Lieu de passage des Palermitains: la place Garibaldi, avec le Teatro Politeama au style néoclassique.

Palerme, capitale multiethnique

Palerme est cette année capitale italienne «des cultures», avec plus de 800 événements à l’affiche. Fierté de la ville sicilienne: la biennale d’art contemporain Manifesta 12. L’occasion rêvée de découvrir ses trésors arabo-normands, ses palais et sa cuisine de rue.

Oubliez pour une fois Rome, Florence et Venise, villes d’art étouffées par le tourisme de masse. Cette année, choisissez une destination plus intrigante: Palerme, «capitale italienne de la culture». Ou plutôt: «des cultures» car, à 200 km de la Tunisie et au cœur de la Méditerranée, elle a toujours été une ville multiethnique et un carrefour des peuples, des Phéniciens aux Grecs, des Arabes aux Espagnols. Aujourd’hui libérée de l’emprise de la mafia, elle affiche fièrement son patrimoine artistique et historique, ainsi que sa grande ferveur culturelle et économique.

Des trésors de l’Unesco

Lorsque l’on arrive pour la première fois dans la capitale sicilienne, une visite de ses trésors arabo-normands des IXe au XIIe siècles s’impose. Ils ont d’ailleurs été inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco.

Pour commencer, partez à pied ou à vélo depuis l’imposant Teatro Massimo, puis descendez le long de la via Maqueda, parcours historique piétonnier de la ville, et profitez de la spectaculaire place octogonale des Quattro Canti datant du XVIIe siècle. Faites un premier arrêt à l’église de la Martorana, située à un jet de pierre, construite en 1141 et présentant des mosaïques byzantines et des fresques du XVIIIe siècle. Direction ensuite la cathédrale, ornée d’une balustrade en marbre décorée de statues de saints et d’un splendide portique gothique, et dépassez la file de touristes allemands recueillis devant la tombe de l’empereur Frédéric II de Souabe.

D’autres perles à découvrir: le Palazzo Reale ou palais des Normands, construit vers le Xe siècle par les émirs arabes, et la chapelle palatine, couverte de mosaïques sur fond doré. Terminez votre visite par l’église de San Giovanni degli Eremiti, l’un des plus beaux bâtiments médiévaux de la ville, avec ses dômes rouges de style arabe et son cloître.

Un renouveau microéconomique

fourmille d’innombrables autres églises et palais. Deux d’entre eux sont incontournables: l’église du Gesù ou Casa Professa, apothéose du baroque, et le Palazzo Valguarnera-Gangi, où a été tournée la célèbre scène de bal du film «Le Guépard» avec Claudia Cardinale et Alain Delon.

Mais le cœur historique de la ville est également une mosaïque de boutiques, bars, bistrots et marchés animés en plein air, dont ceux de Ballarò et de la Vucciria. A déguster en se baladant: un granité au café ou une brioche à la crème glacée. La street food est aussi à l’honneur, avec au choix: arancini (croquettes de riz), panelle (crêpes à la farine de pois chiches) ou encore pain ca’ meuza («pain à la rate»).

Depuis quelques années, le centre historique a retrouvé son essor, notamment grâce à l’association Alab réunissant 70 boutiques d’artisanat créatif: de la céramique à la couture, du recyclage au design. «L’association valorise la microéconomie locale, avec une crois-sance annuelle du chiffre d’affaires de 20%, relève son président Pietro Muratore. Et cela à la plus grande joie des nombreux touristes qui se promènent, enchantés, dans les ruelles!» Le labyrinthe de rues étroites autour de la Piazza Croce dei Vespri abrite ainsi un essaim de boutiques et de stands.

Mais revenons à Palerme, capitale de la culture. Ce titre n’est pas seulement honorifique: un programme riche de plus de 800 événements, de l’art à la littérature, du théâtre à la musique, s’enchaîne chaque jour dans la ville, sans aucun temps mort.

Palerme de nuit.

Plein phare sur l’art contemporain

Le mécène Massimo Valsecchi dans une salle en restauration du Palazzo Butera.

Le mécène Massimo Valsecchi dans une salle en restauration du Palazzo Butera.
http://www.cooperation.ch/Palerme_+capitale+multiethnique Le mécène Massimo Valsecchi dans une salle en restauration du Palazzo Butera.

L’événement sans doute le plus attendu est Manifesta 12, l’exposition biennale et itinérante d’art contemporain. Elle investira plusieurs lieux dont le Palazzo Butera, palais de 7000 mètres carrés datant du XVIIIe siècle et surplombant le golfe de Palerme, dans le quartier arabe de la Kalsa. Ici séjournèrent Goethe et diverses têtes couronnées... mais les lieux avaient besoin d’être restaurés. Le palais a été racheté il y a trois ans par le galeriste et mécène milanais Massimo Valsecchi, avec sa femme Francesca. Ces propriétaires d’une prestigieuse collection d’art ont décidé de quitter Londres pour Palerme, après 50 ans dans la capitale britannique. Le couple a mis en vente une œuvre de Gerhard Richter de sa collection afin d’acquérir le Palazzo Butera.

Le ressenti de Massimo Valsecchi sur la ville est élogieux. «En parcourant les allées du marché de Ballarò, en visitant ses églises et ses palais, en rencontrant ses habitants, j’ai été frappé par cette ville et son ADN: son hospitalité, sa faculté d’intégration. En ce moment historique où le rêve d’une Europe unie décline et où les frontières se ferment, la Sicile ouvre ses bras à toutes et à tous.»

Le Palazzo Butera deviendra bientôt un musée abritant la collection d’art des Valsecchi, dans le but «d’apporter à Palerme le meilleur des cultures du monde, de l’art gréco-romain au Suisse Johann Heinrich Füssli». A partir du mois de juin, le palais accueillera aussi Manifesta 12 et les œuvres d’artistes internationaux. «Il y aura même un Suisse, dont je ne peux encore divulguer le nom», confie le mécène.

Palerme, capitale culturelle

La renaissance de Palerme après la mafia

Maire de Palerme (avec deux interruptions) depuis 1985, Leoluca Orlando parle des changements de la ville: grâce à la culture, à la fin de la honte de la mafia et à l’accueil des migrants.

Monsieur le Maire, quelle est votre relation avec la Suisse?
Je suis né le 1er août, le jour de la fête nationale suisse. Quoi de plus? Cette année, nous avons ouvert la saison d’opéra au Teatro Massimo avec «Guillaume Tell». Sans oublier l’extraordinaire tradition de pâtisserie suisso-palermitaine liée à Caflisch, qui était originaire des Grisons.

«Palerme, de capitale de la mafia à capitale de la culture»: quelle est la part de vérité de ce titre lancé dans les médias?
Palerme est au niveau mondial la ville qui a le plus changé sur le plan culturel au cours de ces 40 dernières années. Bien sûr, Prague, Moscou ou Berlin ont aussi changé, mais à cause de la chute du Mur et de la fin de l’Union soviétique. La renaissance de Palerme est née de l’intérieur, grâce à ses propres forces, y compris grâce à ceux qui ont donné leur vie pour la libérer de l’emprise mafieuse. L’atout majeur de cette ville aujourd’hui, c’est ce que j’appelle «une saine estime de soi».

Palerme possède une vraie vocation multiculturelle, accueillant notamment plus de 30 000 immigrants légaux. Comment réagissez-­vous face à l’intolérance et à la xénophobie croissantes?
Pour nous, la seule et unique race est la race humaine. Qui vient à Palerme est Palermitain! J’aime évoquer l’histoire d’un jeune Palestinien qui ne pouvait pas passer ses examens de médecine ici, à l’université, parce qu’il était «illégal», «clandestin», mais qui a tout de même obtenu son diplôme et a remporté un concours dans un hôpital de la ville.
Palerme est une capitale de la Méditerranée, une ville du Moyen-Orient en Europe. Nous sommes fiers de contribuer à la construction d’une synagogue, d’avoir donné au dalaï-lama le statut de «citoyen d’honneur», de célébrer le Nouvel An chinois sur les marches du Teatro Massimo et d’accueillir chaque année la plus grande Gay Pride d’Europe du Sud.

Quels lieux conseillez-vous pour découvrir Palerme côté culture?
Je vous invite à visiter les Cantieri culturali de la Zisa, une ancienne manufacture de meubles transformée en citadelle de la culture, qui regroupe des ateliers d’artistes, des projets autour du théâtre, des start-up lancées par des jeunes mais aussi le Centre international de la pho­tographie, l’Institut Goethe, le Centre culturel français…

Propos recueillis par Rocco Notarangelo


texte:
Rocco Notarangelo
Photo:
Pucci Scafidi
Publication:
dimanche 29.04.2018, 23:00 heure