Peinture paysanne provenant du Kunstmuseum de Saint-Gall: représentation d’une prairie datant de 1854.

Pourquoi ils sont montés là-haut

Histoire La naissance de l’exploitation alpestre est liée à la migration des populations et à la mondialisation intervenue au Moyen Âge. Même si les clichés idylliques perdurent.

Des vaches heureuses et du fromage savoureux, un dur labeur, mais exercé dans un espace de liberté, au milieu des montagnes, loin de la frénésie citadine: tel est le cliché des bergers d’alpage. Or, ce sont justement les villes qui ont joué un rôle majeur dans la naissance de l’exploitation alpestre. L’agriculture a dû se spécialiser au Moyen Âge afin de pouvoir nourrir une population urbaine en plein essor. Du point de vue actuel, la taille des populations était raisonnable: Genève ne comptait pas plus de 1350 habitants au début du XIIe siècle, mais sa population a crû jusqu’à atteindre 3800 habitants au milieu du XIIIe siècle.
Les rendements des récoltes étaient aussi beaucoup plus faibles qu’aujourd’hui. La culture des champs dans les espaces plats autour des villes, et la récolte de foin pour l’hiver étaient privilégiées. Les animaux passaient l’été en altitude, dans les alpages.

Représentation de l’inalpe sur une caisse, 1820.

Des succès à l’exportation

La globalisation des relations commerciales a stimulé cette spécialisation: les fromages à pâte dure de la Gruyère, de l’Oberland bernois et de Suisse centrale sont ainsi devenus des succès à l’exportation au même titre que la viande séchée. L’historien saint-gallois Stefan Sonderegger est un spécialiste de l’histoire de l’exploitation alpestre. Il affirme que l’émergence de celle-ci n’a aucun rapport avec le romantisme entourant les bergers. Selon lui, ce cliché ne serait apparu qu’au XIXe siècle dans les milieux bourgeois. Les pratiques alpestres ont été dictées par les intérêts économiques implacables qui prévalaient au Moyen Âge.
À partir de documents anciens, il a reconstruit le principe de fonctionnement depuis le Moyen Âge d’une forme de bail à cheptel appelée le «cheptel à moitié»: «Des bourgeois, comme des bouchers, mais aussi des institutions municipales, dotaient un paysan d’un capital de départ destiné à l’achat de bétail. Celui-ci devait veiller à ce que les animaux bénéficient d’un abri et de nourriture, et pouvait en contrepartie utiliser la force de traction, le fumier et le lait fournis par les animaux.» Au Moyen Âge, l’objectif de ces coopérations était d’accroître la valeur du cheptel: les paysans et leurs bailleurs de fonds situés dans les villes en profitaient à parts égales.

Pressions sur les paysans

Les premières sources écrites évoquant l’histoire de l’exploitation alpestre sont plus anciennes que la Confédération: la corporation «Oberallmeindkorporation Schwyz» est mentionnée pour la première fois dans un document datant de 1114 – les alpages appartenaient conjointement à tous les propriétaires fonciers et faisaient partie intégrante de l’Allmend, les biens communaux. Le premier cahier des charges pour la fabrication du gruyère remonte lui à 1115.
Une multitude de règles relatives à l’exploitation alpestre sont énoncées dans des documents postérieurs. Règles qui, selon l’archéologue Brigitte Andres, témoignent de la pression croissante à laquelle étaient soumis les paysans en matière de productivité dès le début du XIVe siècle. Elle a étudié de nombreuses ruines de bâtiments alpestres situées dans la région de l’Oberhasli, dans l’Oberland bernois, et a comparé les résultats de ses recherches avec des sources écrites relatant des litiges relatifs aux limites foncières. D’importants efforts ont été fournis pour défendre les anciens droits de pâturage contre les nouveaux arrivants, tels que des moines venus pour fonder leur monastère: «Dans l’Oberhasli, on souhaitait conserver les droits dans la vallée», explique la chercheuse. «Bien que la région appartînt à Berne, les habitants jouissaient d’une relative autonomie et possédaient des intendants locaux.»
Outre leurs activités consistant à garder les animaux et à fabriquer du fromage, les bergers étaient notamment obligés d’enlever les pierres des pâturages suite aux coulées de boue. Le nombre d’animaux pouvant être estivés sur un alpage était également défini: «On entendait ainsi éviter la surexploitation des alpages», déclare Brigitte Andres.
À partir du début du XVe siècle, les brebis et les chèvres, qui ont été progressivement supplantées par le gros bétail, ne pouvaient plus paître sur les alpages: «Elles devaient être déplacées encore plus loin en haute montagne.»

Fondations d’un bâtiment alpin au Hasliberg (BE), datant peut-être de la fin du Moyen Âge. L’absence de traces (feu, bois…) empêche une datation précise.

Fromages d’alpage avant Jésus

Les ruines de bâtiments alpestres donnent à penser que la vie des alpagistes était extrêmement dure à l’époque. Ces bâtiments ne comportaient généralement qu’une seule pièce, réservée à la transformation du fromage. Les bergers dormaient probablement sur un plancher surélevé. Des pièces annexes pour le stockage et les étables n’ont été ajoutées que plus tard.
Les origines de l’exploitation des alpages remontent néanmoins à une époque bien plus lointaine. Dans les Grisons, des découvertes attestent que l’on transformait déjà le lait au premier millénaire avant Jésus-Christ. Le peuplement des zones de montagne, qui avait débuté avant l’âge du bronze, était une conséquence de l’expansion de l’agriculture dans les vallées fluviales. En effet, les connaissances acquises par l’homme sur les bords du Nil et en Mésopotamie sont également parvenues dans les Alpes via les mouvements migratoires. Lorsque les anciens nomades s’y sont sédentarisés, ils ont repoussé les chasseurs-cueilleurs dans des régions de plus haute altitude. Ötzi, la momie découverte en 1991 dans un glacier du sud du Tyrol, escaladait les Alpes de l’Ötztal il y a déjà plus de 5000 ans.
Plus tard, les besoins en minerais et en sel ont conduit les hommes à exploiter aussi la montagne sur le plan agricole. En effet, les ressources minérales n’ont pu être exploitées économiquement que grâce à l’autosuffisance que conféraient aux mineurs le petit bétail et des sortes de céréales résistant au froid. C’est ainsi que la culture avancée de Hallstatt (AUT), qui était financée par l’exploitation et le commerce de sel gemme, a prospéré de 800 à 400 avant notre ère dans le Salzkammergut autrichien.

Martin Winkel
Photo:
Stefan Rohrer, Service archéologique du canton de Berne/Christoph Walser
Publication:
lundi 06.03.2017, 13:00 heure