Pendulaires: sur le chemin du travail

Plaisir ou calvaire? En Suisse, de plus en plus de personnes font la navette en train pour aller au boulot, avec des trajets qui s’allongent. Comment le vivent-ils?

Le train, cet espace que l’on se partage, est parfois le théâtre de scènes étonnantes, magiques même! Il y a deux ans, une jeune pendulaire, Frouke Elise Röthlisberger, rentrait comme tous les soirs en train chez elle. Soudain, une annonce du pilote de la loco la tira de sa somnolence: «Chère Iris, disait-il en s’adressant à une passagère, nous avons passé tant de temps ensemble. Veux-tu embarquer dans le train de ma vie, et m’accompagner jusqu’au terminus?» Une demande en mariage, ni plus ni moins! Dans le wagon, un cri retentit: «Elle a dit oui!» Spontanément, les applaudissements jaillirent. Et à l’arrêt suivant, gare de Lucerne, un cheminot embrasse son amoureuse sur le quai, la fameuse Iris, sous le regard médusé des usagers.

Si à chaque fois qu’elle rentre du travail, pareil spectacle se produisait, alors penduler deviendrait pres­­que – il ne faut pas pousser mémé dans les orties – un plaisir! La nutritionniste de 31 ans, spectatrice de cette romance de chemin de fer, fait la navette depuis quinze ans. Jusqu’à l’an dernier, les trajets lui prenaient plus de cinq heures, de son domicile à Bärau dans l’Emmental, à son travail à Muri, en Argovie. La charge est devenue trop lourde, même si elle prend ces voyages du bon côté: l’aller lui permet de démarrer progressivement la journée, bercée par le roulis des wagons. Le retour est un temps de détente, soupape entre travail et vie privée. «Mais il y a des côtés moins plaisants, avoue-t-elle. Comme d’être dépendante des horaires. Si je rate un train, je rentre tard.»

«

Si je rate un train, je rentre tard»

Frouke Elise Röthlisberger, 31 ans

Comme elle ne voulait pas quitter son emploi à l’hôpital de Muri – «Nous formons une super équipe» – elle décida de déménager plus près. Depuis qu’elle vit à Bâle, où elle a de la famille, ses trajets quotidiens ne durent «plus» que trois heures. «Ça me va, dit-elle, surtout qu’étant célibataire, je n’ai pas à justifier l’heure à laquelle je rentre.» Avec une famille, elle reconsidérerait la situation.

Frouke Elise Röthlisberger – Bâle/BS–Muri/AG: 3 h/jour

Les trajets qui s’allongent

Frouke Elise Röthlisberger fait partie des quelque cinq millions de Suisses qui pendulent (un million de plus qu’en 1990), c’est-à-dire qui quittent leur domicile pour aller travailler, ou se former. Près d’un million d’entre eux voyagent en train, soit deux fois plus qu’au début des années 1990. Et la tendance est à la hausse, tout comme la longueur des distances parcourues. Entre 2010 et 2014, il y a 13% de plus de pendulaires longue distance, c’est-à-dire qui voyagent plus de 50 km pour se rendre au travail (aller simple). À noter que la majorité de ces «grands voyageurs» ont une formation supérieure, et travaillent en ville.
De nombreuses études cherchent à mesurer l’impact de ces trajets sur la santé des pendulaires. Leur tension artérielle est généralement plus élevée, ils bougent moins et sont plus souvent en surpoids. Cette tendance est proportionnelle à la longueur du trajet. Une étude de l’Université de Mayence en Allemagne montre qu’ils souffrent plus de problèmes dus au stress, tels que maux de tête et troubles du sommeil. Dans certaines situations, leur niveau de stress est comparable à celui d’un pilote de chasse! Exemple: en cas de retard ou d’incivilité d’un passager, le pendulaire peut éprouver un sentiment d’impuissance, de frustration, voire d’injustice, qui le met sous pression.

Le nombre de pendulaires longue distance – plus de 100 km par jour – a augmenté de 13% entre 2010 et 2014.

Vivement le week-end

Pascal Rösselet connaît bien ces vicissitudes. Économiste d’entreprise âgé de 39 ans, il a fait partie des pendulaires longue distance. Il déplore le comportement de certains passagers qui prennent un maximum de place ou – c’est classique! – occupent les places libres avec leurs sacs. Il se levait tous les jours à 4 h 30 pour se rendre de Boll, dans le canton de Berne, à Rotkreuz (ZG), soit cinq heures de route au quotidien. Il partait avant le lever du jour et rentrait après le coucher du soleil. 

«

On rentre trop tard et beaucoup trop fatigué»

Pascal Rösselet a changé de travail à cause des trajets trop lourds.

Les désavantages ont fini par l’emporter. «Pendant la semaine, on ne peut pratiquement pas voir ses amis, parce qu’on rentre trop tard et surtout beaucoup trop fatigué.» Après plusieurs années à faire la navette, il n’attendait souvent que le week-end. «Je l’ai également ressenti au niveau de ma santé. Mon temps de récupération était insuffisant», se souvient ainsi Pascal Rösselet. Depuis début décembre, c’est fini. Il a changé d’emploi et travaille désormais à Berne, avec un temps de trajet de trente minutes seulement. Il se réjouit de pouvoir passer à la maison à l’improviste durant la semaine, par exemple si des ouvriers sont annoncés. «Je suis certain que ma qualité de vie va beaucoup s’améliorer.»

Pascal Rösselet – Boll/BE–Rotkreuz/ZG: 5 h/jour | Depuis décembre, Boll–Berne: 1 h/jour

Pour la maison de mes rêves

Christian Fichter, professeur en psychologie économique à l’Université de Zurich, est parfaitement conscient des côtés déplaisants des trajets pendulaires. Dans une étude, il met en lumière l’appauvrissement de la vie sociale des pendulaires, et des facteurs perturbateurs tels que le stress dû au manque de place et aux retards. Il reste cependant convaincu que la majorité est satisfaite de sa situation. Seules 13% des personnes interrogées disent souffrir réellement. En revanche, 86% déclarent: «Pour l’emploi ou la maison dont je rêve, j’effectue volontiers de plus longs trajets.» En règle générale, elles aspirent à un changement seulement si la situation se péjore considérablement au travail ou à la maison.
Christian Fichter conseille aux pendulaires d’éviter les heures de pointe. Il juge positivement les horaires flexibles ou l’idée de retarder le début de l’école. Il pense aussi que les employeurs devraient autoriser un panachage entre travail sur place et travail à domicile, solution qui serait aussi à leur avantage: les employés moins stressés travaillent mieux.
Et il ne faut pas sous-estimer l’effet d’une attitude positive: «Ceux qui ont une famille peuvent se réjouir de disposer de temps pour eux seuls.» Pour lire un livre par exemple, ou se reposer, ce qui n’est pas toujours facile avec des enfants. Quant à ceux qui s’irritent du manque de place, de la cohue sur les quais ou des occasionnels retards, qu’ils gardent à l’esprit que par rapport à d’autres pays, les déplacements ferroviaires en Suisse sont paradisiaques. «L’état d’esprit du voyageur conditionne sa satisfaction d’usager.» Les trajets pendulaires sont un peu comme une école de vie, «ils donnent l’occasion de mûrir».

Un deuxième bureau

Le Fribourgeois Vincent Bifrare (35 ans)considère qu’il appartient à la catégorie des pendulaires satisfaits de leur sort. Depuis huit ans, il pendule tous les jours entre Fribourg et Lausanne, soit deux heures porte à porte. «Ce n’est pas qu’un moyen de transport. C’est mon deuxième bureau. J’ai mon ordinateur, mon téléphone portable avec la 4G. Je peux surfer aussi bien que sur mon lieu de travail.»
Directeur de sa propre agence de communication, il optimise ainsi son temps. Si l’un de ses six employés voulait effectuer une partie de ses heures de travail dans le train, il ne serait pas contre: «Comme nous travaillons dans le digital, nous pouvons le faire depuis n’importe où.» Le week-end, le jeune entrepreneur profite de son abonnement général pour sauter dans un train et aller visiter une expo, par exemple. «Avec la voiture, on y réfléchit à deux fois.»

«

Le train, c’est plus qu’un moyen de transport»

Vincent Bifrare profite des trajets pour travailler.

Est-il dérangé par les autres passagers? «Rarement. Je m’offre le luxe de voyager en première classe. En seconde, je ne sais pas si j’arriverais à travailler aussi bien.» S’il fait rarement des rencontres, on se salue entre pendulaires réguliers. Voit-il encore le paysage sur les vignes de Lavaux et le lac Léman? «C’est très beau, mais plus vraiment. Je souris quand les touristes s’agglutinent aux fenêtres pour admirer la vue, tandis que moi, j’ai le nez planté dans le journal!»

Vincent Bifrare – Fribourg–Lausanne: 2 h/jour

Pendulaires, associez-vous!

Marlène Sieber habite à Niederurnen dans le canton de Glaris. Elle effectue des trajets d’une à deux heures et prend très à cœur le sort des pendulaires: «Nos attentes doivent être prises en considération afin que les trajets vers le lieu de travail soient un plaisir plutôt qu’un calvaire.» Elle a rejoint l’association des pendulaires de Glaris, qui existe depuis quinze ans et compte 118 membres. Grâce à cette association, les CFF ont ouvert une nouvelle ligne, le «Glarner Sprinter», qui relie Zurich à Schwanden chaque demi-heure.
Et comment voit-elle l’augmentation constante du nombre des pendulaires dans les années à venir? «La qualité de nos voyages dépendra du comportement des usagers les uns envers les autres.» Témoigner du respect à ses compagnons de voyage est encore plus important dans un train bondé. «Une conversation cordiale avec son vis-à-vis est préférable à un appel téléphonique qui domine l’environnement sonore.» À notre connaissance, pareille association n’existe pas de notre côté de la Sarine. Les pendulaires s’adressent généralement à la Fédération romande des consommateurs (FRC).

Le nombre de personnes qui pendulent en train a doublé depuis 1990.

«Plus confortable que l’avion»

Jeannine Pilloud «pendule» souvent en train, que ce soit en première ou en seconde classe.

Jeannine Pilloud «pendule» souvent en train, que ce soit en première ou en seconde classe.
Jeannine Pilloud «pendule» souvent en train, que ce soit en première ou en seconde classe.

Interview Jeannine Pilloud, responsable Voyageurs aux CFF, s’exprime sur les réclamations des clients et la hausse des tarifs.

Le train que j'ai pris pour venir vous interviewer avait dix minutes de retard. Décidément, les retards sont monnaie courante chez les CFF…
(Rires) Bien sûr que non. Les chiffres démontrent que les CFF sont très bien placés en ce qui concerne la ponctualité des trains. Notre but est que 89 % des voyageurs arrivent à destination avec au maximum trois minutes de retard par rapport à l'horaire initialement prévu. Cette année, nous avons pratiquement atteint cet objectif.

En matière de ponctualité, ne devriez-vous pas viser le 100 %?
C’est impossible. Les raisons de force majeure comme la neige, le gel ou les incidents d'exploitation existeront toujours. Mais nous travaillons naturellement à améliorer sans cesse notre manière d'y remédier.

Vous effectuez régulièrement des trajets en train vers Berne ou d'autres destinations de Suisse depuis votre lieu d'habitation de Zollikon. En votre qualité de «pendulaire en chef», êtes-vous souvent abordée par des voyageurs qui vous reconnaissent?
Une fois sur cinq à peu près. La plupart du temps, les gens sont très avenants et me soumettent des propositions constructives. Dernièrement, une dame m'a indiqué qu’il lui était difficile de lire dans le train car la lumière des néons n'était pas assez puissante. Je lui ai expliqué que de nouveaux concepts d'éclairage allaient être mis en place, répandant une lumière plus directe et plus proche de la lumière naturelle. La meilleure solution est que chaque voyageur puisse bénéficier d'un éclairage individuel.

Entendez-vous d'autres types de suggestions ou critiques?
Les toilettes sont un sujet qui revient fréquemment. Nombreux sont les voyageurs qui estiment qu'il n'y a pas assez de WC à bord. Dans les trains bondés, la porte des toilettes n'a même pas le temps de se refermer tant les voyageurs s'y succèdent rapidement. Nous sommes donc heureux de pouvoir annoncer que certains des trains que nous avons commandés seront équipés d'un plus grand nombre de WC.

Et vous, qu'est-ce qui vous gêne le plus aux heures de pointe?
Je suis stupéfaite de voir que les gens se ruent hors du train et laissent leurs déchets derrière eux. J'aimerais vraiment qu'ils pensent davantage aux autres et se servent des poubelles à leur disposition sur les quais.

Quelle attention les CFF accordent-ils aux pendulaires?
La plus grande attention ! Ce sont nos clients les plus importants, car les plus fidèles. Les déplacements qu'ils doivent effectuer ne sont souvent pas le résultat d'un choix personnel. C'est pourquoi nous tenons à leur offrir les conditions de voyage les plus agréables possibles. Ce qui est d'ailleurs le cas. Comparez l'espace dont dispose un passager à bord d'un avion avec la place dont il dispose à bord de nos trains. Dans les airs, la place est souvent plus étroite et n'offre même pas suffisamment de confort pour poser un iPad sur ses genoux.

Un sujet préoccupe beaucoup les pendulaires : les tarifs ne cessent d'augmenter. Récemment, le prix de l'AG a subi une hausse de 4,2 %. Ce n'est pas rien!
Il y a une raison à cette augmentation. Premièrement, la Confédération a décidé de revoir à la hausse le prix du sillon en raison des investissements consentis dans le réseau ferré (pour le tunnel de base du Saint-Gothard par exemple), qui sont tout simplement colossaux. Deuxièmement, il convient de compenser un certain déséquilibre: alors qu’il y a nécessité de développer l'offre pour répondre à l’augmentation du nombre de passagers, l'argent à disposition se fait plus rare consécutivement à la baisse des recettes fiscales dans certains cantons, par exemple. Par conséquent, les transports publics se voient dans l'obligation d'augmenter les tarifs. Nous mettons tout en œuvre pour éviter cette hausse, ou la maintenir au plus faible niveau.

D’accord, mais cela n'apporte guère de solution aux soucis des pendulaires…
Il est très vraisemblable que la prochaine augmentation ne surviendra pas avant quelques années. La décision revient certes au Conseil fédéral, lequel maintiendra certainement le prix du sillon au niveau actuel pendant quelque temps encore.

Changement d’horaire le 11 décembre 2016

Les nouveautés en Suisse romande

  • Ligne Lausanne-Brigue: arrêts plus fréquents matin et soir à Bex et Loèche.
  • Ligne Vallorbe-Lausanne: RER supplémentaires matin et soir dans les deux sens.
  • Ligne Lausanne-Grandson: cadence étendue jusqu’à minuit dans les deux sens.
  • Ligne Neuchâtel-Buttes: arrêts supplémentaires à la gare de Champ-du-Moulin.

À noter: la mise en service du tunnel de base du Gothard (moins 30 min entre Zurich et le Tessin). Des trains pour Venise le week-end au départ de Bâle (dès juin 2017) et de nouveaux uniformes pour les contrôleuses et les contrôleurs. On se réjouit. GM

Conseils pour les pendulaires

  • Les pendulaires expérimentés savent parfaitement dans quel wagon monter, et ce n’est certainement pas celui qui est situé à quelques pas de l’escalier roulant, là où patientent généralement la plupart des usagers.
  • Lorsque vous montez dans le train, continuez votre progression à l’intérieur du wagon. En effet, si tout le monde s’amasse dans le premier compartiment et bloque le passage, cela ne fait qu’augmenter le stress de chacun.
  • Dans la mesure du possible, évitez les heures de pointe. Il est préférable de prendre le train à 6 h du matin et de rentrer tôt en fin de journée. Ou bien l’inverse.
  • Les courants d’air sont permanents dans les gares et les trains. Un foulard vous évitera d’attraper un rhume ou un torticolis.
  • Ayez toujours votre AG à portée de main! Le temps que vous passez à chercher le précieux sésame peut agacer non seulement le contrôleur, mais également les autres voyageurs.
  • N’occupez pas plus d’une place assise! Les sacs peuvent être déposés dans les espaces de rangement ou sous le siège.
  • Veillez à ne pas consommer d’aliments ayant une odeur trop prononcée!
  • Abstenez-vous également d’avoir des conversations téléphoniques un peu trop animées!

Commentaires (2)

Merci pour votre commentaire

Ce commentaire comprend-il des contenus douteux?

Le texte va être contrôlé et éventuellement adapté ou bloqué.

Votre commentaire

Vous n'avez pas encore écrit de commentaire!

Ce champ doit être complété. Merci.

Champ obligatoire
Ce champ doit être complété. Merci.





Veuillez recopier le code de sécurité:

$springMacroRequestContext.getMessage($code, $text)






Merci de prendre connaissance de notre charte et ne manquez de respect à personne!

Andreas W. Schmid
Photo:
Heiner H. Schmitt, Philipp Zinniker, Darrin Vanselow, Keystone
Publication:
lundi 05.12.2016, 14:00 heure



Login mit Coopzeitung-Profil

Fermer
Fehlertext für Eingabe

Fehlertext für Eingabe

Mot de passe oublié?