Philippe Jordan, nouveau directeur musical de l’Orchestre symphonique de Vienne.

«Un orchestre est un miroir»

Le chef d’orchestre suisse Philippe Jordan, directeur musical de l’Opéra de Paris, est aussi désormais celui de l’Orchestre symphonique de Vienne. Rencontre.

Que seriez-vous sans la musique?
Je ne peux pas me l’imaginer! C’est comme la nourriture, comme l’air: c’est toujours une partie de moi. Ça devrait être pareil pour tout le monde. La musique est une forme d’art qui se transmet naturellement, et qui nous ramène à ce qu’on oublie un peu trop vite. C’est la plus belle chose entre le matériel et le spirituel. Produite par des composantes complètement physiques, que ce soient les instruments ou la voix, elle est l’art le plus abstrait de tous – un accord ne peut pas décrire un arbre ou une personne. On ne peut pas l’expliquer, mais elle a un effet immédiat sur l’être humain. Il y a quelque chose de plus dans le monde.

Etes-vous croyant?
Pas dans une certaine religion, mais croyant, oui.

La dimension sociale vous a fasciné, dans la direction d’orchestre, par rapport à une carrière de soliste que vous n’auriez pas voulue.
J’ai toujours eu envie de faire de la musique avec les gens. Je n’ai pas aimé travailler seul mon piano. En revanche, chanter dans un choeur était un bonheur. À travailler et créer quelque chose ensemble.

Et comment parvenir à l’alchimie entre diriger et laisser éclore la musique?
On peut seulement espérer que cela arrive. Cela ne se passe surtout pas quand on le veut. Ça s’interdit. Laisser jouer est une question d’expérience et d’âge. Mais en même temps, il faut diriger. Pourtant, le rêve est que chaque musicien soit dans cette vague qui s’enlève elle-même. J’ai eu tellement de spectacles où j’ai essayé de contrôler, et ça devient pire. Il faut se dire „ça ne me plaît pas, on laisse aller“. Et vingt minutes plus tard, apparaissent des choses peut-être extraordinaires, peut-être pas imaginées, peut-être meilleures que ce que je m’étais imaginé.

Laisser jouer sans intervenir ou résister, comme dans la philosophie zen.
Le surfeur sait manipuler une vague, il n’a pas la garantie qu’il l’aura. Il y a cinq à dix ans, j’avais ce sentiment une fois tous les quarante spectacles, maintenant, une fois tous les cinq à dix spectacles: parfois, quelque chose se passe, le public est avec nous, et ça décolle.

Son instrument

Son instrument
Son instrument

Vous évoquiez les surfeurs. Faites-vous vous-même du sport?
Oui, de plus en plus. Je n’en ai pas fait enfant ou adolescent, ça ne m’intéressait pas. Au début de la vingtaine, j’ai commencé un peu de yoga et de musculation – le plus facile, quand on est dans des grandes villes, dans les hôtels, car il y a toujours quelque part un gymnase. Ça m’a fait du bien, ça nettoie la tête.

Avez-vous le temps de vous arrêter?
Il le faut. Heureusement, je suis encore jeune. Mais plus si jeune… On commence à savoir un peu ses limites. Il faut bien anticiper sa saison. Mon planning est établi trois ou quatre ans à l’avance, mais je ne sais pas comment je serai à ce moment-là. Il faut toujours se poser cette question. Idem pour le répertoire. Cela dit, avec les années, le stress de diriger une pièce pour la première fois est moins grand.

A ce propos, comment évacuez-vous la tension?
Il faut tout mettre en oeuvre pour être bien et concentré sur le moment. Je ne me consacre qu’à une seule chose à la fois. Je ne suis pas un chef qui doit diriger tout le temps – j’admire beaucoup ceux qui le font. Deux fois par an, je prends mes vacances, quatre à six semaines en été, deux en hiver. Il m’est arrivé de ne pas me pencher sur la musique pendant deux semaines, comme à la fin de la saison dernière. Normalement, je passe une heure par jour à préparer des partitions, par exemple.

Son dernier disque

Son dernier disque
Son dernier disque

Vous dites que le silence est la plus belle musique, la plus puissante, celle qui fait le plus de bien. Vu votre emploi du temps, avez-vous le temps d’écouter le silence?
Oui, j’adore! Les places où le silence est tellement fort, c’est tellement bienfaisant. Pour moi, une symphonie de Mahler est le silence, car les grandes idées sont nées dans le silence. Même au plus grand fortissimo. C’est le moment où on est le plus proche de quelque chose d’autre, du côté spirituel.

Qu’est-ce qui, dans la vie, nourrit votre inspiration? D’autres formes d’art?
Je vais dans des expositions, je lis un peu, j’adore le cinéma. Mais ce ne sont pas des passions. Ça me détend. Ça me vide la tête.

En dehors du classique, quelles autres musiques écoutez-vous? Qu’aimez-vous écouter?
(Rire) J’écoute presque uniquement du classique. Beaucoup de musique de chambre, plus intérieure, plus fine, plus essentielle. Il n’y a pas de choses autour.

Cela s’inscrit dans la même démarche que celle qui vous mène à l’orchestre symphonique de vienne?
Oui. J'étais plutôt opéra et theatre, je n'étais pas quelqu'un qui allait régulièrement au concert, je n’aurais pas pu m’imaginer il y a vingt ans être chef d’un orchestre symphonique. Là, l’orchestre devient le protagoniste, et non pas le chanteur ou le danseur. La façon de travailler et de se présenter est différente. On se concentre sur la musique. De la même manière, les gestes que fait le chef, ce n’est pas intéressant. Mais quel geste fait-il pour que l’orchestre réagisse, qui peut transmettre quelque chose au public? Comme au piano. Il faut avoir l’imagination du son pour le transmettre dans les doigts.

A Vienne, vous proposerez des programmes hors des sentiers battus – les symphonies numéro 1 et 2 de Schubert, la messe Glagolitique, souvent jouée par des chefs tchèques. Pourquoi?
Je trouvais nécessaire d’établir des lignes programmatiques. Cela manquait. Je voulais quelque chose avec l’orchestre qu’on peut nourrir et présenter au public. Schubert peut se combiner avec Strauss, Mahler, Beethoven, naturellement, Dvořák, Janáček. C’est un point central qui rencontre d’autres oeuvres.

Que doit apporter la musique?
C’est une grande question. La musique doit donner de l’émotion, qui peut transmettre un message. Faire plaisir, faire réfléchir, impressionner. Me raconter quelque chose sur la vie, à un niveau plus élevé. Et puis, un orchestre est un miroir de la société, qui implique de savoir comment jouer, de s’écouter, de suivre une certaine hiérarchie.

A 39 ans, vous avez tout réussi… Comment vivez-vous votre statut de star? Comment le concilier avec la profondeur qu’implique la musique?
C’est très dur, dans son travail. On est élevé pour être des personnalités, pour s’exprimer. On apprend avec le temps. Quand on est jeune, on a trop d’égo. Ensuite, on met sa personnalité derrière la musique. Jeune, on veut réinventer les choses. Daniel Barenboim (ndlr: le grand chef et pianiste dont il fut l’assistant à l’Opéra de Berlin) n’aime pas le mot «interprétation», mais le mot «réalisation»: les chefs-d’oeuvre sont plus grands que nous.

On vous prête des discussions avec l’Orchestre de la Suisse Romande.
Je suis en contact. J’aimerais faire un concert. Le seul souci, c’est mon calendrier. Les journées n’ont que 24 heures et l’année n’a que 365 jours!

Restez-vous attaché à la Suisse?
Oui, surtout à l’Orchestre de la Suisse Romande. En raison de mon père et parce que je connais beaucoup de musiciens.

Que retenez-vous de votre mère, danseuse, et de votre père, Armin, chef d’orchestre?
De ma mère, la discipline, le travail, la technique. Quant à mon père, c’était la vie, l’amour, la passion. À vivre sa vie avec toutes ses qualités et ses défauts. C’était mon père.

Que peut-on vous souhaiter?
De la paix et du bonheur, chose qu’on cherche tous. On peut tout vivre, si on est content, pas forcément heureux, mais bien. Etre en paix avec soi est le plus grand défi.

4 dates et un parcours

1974. Né à Zurich. Pianiste. Chef d’orchestre.
1998-2001. Assistant de Daniel Barenboim à l’Opéra de Berlin.
Dès 2009. Directeur musical de l’Opéra national de Paris.
Dès 2014. Directeur musical de l’Orchestre symphonique de Vienne. Concert d’ouverture: le 2 octobre (Schubert, Janáček).

Philippe Jordan
Orchestre symphonique de Vienne
Programme 2014-2015

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Ariane Pellaton

Rédactrice

Photo:
Jean-François Leclerc, Fotolia, SP
Publication:
lundi 22.09.2014, 14:00 heure



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