Jens Wohlfahrt (à g.) et Andreas Stamer observent l’état de croissance des larves de mouches qui serviront de nourriture aux poissons.

Poissons d’élevage: insectes au menu

A l’avenir, les poissons d’élevage pourraient se nourrir d’insectes. Un projet de recherche du FiBL a montré que c’est possible.

A première vue, ça ressemble à du compost: tran-ches de melon, restes de spaghettis, feuilles de salade fanées. Mais en examinant de plus près le conteneur gris, on s’aperçoit qu’il grouille de vie. Des dizaines de milliers de larves beiges et brunes se délectent des déchets de cuisine. Ce sont des larves de mouches Hermetia illucens destinées à servir de nourriture aux poissons. Et, par conséquent, à lutter contre l’épuisement des ressources halieutiques.

«L’aquaculture utilise toujours de grandes quantités de farine de poisson», déplore le biologiste Andreas Stamer. A cet effet, on capture chaque année plus de 20 millions de tonnes de petits poissons dans les mers du globe. A cela s’ajoutent les 60 à 65 millions de tonnes de poisson et de fruits de mer pêchés pour notre consommation.

L’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL), à Frick (AG), a donc lancé, en collaboration avec Coop, un projet de recherche d’alternatives durables à la farine de poisson. Le projet est arrivé à son terme. «Nous voulons développer un aliment riche en protéines qui n’entre pas en concurrence avec l’alimentation humaine», précise le biologiste chef du département aquaculture du FiBL. Hermetia illucens convient parfaitement. Ses larves sont omnivores, elles croissent rapidement et sont composées en grande partie de protéines.

Dans une cabane en bois attenante à une ferme, un peu à l’écart de Frick, des chercheurs élèvent des larves de mouches en conditions de laboratoire. «Aujourd’hui, ça sent l’ammoniac, déclare Jens Wohlfahrt, ingénieur de projet chargé de nourrir et de soigner les larves. C’est le cas quand elles ont consommé beaucoup de nourriture riche en protéines.» Comme la mouche Hermetia illucens est originaire de régions équatoriales, la température ambiante tourne autour de 30° C. Ce qui a valu à cet espace le surnom de sauna à larves.

Andreas Stamer, chef du département aquaculture au FiBL.

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L’aquaculture utilise de grandes quantités defarine de poisson»

Les dix à quatorze premiers jours après la ponte, les larves vivent dans des boîtes en plastique transparent. L’ingénieur les nourrit régulièrement avec des aliments en poudre pour volaille et veille à ce qu’elles ne se déshydratent pas. Par la suite, il les transfère dans de grands conteneurs gris. Là, il leur donne des déchets organiques tous les deux jours. «Ce qu’elles préfèrent, ce sont les melons, les bananes et les restes de hamburgers. Ce qu’il faut éviter, ce sont les restes de repas épicés et les légumineuses.» Au bout de quatre à six semaines, les larves sont congelées pendant quarante-huit heures, puis sont séchées, dégraissées et réduites en farine.

Mélangées à de la farine de blé, de soja et de poisson, les larves constituent un nouvel aliment. La part de farine de poisson est cependant très inférieure à celle des aliments bio actuels. Selon les exigences de Bio Suisse, il est permis de nourrir des poissons carnassiers avec de la farine ou de l’huile de poisson, mais celles-ci doivent être à base de déchets d’usines de transformation de poissons ou venir de pêcheries pratiquant une pêche durable.

Quelque 9000 truites de la pisciculture bio New Valfish dans le Valais ont servi de cobayes. Les tests ont été concluants. Selon Andreas Stamer, «la croissance des poissons a été pratiquement la même que celle de poissons nourris avec des aliments bio témoins contenant presque deux fois plus de farine de poisson.»

A l’heure actuelle, les chercheurs veulent savoir si l’élevage de larves fonctionne à grande échelle. Ils testent également cet aliment sur des poules et des porcs. Par ailleurs, des négociations sont en cours avec un partenaire allemand qui voudrait construire une installation pilote.

Soutien à la recherche sur les aliments pour animaux

Durable: la nourriture des larves est constituée de déchets.

Le Fonds Coop pour le développement durable a soutenu financièrement la recherche d’alternatives à la farine de poisson.

Le projet de recherche Alternatives à la farine de poisson en aquaculture durable a été soutenu sur le plan financier et conceptuel par la Confédération, les fabricants d’aliments pour animaux et le Fonds Coop pour le développement durable.

Grâce à ce fonds, Coop investit depuis dix ans dans des projets sociaux et écologiques, comme le développement de méthodes de production respectueuses de l’environnement. Selon Andreas Stamer, l’homologation de la farine d’insectes destinée à l’alimentation des poissons d’élevage est en bonne voie dans l’Union européenne. Il compte sur une décision positive pour 2014. Grâce au projet du FiBL, il est possible que Coop puisse élargir son offre de poisson élevé dans des conditions durables. L’avenir dira si cette nouvelle nourriture pour poissons est commercialisable.

Par ailleurs, Coop a aussi aidé le FiBL pour l’alimentation des larves. Bell AG a fourni régulièrement des déchets de viande et la boulangerie Coop des restes de pain.

www.coop.ch/fonds

Nourriture pour poissons

Une conversion au végétarisme?

La solution paraît évidente. Au lieu d’exploiter les mers pour fabriquer de la farine de poisson, on devrait convertir les poissons d’élevage à une alimentation végétarienne. Pour certaines espèces, cela marche bien. Les prédateurs sauvages, en revanche, comme les truites et les saumons, se nourrissent surtout d’autres poissons. Si on veut en faire l’élevage, il faut que leur nourriture présente une composition similaire. Le problème concerne surtout les acides gras oméga 3. Les poissons carnassiers couvrent leurs besoins en mangeant de petits poissons, qui ont assimilé ces substances en absorbant des microalgues: le phytoplancton. On est en train d’effectuer des essais avec des aliments à base de soja et de colza enrichis en algues microscopiques. Cette variante est cependant controversée car le soja est une composante importante de l’alimentation humaine.

Nicole Hättenschwiler
Photo:
Heiner H. Schmitt
Publication:
lundi 30.09.2013, 12:34 heure