Le fameux Martinsloch entre Elm et Flims vu depuis le versant grison. On distingue également bien les diverses couches de roches.

Sardona: une géologie unique au monde

Alpes Partir en excursion dans le Haut lieu tectonique suisse Sardona, c’est un peu comme suivre une leçon de géologie grandeur nature. Mais oubliez tout ce que l’on vous a appris à l’école: c’est faux!

Vous rappelez-vous quand vous fréquentiez encore les bancs d’école? Les leçons de géo et le fameux cours sur le plissement alpin: l’Afrique se déplace vers le nord, l’Europe résiste, les Alpes se soulèvent et se plissent. Au final, elles atteignaient une altitude comparable à celle de l’Himalaya avant d’être ramenées par l’érosion à leurs dimensions d’aujourd’hui. À l’époque, l’explication semblait plausible et cela explique pourquoi nous y croyons toujours. Et pourtant: «D’un point de vue scientifique, rien n’est correct dans cette théorie», affirme le géologue Thomas Buckingham. Perché sur le Segnesboden au-dessus de Flims, il contemple les Tschingelhörner et le célèbre Martinsloch. Sur sa droite s’étend le col de Segnes, qui relie Flims à Elm. Il travaille pour le Haut lieu tectonique suisse Sardona. Cette région située à cheval entre Saint-Gall, Glaris et les Grisons s’étend sur près de 330 km2. Elle offre aux professionnels comme aux profanes un bon aperçu de l’histoire de la formation des Alpes. Sous le lumineux soleil de midi, les Tschingelhörner affichent leurs couleurs typiques: foncés en haut et clairs en bas. «C’est à cette ligne magique que l’on reconnaît le chevauchement principal de Glaris», explique Thomas Buckingham. Chevauchement en forme d’énigme à des générations de géologues. En effet, si ceux-ci avaient déjà constaté que les roches des sommets les plus élevés avaient de 100 à 200 millions d’années de plus que celles des couches inférieures, ils ne pouvaient s’expliquer comment il était possible que les plus anciennes recouvrent les plus jeunes. On sait désormais que, lors de la formation des Alpes et de la collision des plaques continentales, des couches de roches plus profondes se sont détachées et sont remontées – ce qui explique le phénomène.

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Inscrit au patrimoine mondial

Unique en son genre, le Haut lieu tectonique suisse Sardona est inscrit depuis 2008 au patrimoine mondial de l’Unesco: aucun endroit au monde ne permet d’observer mieux la formation des massifs montagneux. Et cela a naturellement mobilisé la communauté scientifique. Au cours des 200 ans écoulés, cette région a suscité près de mille publications scientifiques. L’éboulement de Flims, le plus important effondrement des Alpes, il y a 9450 ans – telle est la précision que l’on atteint de nos jours – a fait à lui seul l’objet de 80 publications. Une équipe d’une quinzaine de scientifiques issus de plusieurs universités est aujourd’hui à l’œuvre pour étudier cet éboulement. Il est vraisemblable que des hommes aient été témoins de cet événement puisque la région était habitée il y a 50 000 ans. Ce qui est sûr, c’est qu’il a façonné durablement le paysage. En observant les environs de Flims avec l’œil d’un géologue, des traces sont encore bien visibles: «Dépôts caillouteux, blocs rocheux recouverts de végétation, différences de niveaux et éboulements, tout cela atteste la catastrophe», explique Thomas Buckingham. Si l’on chargeait la totalité des roches qui se sont effondrées dans des wagons marchandises, ils formeraient un train qui ferait 75 fois le tour de la terre!

Le chemin menant à Elm à travers les gorges du Tschinglenbach.

À pied plutôt qu’en télécabine

La cascade de Tschinglenbach vue depuis Niederenal.

La cascade de Tschinglenbach vue depuis Niederenal.
La cascade de Tschinglenbach vue depuis Niederenal.

Qui souhaite contempler les trésors du Piz Sardona doit enfiler ses chaussures de marche. À l’exception du téléphérique d’Elm, la région se conquiert à pied. Les remontées mécaniques de Flims, d’Elm, de Flumserberg et du Pizol sont situées en dehors de la région inscrite au patrimoine mondial. Stèles et seuils artificiels indiquent aux randonneurs leur entrée sur le site.
Afin que les treize communes participant au Haut lieu tectonique suisse Sardona puissent aussi en profiter, de nombreuses offres touristiques se sont développées. «Nous présentons la région», explique Felicia Montalta (45 ans) qui est chargée de diffuser des informations touristiques sur ce patrimoine et d’initier des offres. Dédié à la formation des Alpes, un pavillon des visiteurs a ouvert ses portes à côté de la cabane de Segnes, au-dessus de Flims. Un peu plus loin sur le Segnesboden démarre le «Trutg dil Flem»: un chemin guidé par une appli smartphone qui conduit les randonneurs au fil de l’eau et dont les 13 km et 1260 m de dénivelé permettent de rallier Flims en 4 heures.
Du côté de Glaris, les visiteurs peuvent se rendre à la Tschinglen-Alp en téléphérique et emprunter le sentier Sardona vers Flims (8,5 heures). Ou suivre la boucle du Firstboden et rejoindre Elm en passant par les gorges du Tschinglenbach (1,5 heure). La visite du centre du patrimoine mondial permet d’en apprendre plus sur les conséquences dramatiques de l’éboulement de 1881 et sur ses causes. «Les habitants d’Elm avaient creusé la montagne sans discernement», raconte la guide Anni Brühwiler (60 ans) dont l’histoire est liée de très près à celle de l’éboulement. Si son arrière-grand-mère n’avait pas refusé de rentrer à la maison en ce 11 septembre 1881, elle n’aurait jamais vu le jour. L’éboulement d’Elm et ses 114 victimes restent encore très présents dans les esprits.

Patrimoine mondial de l’UNESCO

Haut lieu tectonique Sardona

Le Haut lieu tectonique suisse Sardona est inscrit depuis 2008 au patrimoine mondial de l’Unesco. Comme tous les sites inscrits, il possède une valeur universelle exceptionnelle dans la mesure où il présente, selon les termes du comité, «une exposition exceptionnelle et spectaculaire d’orogenèse par collision continentale». La région doit son nom au Piz Sardona (3056 m) qui se situe à la frontière des cantons de Saint-Gall et de Glaris.

Thomas Compagno

Rédacteur

Carte: Rich Weber

Photo:
Thomas Compagno, Welterbe Sardona/Thomas Kessler Visuals
Publication:
lundi 05.09.2016, 13:17 heure