Sans violence mais avec psychologie

Les interrogatoires de police ont évolué vers davantage de psychologie. L’éclairage de la criminologue Julie Courvoisier, qui en a fait le thème de sa thèse de doctorat. Audition à huis clos, entre les murs de l’Université de Lausanne.

Une jeune universitaire de 34 ans qui prépare une thèse de doctorat sur les techniques d’interrogatoire? C’est suspect. Chercherait-elle à entrer dans la police? Nous l’avons rencontrée dans le but de la faire parler. Sans intimidation d’aucune sorte ni lampe dans les yeux. «Avant ma thèse, mon rêve était d’entrer dans la police, avoue-t-elle. Mais cela n’a pas été possible parce que j’étais daltonienne.»
Loin de se laisser abattre, Julie Courvoisier échafaude divers scénarios qui lui permettraient d’entrer dans ce monde qui la fascine, sans devoir passer par l’école de police.

Titulaire d’un bachelor en psychologie et d’un master en criminologie, elle aurait pu devenir psychologue pour policiers (dont le rôle consiste à leur fournir un soutien psychologique après des interventions traumatisantes) ou psychologue assistant aux auditions d’enfants. Mais le domaine qui l’intéresse le plus est celui des techniques d’interrogatoire, thème de sa thèse de doctorat. «A l’heure actuelle, je collabore avec les brigades criminelles, des mœurs et des mineurs des polices vaudoise et genevoise, souligne la jeune femme. Elles m’ont totalement intégrée comme une des leurs. Dès le début, les policiers et les inspecteurs des deux polices m’ont expliqué comment ils mènent leurs enquêtes et je les accompagne de plus en plus souvent sur le terrain lors d’interpellations, de perquisitions et d’interrogatoires.»

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Les polices vaudoise et genevoise m’ont 
totalement intégrée comme une des leurs.»

Les interrogatoires de police, un sujet qui fait particulièrement fantasmer les amateurs de polars. Mais ceux qui s’imaginent déjà des policiers aux manches retroussées, clope au bec et à la claque facile, seront déçus. Aujourd’hui, la psychologie est le maître mot de toute audition. «De nombreuses études montrent que les prévenus sont plus disposés à parler – je ne dis pas à avouer, mais à parler, à donner des informations – s’ils ont en face d’eux des policiers attentifs, à l’écoute, empathiques et qui ne les jugent pas, explique la criminologue. On s’est rendu compte que ce savoir-être est en fait plus important que le savoir-faire. D’où la nécessité de préparer soigneusement l’interrogatoire en dressant le profil du prévenu.»
Par cette phrase, Julie Courvoisier dévoile la finalité de son travail de recherche. Son ambition est d’intégrer dans les techniques d’interrogatoire des aspects utilisés dans d’autres pays mais pas en Suisse. Explications: «L’idée est d’aider les inspecteurs en amont, surtout lors d’infractions graves. Par exemple, en examinant la situation familiale du prévenu, sa personnalité, la manière dont il s’y est pris pour commettre un délit, le genre de délit qu’on lui reproche, etc. Ensuite, en fonction du profil de l’auteur présumé, il s’agit de mettre en place une stratégie d’interrogatoire.» Autrement dit, de prendre davantage de temps pour la préparation. Chose qui se fait très peu en Suisse contrairement à d’autres pays comme le Canada, la France ou la Belgique.

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Depuis 2011, l'avocat est présent dans la salle dès la première audition.»

Les auditions dépendent du cadre juridique et du contexte du pays. En Suisse, à part celles d’enfants, elles ne sont pas filmées alors qu’elles le sont au Canada. En revanche, chez nous, depuis l’entrée en vigueur du Code de procédure pénale suisse, en 2011, l’avocat est présent dans la salle dès la première audition.

Au-delà du cadre légal, on peut se demander si l’aveu est toujours indispensable à une époque où de nombreuses affaires sont résolues grâce aux progrès de la science, notamment les tests ADN. «L’aveu en soi n’est pas primordial, répond la doctorante. Un aveu tout seul, sans autres preuves, que ce soit des témoignages ou des preuves matérielles, ne vaut pas grand-chose. D’autant plus qu’il peut y avoir des faux aveux. En revanche, les informations données par le prévenu lors de l’interrogatoire sont primordiales. Donc, à mon avis, l’audition, que ce soit de suspects, de victimes ou de témoins, reste essentielle.»

«Le policier doit rester objectif»

Dans un interrogatoire, l’objectivité, l’impartialité du policier ainsi qu’une parfaiteconnaissance du dossier sont primordiales. Les explications du commissaire adjoint Karim Hamouche, chef de l’Unité judiciaire à la police de sûreté vaudoise.

Karim Hamouche (46 ans), commissaire adjoint à la police de sûreté vaudoise, a 27 ans de pratique de police judiciaire.

Karim Hamouche (46 ans), commissaire adjoint à la police de sûreté vaudoise, a 27 ans de pratique de police judiciaire.
Karim Hamouche (46 ans), commissaire adjoint à la police de sûreté vaudoise, a 27 ans de pratique de police judiciaire.

Coopération.  Les interrogatoires ont toujours existé. Pourquoi une formation est-elle devenue nécessaire?
Karim Hamouche.  La formation en matière d’audition, sous la forme actuelle, est enseignée dans le canton de Vaud depuis 2004, à raison de huit heures de théorie et dix heures de pratique. De manière générale, les gens, aujourd’hui, sont plus informés. Donc, tout le monde se doit d’être meilleur, que ce soit sur le plan procédural ou pratique. Tous les acteurs sont concernés, du policier qui intervient en uniforme à l’inspecteur qui mène l’enquête.

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Nous sommes passés 
de la culture de
l’aveu à celle de la preuve.»

Le métier de policier s’est adapté à l’évolution de la société…
La formation a pris de l’ampleur, s’est structurée dans tous les domaines, a intégré l’aspect psychologique. La profession de policier elle-même est davantage soumise à des normes de qualité officielles. Tout le niveau de base a augmenté. Même la prise en charge des victimes s’est améliorée, notamment avec l’entrée en vigueur de la LAVI (ndlr: Loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions, de 2007).

Concrètement, comment cela se traduit-il dans un interrogatoire?
Cette amélioration générale se constate entre autres par une prise en considération d’éléments plus large que simplement les faits. Le contexte dans lequel a été commis un acte délictueux est mieux pris en compte. Sans connaissance de l’environnement, on va être faux dans la manière d’aborder une audition.

L’image de l’inspecteur clope au bec, manches retroussées, qui tutoie et rudoie un suspect appartient-elle au passé? Ou au cinéma?
Un interrogatoire est une relation humaine, un contact que l’on va établir, à la différence que ce «rendez-vous» est organisé, obligatoire. C’est un exercice imposé et nous faisons en sorte que cela se passe le mieux possible. Cet entretien se déroule en bonne intelligence dans des conditions moins spectaculaires que celles parfois mises en scène au cinéma.
Le Code de procédure pénale suisse, entré en vigueur en 2011, a institué la présence de l’avocat dès la première audition. Si ce paramètre n’a pas fondamentalement changé nos méthodes, cela a eu pour effet de formaliser le rapport policier-prévenu. Le bilan de ces trois ans et demi est toutefois plutôt positif.

Un cours à Savatan: les aspirants policiers Pascal Jan (au centre) et Julien Turin interrogent un prévenu joué par le comédien Fabrice Bruchez.

Avec cette réforme, le policier a tout intérêt à avoir une connaissance parfaite du dossier!
Dans toute audition, le policier se doit de rester objectif. L’objectivité, l’impartialité, le professionnalisme et la connaissance du dossier sont primordiaux. Pour nous, enquêteurs, notre principale tâche est d’être au fait de tous les éléments du dossier, que ce soit pour un suspect, une victime ou un témoin.

Mais le but reste d’obtenir des aveux?
Avant toute chose, le policier recherche la vérité et non les aveux, lesquels doivent être corroborés par des faits tangibles. Nous sommes passés de la culture de l’aveu à celle de la preuve. A nous, par conséquent, d’avoir des éléments objectifs. A charge et à décharge! La connaissance de la personne, de sa situation, de son environnement, est la base d’un dossier solide.

A quels signes vous rendez-vous compte qu’un suspect ment?
Il peut y avoir des signes qui ne trompent pas. Par exemple, une surabondance du langage, la gestuelle, des hésitations… Ou encore la personne qui vous entraîne dans des méandres de paroles qui n’ont ni queue ni tête. Mais ce ne sont que des indicateurs! Ils peuvent vous être utiles pour vous orienter mais rien de plus.

Utilisez-vous des techniques dedétection des mensonges?
Nous ne sommes pas utilisateurs de ce genre de méthodes. Le polygraphe par exemple, ou si vous préférez le détecteur de mensonge, n’est pas utilisé chez nous contrairement à la Belgique et au Canada. La Belgique a aussi recours à l’hypnose judiciaire alors que nous ne l’utilisons pas. Chez nous, ces techniques ne sont pas admises comme preuves au niveau judiciaire.
Ces quarante dernières années, le taux d’aveux n’a quasiment pas évolué. Les aveux sont plus difficiles à obtenir mais les techniques d’interrogatoire et la formation ont permis de compenser cette difficulté.

Académie de police


Savatan, la Mecque de la formation

Perchée comme un nid d’aigle à flanc de coteau, à une altitude moyenne de 640 mètres au-dessus de Saint-Maurice (VS) etde Lavey-les-Bains (VD), l’Académie de police de Savatan (VD)dispense la formation de base et la formation continue desaspirants policiers des polices vaudoise et valaisanne. Le site s’étend sur plusieurs kilomètres carrés et comprend unedizaine de bâtiments. Les commissaires adjoints Adriano Di Lallo, chef de la Brigade financière, et Karim Hamouche, chef de l’Unité judiciaire de la police vaudoise, ainsi que Olivier Rey, inspecteur principal à la section Bas-Valais, donnent les cours d’auditions et d’interrogatoires. Depuis 2007, Michel St-Yves, psychologue judiciaire au Service de l’analyse du comportement à la Sûreté du Québec, donne la formation continue.

www.academie-de-police.ch

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Jean Pinesi

Rédacteur

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Photo:
Charly Rappo/Arkive.ch
Publication:
lundi 18.08.2014, 12:07 heure



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