais n’est-ce pas la marque d’un grand écrivain que de sentir les forces en mouvement et les problématiques qu’elles engendrent? Car il est de cette étoffe. Bien qu’il soit extrêmement populaire – près de 11 millions de livres vendus en douze langues, trois récits de voyage, un livre philosophique et des nouvelles – Douglas Kennedy est adoubé par la critique qui reconnaît l’énergie de sa plume, le «sonner vrai» de ses dialogues, la complexité de ses personnages. Autre trait remarquable: son goût pour la rencontre et l’échange, lui qui parle aussi couramment le français et l’allemand.

Comment vivez-vous l’élection de Donald Trump?
C’est difficile. Figurez-vous qu’il m’arrive de regretter George W. Bush. Comparé à Trump, il faisait figure d’homme des Lumières! Si on m’avait dit qu’un jour j’aurais la nostalgie de Bush… (rires) Même s’il y a une érosion démocratique aux États-Unis, la présence d’un gouvernement d’extrême droite à la tête du pays va peut-être générer des résistances. La période pourrait devenir intéressante.

Allez-vous vous engager pour défendre votre vision de l’Amérique?
Je ne suis pas un citoyen passif. Depuis toujours, je scrute le monde qui m’entoure et j’essaie de comprendre ce qui se joue. Je m’engage déjà d’une certaine manière: chaque jour, je publie un billet à consonance politique sur ma page Facebook. Cela intrigue certains de mes lecteurs d’ailleurs: «Pourquoi vos propos s’orientent-ils de plus en plus vers la politique?» Quand on est écrivain, on est forcément en prise avec l’actualité. Mes romans reflètent la vie contemporaine.

Vous venez de publier un essai de philosophie, «Toutes ces grandes questions sans réponse». L’âge vous a rendu plus grave?
J’ai conscience d’être entré dans le troisième trimestre de ma vie. Oui, dans ma famille les gens meurent vieux! (rires)  Je ne pense pas que l’âge rende sage. Mon père est ainsi resté un gosse toute sa vie. Il y a des gens qui cherchent à comprendre leurs contradictions et deviennent sages; et d’autres qui ne font jamais ce travail. L’enfer, ça n’est pas seulement les autres, comme le disait Sartre. C’est aussi soi-même. On est très doué pour construire notre propre malheur! Moi, aujourd’hui, je me sens mieux dans ma peau qu’il y a vingt ans.

Vous avez une vision existentialiste de la vie?
L’idée que l’on est responsable de ce que l’on fait de sa vie est très ancrée en moi. Chaque décision et chaque action nous engagent dans un mouvement de vie. Il faut en être conscient pour ne pas fabriquer sa propre prison. La vie charrie beaucoup de contrariétés, de drames, d’échecs; or la plus grosse déception ne vient pas d’elle, mais de nous-mêmes en ne devenant pas ce que l’on pourrait devenir! On devrait se souvenir tous les jours que vivre est un cadeau. Et persévérer dans la quête de soi.

Vous avez des regrets?
Comme tout le monde, j’ai dû faire face à des tragédies, ma mère ne m’a pas aimé par exemple. Un jour, quand j’étais enfant, elle m’a dit: «Tu es la pire chose qui me soit arrivée.» J’ai eu mon lot de chagrins, de déceptions et d’échecs personnels – notamment un divorce compliqué – et professionnels. Mais j’ai admis que tout cela faisait partie de la vie... Et la vie, c’est un mélange de moments extraordinaires et de moments glauques.

«

On devrait se souvenir tous les jours que vivre est un cadeau »

Qu’est-ce qui vous nourrit?
La culture! La culture, c’est mon église. Presque chaque jour, je me confronte à une œuvre artistique: dimanche dernier, je suis allé voir le dernier film de Jim Jarmusch.Lundi soir, c’était un concert de musique classique, mardi, une pièce de théâtre. La culture me nourrit tout le temps. C’est ce qui me rend si citadin. J’aime voyager, j’adore les grands espaces mais je ne pourrais pas vivre dans un désert culturel. J’ai visité 60 pays, mais je ne possède des appartements qu’à New York, Londres, Paris, et Berlin, où je passe chaque année plusieurs semaines.

Et votre plaisir, où crèche-t-il?
J’éprouve du plaisir quand je voyage. J’en ai aussi dans mon intimité, dans l’amitié, qui compte beaucoup pour moi, dans la découverte de choses nouvelles. Je pense que la curiosité est essentielle pour rester jeune et conserver le goût de vivre. En tout cas, mon plus grand déplaisir dans la vie, c’est l’ennui.

Vous êtes content de votre vie, alors?
Ce serait terrible si j’étais satisfait de moi-même. Je n’ai jamais oublié cette phrase de mon grand-père, qui était un joaillier juif dans le quartier des diamantaires à Manhattan: «Il ne faut jamais tomber amoureux de son propre parfum.» Une phrase essentielle. Imaginez que je sois amoureux de mon parfum d’écrivain à succès, je me répéterais, je m’écouterais écrire. Le début de la fin!

Que voyez-vous de votre fenêtre à New York?
Je vis dans l’un des derniers quartiers populaires de Manhattan. C’est un quartier où vivent beaucoup de Coréens. J’habite au 16e étage d’un immeuble qui était un magasin pendant les années 1920-1930. Lorsque je regarde par ma fenêtre, cela a un petit côté Edward Hopper: la solitude crève le paysage. Juste en face de chez moi, je vois toujours une femme asiatique seule dans un bureau éclairé jusque tard dans la nuit. Autour d’elle, tout est noir. Elle reste seule dans un spot lumineux. Je la regarde avec le même questionnement que James Stewart quand il scrute ses voisins dans «Fenêtre sur cour», de Hitchcock» (rires).

Que représente la Suisse?
Il y en a plusieurs... Entre Zurich et Lausanne, il y a un monde! Étant déjà venu une dizaine de fois en Suisse, je commence à savoir regarder le pays au-delà des clichés. Genève n’est pas que la ville des banquiers: on y trouve aussi des HLM. La Suisse est dense, complexe et unique. À la fois hors de l’Europe, mais importante dans le monde européen. Je me réjouis de venir à Fribourg. J’espère avoir du temps pour aller me recueillir sur la tombe de Graham Greene, l’un de mes héros littéraires, enterré à Corseaux (VD).

Douglas Kennedy s’astreint à écrire 500 mots par jour.

En visite à Fribourg...

Douglas Kennedy (62 ans) est né à Manhattan. En 1974, il part étudier un an à Dublin. En 1988, il s’installe à Londres, où il est journaliste et démarre sa carrière d’écrivain. Il publie en 1994 son premier roman «Cul-de-sac» qui sera adapté au cinéma. Son deuxième roman «L’homme qui voulait vivre sa vie» connaît un premier succès international. L’auteur est l’invité du Festival international de films de Fribourg où il anime une masterclass le 1er avril.

Les six films présentés par Douglas Kennedy au Festival international de films de Fribourg

  1. The Apartment, de Billy Wilder,
  2. The Big feat, de Fritz Lang,
  3. Paths of Glory, de Santley Kubrick
  4. The Searchers de John Ford
  5. Seconds, de John Frankenheimer
  6. Sweet smell of success, d’Alexander Mackendrick
Douglas Kennedy se livre dans "Toutes ces grandes questions sans réponse"
Festival international de films de Fribourg

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Véronique Châtel

Rédactrice, Paris

Photo:
AFP
Publication:
lundi 27.03.2017, 13:55 heure



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