Patricia Kaas, une voix d’énergie et de mélancolie. La chanteuse aux 17 millions d’albums est de retour.

«Je suis pleine d’une énergie joyeuse»

Interview Patricia Kaas nous parle de son burn-out, des textes féministes de son nouvel album, et de sa vie.

Patricia Kaas, ce qui frappe dans votre dernier album, c’est sa charge émotionnelle très forte. La douleur et la tristesse ne vous quittent-elles donc jamais?
J’ai un côté joyeux, mais il y a toujours une certaine mélancolie – je ne dirais pas tristesse. Elle fait partie de moi à cause d’expériences douloureuses, de personnes que j’ai aimées et qui ne sont plus.

Comment avez-vous surmonté ces pertes?
En allant de l’avant, en acceptant qu’il reste des cicatrices une fois les blessures refermées. Et même si c’était possible, je ne voudrais pas qu’on me les enlève.

Et aujourd’hui, comment allez-vous?
Très bien. Je suis pleine d’une énergie joyeuse, même si j’éprouve un certain stress.

Pour quelle raison?
Je suis anxieuse car il s’agit de mon premier album depuis longtemps avec de nouvelles chansons.
Bien que je ne n’aie pas été inactive au cours des treize dernières années: j’étais en tournée avec deux spectacles exigeants Kabaret et Kaas chante Piaf. Je trouve donc malvenu qu’on parle de mon retour en France et de mon soi-disant come-back. Mais c’est ainsi que les choses fonctionnent dans le domaine du spectacle.

Vos textes ont une note très personnelle. Le bon accueil réservé à votre autobiographie, intime et très sincère, «L’Ombre de ma voix» vous a-t-il donné un courage renouvelé?
Ce qui est déterminant, c’est ce qu’on révèle de soi et de quelle manière. Je suis une personne discrète, mais je
tenais à rappeler que les personnes célèbres et qui gagnent beaucoup d’argent ne sont pas à l’abri de la souffrance. Parfois elles ne vont pas bien. Elles ont mal au ventre ou se disputent avec quelqu’un. On ne peut pas constamment sourire et être disponible pour répondre à toutes les demandes d’autographes.

«

Je me sens prête pour un nouveau départ»

D’un autre côté, ça fait partie du monde glamour du showbiz…
Exactement, il n’est vraiment pas facile de composer avec tous ces sentiments contradictoires. Après mon autobiographie dans laquelle je parlais de mes avortements, j’ai interprété dans un téléfilm le rôle d’une mère qui avait perdu ses enfants.
Puis, il y a eu l’hommage à Piaf et la mort de ma chienne maltaise Tequila lors de la Baloise Session. Ça a été très dur. Tequila n’avait que 11 ans. Bien que cela puisse paraître étrange, elle était comme une fille pour moi.

Vous êtes pourtant parvenue à donner votre concert.
Après quelques chansons, j’ai dû expliquer au public pourquoi j’étais si affectée. Cette manifestation bâloise ne me porte vraiment pas chance. C’est là, lors d’un précédent concert, que j’ai appris la mort d’un de mes frères.

Comment avez-vous affronté ce nouveau coup du sort?
Bien que Tequila m’ait cruellement manqué, j’ai fini la tournée. J’ai même demandé aux organisateurs de la prolonger, parce que j’avais peur de me retrouver seule dans ma maison à Saint-Rémy-de-Provence.
La très mauvaise période qui a suivi là-bas s’est soldée par un épuisement psychique si profond que je voulais tout abandonner.

Qu’est-ce qui vous a sauvée?
J’ai du mal à positiver, mais je suis une battante.
Je suis aussitôt allée chez un médecin de mes amis et je lui ai dit: «J’ai besoin d’aide!» Il m’a conseillé un psychiatre et, six mois plus tard, je me sentais beaucoup, beaucoup mieux.

Quels enseignements en avez-vous tirés?
J’ai essayé d’alléger ma vie autant que possible.
J’ai vendu la maison du sud de la France et renoncé à produire l’album moi-même.

Et cela vous a-t-il apporté le soulagement espéré?
D’un côté, c’est agréable d’avoir moins de responsa­bilités. Mais d’un autre, j’avais oublié que la maison de disques arrive avec ses propres idées sur ce que doit chanter Patricia Kaas…

Sur quoi portaient vos différends?
Ils voulaient quelque chose de gai, de rythmé. J’ai dit que je suis plutôt une chanteuse de ballades émouvantes. Ils souhaitaient un single comme Mon mec à moi ou Mademoiselle chante le blues.
Le résultat de ce bras de fer est Madame tout le monde, que j’ai retravaillé encore et encore, parce que je n’étais pas prête à chanter un texte qui ne me correspondait pas.

Et à présent, êtes-vous en accord avec cette chanson?
Oui, parce qu’elle parle de tout ce que l’on attend d’une femme aujourd’hui: elle doit être mère, mais très belle. Elle doit tout faire sans aide et mener un combat féministe pour obtenir le même salaire qu’un homme ou... devenir présidente.

Comment réagissez-vous à ces attentes?
Autrefois, il était impensable pour moi d’admettre que je n’arrivais pas à faire certaines choses ou que j’étais fatiguée.
Aujourd’hui, je reconnais que je suis faillible, comme tout être humain.

À quel moment avez-vous su que votre album serait consacré à la condition de la femme?
J’ai d’abord commencé par me demander comment et où le créer. Puis j’ai reçu les premières propositions de chansons et de textes: Ma tristesse est n’importe où, que j’aime particulièrement, Cogne et La maison en bord de mer.
Le jeune directeur artistique m’a demandé s’il m’était possible de les chanter. J’ai répondu «bien sûr!», ce sont des thèmes d’actualité et qui touchent la femme que je suis.

Avez-vous déjà été confrontée à la violence domestique?
J’avais déjà chanté Cogne, il y a quelques années, pour une campagne contre la violence envers les femmes.
À l’époque, j’avais hésité, me disant que ce ne serait pas une chanson qui empêcherait un homme de frapper sa femme. Puis j’ai compris qu’il fallait libérer les femmes de la peur et de la honte de parler de ce qu’elles avaient vécu. C’est pour cela que j’aborde aussi l’inceste. Il faut briser le tabou qui entoure ces thèmes dans le débat public.

Votre manière de chanter, intimiste et lancinante, sert parfaitement ces sujets.
Je ne me suis pas retenue en chantant, mais je me suis limitée à l’essentiel, faisant confiance à la force évocatrice des textes.
Peut-être sent-on une certaine maturité dans l’interprétation. C’est en tout cas la première fois que j’aime autant un album juste après avoir terminé l’enregistrement… qui a été long et ardu. Aussitôt rentrée à la maison, j’ai appelé mon manager, qui se trouvait en Thaïlande, et lui ai dit, avec des larmes de joie: «Cyril, cet album est si beau! Il m’émeut, j’en suis très fière.»

Qu’est-ce qui a changé?
J’ai davantage confiance en moi. Je ne cherche pas quelque chose de bien léché et commercial. Je chante, tout simplement. Et mon vécu m’aide. Avec Adèle, je me sentais un peu dans le rôle de ma mère, quand elle me donnait des conseils: «La vie n’est pas facile, et lorsque tu es une femme elle est encore plus difficile!» (Rires)

Adèle est-elle un personnage de fiction?
Un soir, j’ai mangé avec le poète slameur Ben Mazué. Il a écrit cette chanson pour moi. Il y a donc un peu de moi dans Adèle. J’avais même eu l’idée de donner son nom à l’album, mais la maison de disques a jugé que ça induirait le public en erreur.

Ou il aurait fallu y inclure un duo avec la star anglaise…
C’est une belle idée, mais ce serait un sacré défi, parce qu’elle a une très belle voix. Cependant, avec ma nouvelle confiance en moi, ça devrait aller! (Rires)
En fait, j’aimerais beaucoup chanter en duo avec une femme. J’ai aussi déjà pensé à Anna Calvi ou Skin, la chanteuse de Skunk Anansie.

Il y a quelques années, vous disiez que vieillir ne vous faisait pas peur, mais que vous appréhendiez votre 50e anniversaire. Or le voilà qui approche, avec décembre… Quel est votre sentiment maintenant?
Cela reste un cap difficile à franchir, pour une femme encore plus que pour un homme – de nouveau.
Je me dis que ce n’est qu’un chiffre, parce que je ne me sens pas si vieille, mais je mentirais en disant que ça me laisse indifférente.
J’essaie de voir le bon côté des choses, de me réjouir d’être parvenue jusque-là en bonne santé.

Que souhaitez-vous pour les dix ans à venir?
Pendant la thérapie suivant mon burn-out, j’ai dû inscrire sur une feuille blanche ce qui me manquait.
J’ai alors pensé à la visite d’une kermesse ou du marché de Noël de Munich. Des choses simples de ma jeunesse, les sentiments qui y sont liés et qu’on ne peut pas acheter.

Il y a dix ans, vous avez quitté la Suisse pour la Provence. Qu’est-ce qui vous a manqué? Les amis, la cuisine? Les impôts moins élevés?
J’ai toujours aimé la fondue, même avant de vivre en Suisse, mais ce n’est pas le menu idéal en tournée, sinon on a un poids sur le ventre et toujours soif. Évidemment, je payais bien moins d’impôts qu’en France, mais pour moi, ce n’était pas déterminant. J’ai choisi Zurich comme havre de paix, pour récupérer. Dans ces conditions, on ne se constitue pas un large cercle d’amis.

Être la cadette de sept enfants, comment ça vous a marquée?
Mes frères aînés ayant déjà quitté la maison, ma mère a eu plus de temps pour moi et m’a beaucoup gâtée. C’est pour cela que ça a été particulièrement dur lorsqu’elle est morte du cancer.
Je n’ai pas vraiment savouré mes premiers succès, assombris par ce deuil. Mais ressentir l’amour du public m’a aidée pendant cette période.

Patricia Kaas lors de notre interview à Paris: «J’ai davantage confiance en moi. Je chante, tout simplement. Et mon vécu m’aide.»

Vous n’avez pas encore trouvé le grand amour…
Quand tu ne t’acceptes pas toi-même, que tu ne t’aimes pas assez, il est difficile de partager ton amour.
Mais probablement que ça ne dépend pas que de moi. J’imagine que ce serait plus facile si je rencontrais quelqu’un avec un certain vécu.
Je me sens en tout cas prête pour un nouveau départ et j’ai célébré ça par mon premier tatouage.

Comment l’idée vous en est-elle venue?
Jusqu’à présent, j’avais toujours douté qu’un tatouage soit beau sur ma peau claire. Mais après avoir enfin surmonté mon burn-out, cela m’était égal. Je voulais un petit souvenir. Je l’ai fait le jour de l’anniversaire de Tequila: une fille qui me ressemble et que l’on tire de l’abîme... Elle ne mesure toutefois que 60 cm, et à présent, je l’ai sur le dos! (Rires)

Souhaiteriez-vous à nouveau un chien?
Je prendrai probablement la décision à la fin de cette tournée. Bien que mes amis m’aient tous conseillé de reprendre tout de suite un chien, je m’y suis refusée et leur ai interdit de m’en offrir un. J’ai interprété la disparition de Tequila en me disant qu’elle voulait que je mette à profit le grand vide qu’elle a laissé dans ma vie pour m’occuper de moi-même.
Tequila est de toute manière irremplaçable.

Patricia Kaas, le chemin du blues

Patricia enfant. Sur la photo, il est écrit «une fille de l’Est». Patricia Kaas est née en Lorraine, à Forbach, d’une mère allemande et d’un père français.

Patricia enfant. Sur la photo, il est écrit «une fille de l’Est». Patricia Kaas est née en Lorraine, à Forbach, d’une mère allemande et d’un père français.
http://www.cooperation.ch/Patricia+Kaas Patricia enfant. Sur la photo, il est écrit «une fille de l’Est». Patricia Kaas est née en Lorraine, à Forbach, d’une mère allemande et d’un père français.

Elle est la cadette d’une famille de sept enfants et naît le 5 décembre 1966 à Forbach (Moselle). Elle grandit à Stiring- Wendel, une ville frontière avec l’Allemagne. Sa langue maternelle est le platt, une langue régionale de Lorraine et elle ne parle le français que vers ses 6 ans.

Dès son enfance, sa mère l’encourage à devenir chanteuse. À 8 ans, elle est  déjà sur la scène des bals et interprète des chansons de Sylvie Vartan, Claude François. À 13 ans, elle est engagée par un cabaret allemand, à Sarrebruck.

Elle enregistre son premier 45 tours, «Jalouse» en 1985. Il est produit par Gérard Depardieu. Le succès l’attend en 1987 avec «Mademoiselle chante le blues», trois millions de disques vendus. Elle enchaîne ensuite albums et scènes, décroche des prix, fait des tournées internationales. Elle publie sa première autobiographie en 2011, «L’Ombre de ma voix».

Treize ans après «Sexe fort», Patricia Kaas revient avec un dixième album «Patricia Kaas» (Musikvertrieb). En tournée européenne dès janvier. À Genève le 4.2.17, à Zurich le 5.2.17 et à Lucerne le 8.2.17.

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texte:
Reinhold Hönle
Photo:
Keystone, Francine Bajande, DR
Publication:
lundi 21.11.2016, 14:20 heure



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