Le guêpier d’Europe. Originaire d’Afrique tropicale, il s’est adapté aux changements climatiques en colonisant de nouveaux territoires.

Voyages à hauts risques

Oiseaux Le printemps est la saison où les migrateurs retrouvent leurs sites de reproduction. Comme toujours? Pas tout à fait. Deux tiers d’entre eux sont affectés par le réchauffement climatique. À terme, c’est tout l’équilibre des écosytèmes qui est menacé.

Un havre de paix que rien ne vient troubler. Nous sommes au centre-nature BirdLife de La Sauge, près de Cudrefin (VD), sur la rive sud-est du lac de Neuchâtel. Une oasis de nature gérée par l’Association suisse pour la protection des oiseaux, ASPO/BirdLife Suisse.
Sur les sentiers qui longent les étangs et la forêt riveraine, nous suivons son directeur pour la Suisse romande, François Turrian, avec l’espoir de voir des oiseaux migrateurs. À cette époque de l’année, ils devraient avoir investi leurs territoires. Le retour des oiseaux s’échelonne entre fin février et mi-mai. Quand ils seront tous là, entre 60 et 80 espèces habiteront les 20 hectares de la réserve. Soit des milliers d’individus qui se cachent dans les feuillages des arbres et les buissons.

François Turrian (54 ans) aux aguets dans un des observatoires de la réserve de La Sauge.

François Turrian (54 ans) aux aguets dans un des observatoires de la réserve de La Sauge.
François Turrian (54 ans) aux aguets dans un des observatoires de la réserve de La Sauge.

Parmi les nombreuses menaces auxquelles doivent faire face chaque année ces grands voyageurs – tempêtes, sécheresses, destruction des habitats, chasse – le réchauffement climatique n’est pas des moindres. Dans quelle mesure les a-t-il déjà affectés? «Pour répondre, il faut d’abord connaître le fonctionnement d’un oiseau migrateur, explique François Turrian. Deux éléments sont à distinguer: l’inné et l’apprentissage. L’inné est la composante génétique: quand arrive le moment de partir, un oiseau migrateur est programmé du point de vue hormonal pour se mettre en route. Le rapport entre la durée du jour et celle de la nuit va induire le départ en migration par l’émission d’hormones qui l’incitent à se nourrir davantage. L’apprentissage ensuite: c’est en suivant leurs parents ou d’autres oiseaux que les jeunes vont mémoriser leur trajet.»

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Combinant leur mémoire prodigieuse des paysages survolés à d’autres systèmes d’orientation (position du soleil pour les migrateurs diurnes, des étoiles pour les migrateurs nocturnes, sensibilité aux champs magnétiques terrestres), les oiseaux migrateurs sont capables d’une certaine «plasticité». Et pas seulement par rapport à leur trajectoire de vol, mais aussi à d’autres influences. «Des espèces peuvent, dans une certaine mesure, adapter leur horaire de migration en réponse au changement climatique, indique Sophie Jaquier, biologiste à la Station ornithologique suisse de Sempach (SOSS). C’est le cas, par exemple, du gobemouche noir et du rougequeue noir.»
Propos confirmés par François Turrian: «Une partie des oiseaux migrateurs, surtout les migrateurs à courte distance qui vont passer l’hiver sur les bords de la Méditerranée, nous reviennent en moyenne une semaine plus tôt aujourd’hui qu’il y a trente ou quarante ans. Comme la fauvette à tête noire, le rougegorge ou le pouillot véloce.»

  • Le gobemouche noir. Venant d’Afrique de l’Ouest ce migrateur au long cours traverse les Alpes une semaine plus tôt qu’il y a quarante ans.
  • Le rougequeue noir. Matinal, il se met à chanter environ 90 minutes avant le lever du soleil. Il nidifie dans les bâtiments et les anfractuosités.
  • Le rougegorge familier. Sous son apparence candide, il sait affûter bec et ongles quand il s’agit de défendre son territoire contre des intrus. Forêts et jardins lui servent d’habitat.
  • La tourterelle des bois. Victime notamment d’une chasse souvent illégale, ses effectifs ont diminué de 40% en quelques années.
  • Le pouillot véloce. Il niche en Suisse d’avril à début août et passe l’hiver dans le bassin méditerranéen.
  • Le garrot à œil d’or. Il hiverne notamment en Suisse mais niche dans les forêts de Scandinavie et du nord de la Russie.
  • Le guêpier d’Europe. Originaire d’Afrique tropicale, il s’est adapté aux changements climatiques en colonisant de nouveaux territoires.
 

Trois à quatre becquées par heure

Pour un oiseau migrateur, revenir plus tôt sur son site de nidification peut être un avantage. Arrivé le premier, il pourra défendre son territoire contre les concurrents. «Mais attention! met en garde le spécialiste de La Sauge, cette stratégie de revenir plus vite et d’essayer de nicher plus vite n’est pas sans risques. Le cycle de la reproduction est lié à la nécessité de pouvoir trouver assez de nourriture adaptée aux oisillons.» Or, quand un oiseau nourrit sa progéniture, il lui amène trois à quatre becquées par heure. «Là où le bât blesse, c’est qu’il y a parfois un décalage entre le pic d’éclosion des insectes – qui constituent la nourriture d’une grande partie des oiseaux migrateurs – et la période de reproduction des oiseaux, poursuit le biologiste. Là aussi, une adaptation doit se faire mais elle n’est pas évidente pour certaines espèces. Le gobemouche noir, par exemple, un migrateur à longue distance, souffre particulièrement de ce décalage.»
La quête de la nourriture constitue, en effet, le «nerf» de la migration. La graisse accumulée durant les semaines qui précèdent le départ leur servira de «carburant» pour affronter des distances parfois très longues qui les séparent de leurs sites de reproduction. Jusqu’à 5000 voire 6000 km pour les migrateurs transsahariens. Si les migrateurs à courte distance prennent entre 13 et 25% de poids en plus, les migrateurs au long cours voient le leur augmenter parfois de plus de 50%.

«

Certaines espèces reviennent plus tôt qu’il y a quarante ans»

François Turrian, biologiste

Détérioration des lieux d’escale

Manger pour voler: un impératif pour les oiseaux migrateurs qui implique de trouver suffisamment de nourriture également sur les lieux d’escale. Or, en raison des activités humaines non durables (surexploitation de l’eau douce, urbanisation, agriculture intensive, emploi de pesticides à large échelle) ou à cause du réchauffement climatique (sécheresses, désertification), ceux-ci se réduisent comme peau de chagrin ou s’appauvrissent du point de vue de la biodiversité.
Une étude récente menée par BirdLife International et son partenaire aux États-Unis, la National Audubon Society, montre l’impact actuel du changement climatique sur l’avifaune ainsi que les effets à venir si nous n’inversons pas la tendance. En Afrique, par exemple, continent d’où proviennent environ 70% des oiseaux qui nichent chez nous (le reste venant de pays méditerranéens), 62% des espèces devront vivre sur des territoires réduits ou subiront des pertes de populations. Seuls 38% profiteront des modifications du climat.
Les canards nordiques pourraient être parmi les gagnants en termes de distances parcourues. Des hivers doux font que certaines espèces n’ont plus besoin de venir hiverner en Suisse car elles trouvent suffisamment de nourriture au nord de l’Europe où les plans d’eau ne gèlent plus.
«Les oiseaux sont des baromètres de notre environnement, souligne François Turrian. Si certaines espèces se raréfient, c’est tout l’équilibre des écosystèmes qui s’en trouverait menacé. Un exemple: les oiseaux mangent de grandes quantités d’insectes. Du coup, ceux-ci pourraient pulluler, occasionnant des ravages aux cultures ou devenant vecteurs de maladies.»

François Turrian (à g.) indique à ses collaborateurs Mélanie (au milieu) et Vincent la présence d’oiseaux migrateurs dans les arbres de la réserve.

François Turrian (à g.) indique à ses collaborateurs Mélanie (au milieu) et Vincent la présence d’oiseaux migrateurs dans les arbres de la réserve.
François Turrian (à g.) indique à ses collaborateurs Mélanie (au milieu) et Vincent la présence d’oiseaux migrateurs dans les arbres de la réserve.

Les identifier à leur chant

La balade continue à travers la réserve. Canards colvert, foulques et autres oiseaux d’eau sédentaires glissent sur les eaux calmes des étangs.
De la forêt de frênes nous parvient le chant des oiseaux qui ont déjà pris possession de leur territoire. «On entend le pinson des arbres, le grimpereau des jardins, le rougegorge et le troglodyte mignon», déclare François Turrian.
Passionné d’oiseaux depuis son enfance, il peut reconnaître le chant d’au moins 300 espèces!
Modeste, il estime que cela n’a rien d’exceptionnel. «Identifier les oiseaux à leur chant est pour l’ornithologue le meilleur moyen de les recenser et de cartographier leurs territoires.»
«Magnifique! s’exclame-t-il soudain, un chevalier culblanc!» Aussitôt, il pointe ses jumelles en direction du petit échassier qui se tient au bord de l’étang, prêt à fendre sur une proie. «C’est un migrateur à longue distance en train de traverser la Suisse, précise le spécialiste. Il vient d’Afrique et il s’est arrêté ici pour refaire ses réserves d’énergie. Ensuite, il continuera sa route pour aller nicher au nord, probablement quelque part entre la Laponie et la Russie, dans la taïga ou les marais. La Sauge, c’est son «restoroute», conclut François Turrian, visiblement ravi de cette belle observation. 

L’étourneau sansonnet. Ce migrateur à courtes distances a une alimentation variée: insectes, vers, baies, fruits et graines.

Oiseaux migrateurs

D’où viennent-ils?

Les oiseaux migrateurs parcourent des distances parfois considérables pour rejoindre leur lieu de nidification au printemps et d’hivernage en automne. Quatre exemples.

Sources vogelwarte.ch; Blaise Mulhauser, «Oiseaux migrateurs – En vol vers la Suisse», Éd. Mondo; infographie Niki von Almen

BirdLife
Station ornithologique suisse de Sempach
www.oiseaux.net

D’ici la fin du siècle, l’impact du réchauffement climatique sur les oiseaux migrateurs pourrait être considérable. Les explications de Sophie Jaquier (34 ans), biologiste à la Station ornithologique suisse de Sempach (SOSS).

Des espèces pourraient disparaître

Sophie Jaquier (34 ans), biologiste

Sophie Jaquier (34 ans), biologiste
Sophie Jaquier (34 ans), biologiste

Pourquoi certains oiseaux migrent et d’autres pas?
Sous nos latitudes, certaines espèces ne trouvent de quoi se nourrir qu’à la belle saison et doivent se déplacer en
hiver, généralement vers le sud, pour trouver assez de nourriture. C’est le cas de beaucoup d’insectivores comme les hirondelles ou les fauvettes, qui passent l’hiver en Afrique tropicale.
Les oiseaux granivores peuvent, eux, trouver des graines en hiver chez nous. Ils se déplacent moins loin au sud ou restent même en Suisse. Les mésanges, insectivores, restent chez nous toute l’année mais changent leur diète à la saison froide: elles se sustentent alors de graines.

La situation des migrateurs est-elle alarmante?
Les oiseaux migrateurs font face à bien des dangers non seulement en migration, mais aussi sur leurs sites de reproduction. Leurs habitats de reproduction et leur sites d’escale peuvent disparaître, être dégradés ou faire l’objet de dérangements humains.
Naturellement dangereuse, leur migration comprend souvent la traversée d’obstacles considérables comme les Alpes, la Méditerranée et le désert du Sahara. Et cela deux fois par année! À cela s’ajoute une chasse souvent illégale dans les pays du pourtour méditerranéen qui fait plusieurs millions de victimes chaque année parmi les migrateurs.

Le réchauffement climatique a-t-il modifié leurs habitudes?
La Station ornithologique suisse a observé une modification du passage printanier et automnal de certains migrateurs. En automne, d’aucuns hivernant au sud du Sahara survolent la Suisse de plus en plus tôt. Ils peuvent ainsi gagner les zones d’hivernage avant le début de la saison sèche. Le gobemouche noir, par exemple, traverse les Alpes une semaine plus tôt qu’il y a quarante ans.
En revanche, certaines espèces hivernant en Méditerranée retardent leur passage. Leur arrivée plus précoce en zone de nidification, combinée à un départ plus tardif, leur permet d’élever une nichée de plus qu’autrefois. Le rougequeue noir par exemple migre en automne dix jours plus tard qu’il y a quarante ans.

Si le réchauffement climatique se poursuit au même rythme qu’aujourd’hui, quelle pourrait être la situation en 2100?
On estime que le centre de répartition des espèces d’oiseaux européennes se sera déplacé d’environ 550 km au nord-est à la fin du siècle. L’aire de répartition de certaines espèces devrait même rétrécir d’un cinquième.
Les espèces arctiques, sub-antarctiques et de la péninsule ibérique devraient souffrir le plus du changement climatique. Certaines espèces ne vivant qu’en Europe ou presque voient leur risque d’extinction augmenter.

Birdlife et Coop brico + loisirs

En collaboration avec Coop brico + loisirs, BirdLife Suisse invite la population à participer à l’action «Oiseaux de nos jardins» qui se déroulera du 6 au 8 mai. Chacun est invité à observer et à noter les oiseaux pendant une heure – en matinée – dans son jardin ou dans un parc. Les résultats peuvent ensuite être communiqués via dépliant ou en ligne à BirdLife Suisse.
L’action «Oiseaux de nos jardins» est cette année placée sous le thème «Des jardins remplis d’arbres». En proposant des buissons indigènes dans son assortiment, Coop brico + loisirs offre un biotope et de la nourriture à de nombreux animaux. Toutes les informations pour participer à l’action: www.birdlife.ch/fr/OiseauxJardins

La nouvelle brochure BirdLife «Arbres et arbustes dans les agglomérations» peut être commandée au prix de 4 fr. sur: www.birdlife.ch/shop

Par ailleurs, le 10 mai aura lieu la «Journée mondiale des oiseaux migrateurs».
Le thème de cette année est l’abattage, le prélèvement et le commerce illégal des oiseaux migrateurs.

À voir. L’exposition temporaire intitulée «L’envolée nordique: Pinsons du Nord et oiseaux migrateurs» est à découvrir jusqu’au 4 septembre 2016 au Jurassica Museum, le musée d’histoire naturelle de Porrentruy (JU). www.jurassica.ch

Regarder le film: «Le peuple migrateur»

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Vidéo «Oiseaux migrateurs et changement climatique»

Reportage TSR à la Grande Cariçaie

Première nidification de l’échasse blanche en Suisse (15.07.2013)

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Jean Pinesi

Rédacteur

Photo:
Charly Rappo, Getty Images, Alamy, Fotolia, Keystone, SP
Publication:
dimanche 01.05.2016, 14:30 heure



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