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Jennifer (à gauche), la benjamine de l’association Drago Rosso, club de jeu de Locarno qui existe depuis 1997.










Se retrouver pour jouer

Tendance Des lieux et soirées dédiés aux jeux de société: quelles motivations poussent les jeunes à s’y intéresser? Rencontres.

«

C’est plus divertissant de jouer que de regarder des séries TV»

Jennifer (13 ans), de l’association Drago Rosso, à Locarno

Ils ont 13 ans, 20 ans ou parfois à peine plus. Plongés dans un jeu de cartes, ou dans la bataille d’un monde fantaisiste où chacun se meut avec ses propres figurines mythologiques, peintes et modélisées à la main. Unanimement concentrés. Un soir par semaine, les membres de l’association Drago Rosso (Dragon Rouge) viennent jouer dans ce local de Locarno, en plein cœur du quartier historique. La plus jeune d’entre eux, Jennifer (13 ans), relègue volontiers les séries TV, qu’elle considère comme ennuyeuses. «Les jeux, c’est plus divertissant, tu ne t’ennuies pas, tu te confrontes aux autres, tu apprends à relater et à réfléchir.» Et à se mesurer aux autres, notamment lors de tournois en Suisse et à l’étranger, pour certains.

Une tendance

Des soirées comme celles du Drago Rosso révèlent une tendance: celle de se rencontrer autour de jeux de société, hors du cadre familial un jour de pluie. «Il y a actuellement un certain décalage entre ce que les médias donnent comme information et la réalité: les médias sont surtout intéressés par les jeux vidéo. Or, les jeux de société représentent un marché en croissance et extrêmement dynamique.» Ulrich Schädler, directeur du Musée suisse du jeu, relève également qu’à la Foire d’Essen (D), la plus grande foire d’Europe dédiée au jeu, mi-octobre, environ 500 nouveautés ont été présentées. Par ailleurs, la manifestation a attiré 150 000 visiteurs.

Des jeunes adultes

Le public de ces nouveaux jeux? «Des jeunes adultes, qui redécouvrent les jeux de société, après avoir joué aux jeux vidéo. Ils visent un marché de jeux relativement complexes: ce sont très souvent des jeux de gestion de ressources à se procurer, par exemple, pour construire quelque chose, ou investir. Ils sont basés sur des motifs économiques, mais sont situés dans un scénario fantastique ou historique.» À ce titre, Les Colons de Catane reste une référence.

Aborder l’autre

À Genève, le Bar à Jeux, bar associatif bénévole, possède en stock 900 de ces jeux de société «modernes». Depuis cinq ans, on s’y retrouve un samedi par mois, pour jouer. Dernièrement, début octobre, ils étaient près de 120 – dont une trentaine d’habitués –, aussi bien des adolescents que des personnes de 60 ans. «Chaque année, on enregistre 20% de participants en plus», constate le responsable du lieu, Gus Brandys. Une vague qui prend de l’ampleur.
«Depuis une dizaine d’années, les jeux ont évolué, on est sorti du sempiternel Monopoly: c’est intéressant.» David Andrey (35 ans) informaticien amateur de cinéma, de théâtre, de danse et de ski, a suivi cette actualité. «Un truc que le jeu de plateau permet, c’est le côté interrelationnel. Au Bar à Jeux, on vient, et on s’assied à une table. On peut venir seul, en ne connaissant personne. En Suisse, ça ne se fait pas tant que cela, de parler à une personne qu’on ne connaît pas. Ça amène une forme de relation: si un homme s’adresse à une femme, c’est suspect. Pourquoi vient-on me parler? Qu’est-ce que la personne veut? De l’argent? Dans une soirée jeu, ce n’est pas grave de discuter avec un inconnu qui n’est pas du même sexe, pas du même âge. Ça ouvre pas mal de portes.»
Les jeux de société, David Andrey les met aussi à l’honneur dans son cercle d’amis. Pour l’idée de se réunir et d’entreprendre en commun une activité, le jeu, fédérateur, étant «un prétexte à passer une soirée» à plusieurs. «Quand on joue, c’est facile de gérer une soirée à dix-huit personnes.»
Au-delà, David Andrey attribue au jeu une autre profondeur. «C’est une approche ludique des relations sociales. On voit la personnalité des gens, même si on ne les connaît pas vraiment. Quand on joue, on ne se cache pas, on ne porte pas de masques. Les gens sont plus vrais car on est en train de faire un truc ensemble. Les langues se délient.»

Apporter de soi

Cette composante sociale, c’est aussi celle que souligne Marisa Jotikasthira (25 ans), enseignante en formation, adepte de viet vo dao – un art martial –, qui joue sur une base hebdomadaire avec des amis, principalement à des jeux de plateau. Pour elle, le jeu permet de s’évader. «On peut explorer 10 000 univers, pas forcément accessibles – des batailles intergalactiques, le monde des trolls, par exemple. C’est à nous d’entrer dans ces mondes, dans des stratégies, d’être actif, pas comme dans la lecture.»
Mais cette action prend un sens supplémentaire, dès lors qu’elle s’inscrit dans une dynamique avec l’autre. «Le jeu est aussi une façon d’interagir. Si on est tous concentrés, c’est une construction sociale commune. Chacun apporte de soi, ses idées. Une bonne partie est celle où on a réussi à tous s’immerger.»
Se mettre ensemble pour réfléchir à la même chose. C’est la motivation qui pousse Kourosh Canellini (20 ans), étudiant en gestion d’entreprise à l’Université de Genève, à sortir des jeux avec
des amis, et en particulier des jeux de cartes, toutes les deux ou trois semaines. «Dans le jeu, on est actif. C’est une ouverture. On discute avec les autres, on est amené à comprendre comment eux fonctionnent. Surtout si on fait plusieurs parties. Chaque personne a sa façon de fonctionner, dans la vie et dans les jeux. On en a un aperçu, quand on est confronté à un problème.
»Le jeu a un côté social même s’il présente également un côté technique. Jouer donne un autre regard sur les activités de la vie de tous les jours.»
Dès lors, «on portera davantage d’attention à comment va réagir l’autre, à comment les personnes se débrouillent dans l’existence», le jeu aidant, dans son prolongement, «à réfléchir à d’autres situations».

«On n’a jamais autant joué qu’aujourd’hui»

L’expert

Ulrich Schädler, directeur du Musée suisse du jeu

Ulrich Schädler, directeur du Musée suisse du jeu
Ulrich Schädler, directeur du Musée suisse du jeu

Comment définir les «jeux de société»?
Ce sont tous les jeux qu’on ne joue pas seul et qui ne sont pas des jeux vidéos.

Quelle place occupent aujourd’hui les jeux de société?
Il y a actuellement un certain décalage entre ce que les médias donnent comme information et la réalité: les médias sont surtout intéressés par les jeux vidéos. Or, les jeux de société représentent un marché en croissance et extrêmement dynamique. A la Foire de Essen, mi octobre, environ 500 nouveautés ont été présentées, et la manifestation a attiré 150'000 visiteurs.

Selon l’Association suisse des jouets, les ventes de jeux de société sont en baisse.
La Suisse est un peu victime de sa structure. Le plus grand marché au monde, c’est l’Allemagne. Tout le monde produit pour ce marché-là. Les grands éditeurs ont l’habitude d’ajouter des règles aux jeux, mais tous ne les traduisent pas forcément en d’autres langues qu’en allemand et en anglais. Et tous ces jeux ne sont pas distribués en Suisse.
Par ailleurs, il existe une clientèle très intéressée par les jeux, et même de plus en plus. Ce sont des jeunes adultes qui redécouvrent les jeux de société, après avoir joué aux jeux vidéos. Ils visent un marché de jeux relativement complexes: ce sont très souvent des jeux de gestion de ressources à se procurer, par exemple, pour construire quelque chose, ou investir. Ils sont basés sur des motifs économiques, mais ils sont situés dans un scénario fantastique ou historique. Dans «Splendor», il faut trouver et échanger des diamants. Dans le jeu phare, «Les Colons de Catane», différents types de terres produisent différentes ressources – des champs, des forêts, notamment – qu’on doit acquérir pour bâtir une ville. Il y a une grande clientèle pour ce type de jeux, qui les achète directement chez l’éditeur ou auprès de vendeurs sur Internet. Ce phénomène n’est pas tellement visible dans les statistiques. Or, ces jeux nouveaux constituent un marché qui a gagné en qualité.

Quelles sont les tendances actuelles, dans les nouveaux jeux de société?
Les jeux se sont beaucoup diversifiés. Parmi les tendances, les «party games», vite expliqués et vite joués, en des parties de dix minutes à un quart d’heure. Les jeux de questions et réponses. Les jeux de type «activity», où, par exemple, on doit décrire un mot, créer des rimes, deviner quelque chose. Les jeux de gestion, très à la mode, qui impliquent différents mécanismes. Aujourd’hui, vous ne pouvez plus dire: les jeux ne sont pas pour moi. Il y a forcément un jeu qui vous parle.

Et que représente le jeu, actuellement?
On n’a jamais autant joué qu’aujourd’hui. Les jeux sont omniprésents. Regardez combien d’émissions ludiques figurent dans les programmes TV, ou tous les jeux sur votre portable, notamment. Regardez combien de gens sont occupés à jouer, dans le train, dans le bus. Le goût pour le jeu, on l’apprend d’abord à travers les jeux à portée de main. On y est désormais beaucoup plus ouvert et on en découvre ensuite davantage. Sur Youtube, on trouve beaucoup de vidéos où les gens expliquent des nouveaux jeux.
Notre époque est peut-être juste comparable au XVIIIème siècle, LE siècle des jeux de société. Les contemporains ont alors parlé de «fureur du jeu», le jeu étant LE loisir des adultes, avec le théâtre. Mozart aurait composé des parties de Don Giovanni en jouant aux quilles. Au XIXème siècle, pendant l’industrialisation, on a essayé de donner une fonction au jeu, outre l’aspect récréatif: l’apprentissage. On avait une vision du monde gérée par une éthique du travail, où le jeu était considéré non seulement comme un passe-temps, mais aussi comme une perte de temps. Aujourd’hui, on observe une vague de jeux fantastiques et historiques: elle montre l’envie des gens de s’échapper de la réalité et de se plonger dans un autre univers.
De plus, l’Homme a besoin d’une vie sociale. Le jeu est une super activité pour se retrouver.

Indépendamment de l’époque?
On joue depuis toujours aux jeux de société: les premiers jeux de plateau attestés par l’archéologie datent du quatrième millénaire avant Jésus-Christ, en Egypte. Le plus ancien est un jeu de parcours, joué avec un dé, où le gagnant était le premier arrivé. Dans les fouilles archéologiques, on a mis au jour des plateaux de pierre, des pions en terre cuite, mais on ne peut plus retracer les époques où les gens utilisaient probablement des matières périssables pour jouer: un dessin tracé dans du sable, comme plateau, des cailloux en guise de pions. Aujourd’hui, dans notre société, les relations humaines sont souvent individualistes: on communique à travers un médias – par internet, par téléphone – mais pas en direct. Se réunir autour d’une table a une qualité qu’aucun jeu vidéo ne peut proposer, même si vous êtes en réseau: rire en jouant, se regarder dans les yeux, interagir de manière directe. 

Pourquoi l’être humain joue-t-il?
Il joue pour s’amuser et pour amuser le cerveau, qui a besoin d’occupation. Les animaux d’une certaine intelligence jouent aussi, en particulier les prédateurs. L’opinion générale est que, très souvent, les jeux servent à préparer les jeunes à la vie réelle. Mais ce n’est pas le cas. On a observé des loups qui montent une colline pour la redescendre en glissant sur la neige, et cela à plusieurs reprises. Les dauphins arrivent à créer des anneaux de bulles d’air dans lesquels ils plongent. Ces activités n’ont aucune autre utilité que de s’amuser et d’y prendre du plaisir.
Par ailleurs, l’être humain aime résoudre des problèmes, contexte que le jeu présente très souvent, avec des éléments de hasard et de compétition, dans une activité qui n’est pas sérieuse, et pas dangereuse. Dans la nature, l’homo sapiens est curieux, il aime se plonger dans l’inconnu, explorer, pousser ses limites. On retrouve ces éléments dans le jeu, sans trop de prise de risques.
Enfin, se mettre en relation avec les autres, pour être plus rapide, plus fort, définit aussi notre place dans la société. Sans oublier que nous sommes des êtres sociaux. Les loups, les dauphins jouent aussi ensemble. Un chien insiste pour jouer avec vous, même s’il peut aussi jouer seul.

Jeux de société

Part des ventes en Suisse*

*Ces parts de vente ne concernent que les grands magasins

La nuit du conte 2014

Vendredi 14 novembre, La Nuit du conte revient en Suisse. Instaurée en 1991, son concept est simple: raconter, lire à haute voix, dans tout le pays, la même nuit. Le thème de 2014: «Je joue, tu joues – jouons!» À travers le jeu, on apprend à se découvrir, à découvrir le monde, le respect des règles et des rôles. On joue avec des objets, avec l’esprit, les autres, la langue. On apprend à apprendre, à se confronter. La Nuit du conte est un hommage à l’esprit de l’activité ludique qui nous accompagne dans les diverses phases de notre vie.
www.bibliomedia.ch/fr

Le jeu, comme cours au lycée

Gus Brandys: «Le jeu implique des compétences plus larges: la planification, la compréhension, la mémoire, la créativité.»

Gus Brandys: «Le jeu implique des compétences plus larges: la planification, la compréhension, la mémoire, la créativité.»
Gus Brandys: «Le jeu implique des compétences plus larges: la planification, la compréhension, la mémoire, la créativité.»

Depuis neuf ans, Gus Brandys donne un cours facultatif sur les jeux au Collège André-Chavanne, à Genève, où il enseigne l’anglais et la géographie. Au programme: jeux de plateau, jeux de cartes, jeux de rôles, jeu de go, mah-jong. Le but? Analyser et développer des stratégies. «Je crois à une ouverture du jeu sur autre chose. Quand j’ai adressé ma demande à ma direction, j’ai présenté le cours comme un renforcement des mathématiques, ou comme une application possible des compétences mathématiques. Mais le jeu implique des compétences plus larges: la planification, la compréhension, la mémoire, la créativité. À ce titre, le jeu de rôle est un outil formidable: outre l’imagination, il met en œuvre l’expression orale, la sociabilité, le fait d’entrer en communication et en résonance avec son entourage; vous cassez la timidité et les dynamiques préexistantes de groupe, vous vivez quelque chose d’autre. Globalement, le jeu propose une mécanique donnée. À l’intérieur de ce cadre, comment je peux m’améliorer?»

La question de la semaine

Et vous, jouez-vous aux jeux de société?

Adresses utiles

Parmi les endroits où se retrouver pour jouer à des jeux de société, en Suisse romande:

Le Bar à Jeux, au Casino de Saxon (VS)
Les jeudis, de 19h30 à 24h
Voir la page internet, rubrique „nos espaces“
www.casinodesaxon.ch

Le Bar à Jeux, à Genève
14, Rue du Village Suisse
Ouvert un samedi par moi, de 17h à 23h.
www.gusandco.net/le-bar-a-jeux

Club Ludivers, Fribourg
Avenue du Général-Guisan 53
Les vendredis dès 19h
Pour ne trouver porte close, appeler Olivier Loutan 026 424 77 69
www.ludivers.ch

Le Baal Masqué, Fribourg
http://www.baalmasque.ch

On joue aussi dans des espaces et associations autogérés de Suisse romande.

Quiz à vous de jouer

 
01
sur
 

 

Solution du quiz (dans la version papier du journal n°45): JOUER

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Ariane Pellaton

Rédactrice

Source infographie: GfK, Switzerland, 1-9.2014

Photo:
Sandro Mahler, Patrick Gilliéron Lopreno, Magali König, SP
Publication:
lundi 03.11.2014, 15:05 heure



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