Sergei Aschwanden: «Par le sport, on confronte les enfants à des situations concrètes, notamment la responsabilité à faire face à son partenaire.»  Ici en cours à Lausanne.

«C’est un combat au quotidien»

Sergei Aschwanden vit une reconversion réussie. Médaillé de bronze olympique, le judoka est depuis octobre directeur du Centre des sports de Villars (VD). Il s’investit par ailleurs en faveur du judo dans les écoles.

Coopération. Un master et un poste de directeur, décrochés en octobre: comment se passe votre reconversion hors du sport?
Sergei Aschwanden. Heureusement que j’ai eu cette médaille de bronze olympique, car elle me donne une certaine sérénité - j’ai l’impression de ne plus me prendre la tête pour des futilités. Et elle me donne une distance au sport. Depuis que j’ai arrêté, je n’ai jamais eu et n’ai surtout pas envie de revenir. Je ne suis pas forcément conscient de ce que représente cette médaille pour moi, je suis un peu dans un flot. C’est le summum de vingt années, durant lesquelles j’en ai aussi pris plein la figure, mais il était difficile de terminer mieux. On ne peut certes pas aller plus haut que d’être champion olympique, mais j’ai l’impression que de l’être déconnecte d’une certaine réalité de la vie.

La compétition ne vous a jamais manqué?
Certaines personnes me disaient que je tomberais dans un vide quand j’arrêterais, mais j’ai toujours dit que je m’en fichais. Je n’ai pas fait 20 ans de sport de haut niveau pour signer des dédicaces et avoir ma tête dans les médias. J’adore mon sport, j’ai adoré m’entraîner dix heures par jour à Macolin, même si je vivais tout seul dans une chambre minable. Tu dois te poser des questions, tu ne peux pas tricher avec toi-même. Je suis un gars qui a aimé ce qu’il a fait, et qui fait autre chose aujourd’hui. Je ne suis la star de personne, si ce n’est peut-être de ma fille, pour l’instant.

En tant que champion, vous avez vécu des moments extrêmes, notamment le brouillé émotionnel de l’échec, la bulle pressurisée, le triomphe.
Depuis que j’ai arrêté, ma vie n’est pas du tout plate! Le concentré d’émotions que j’ai vécu aux Jeux de Pékin, je l’ai eu une fois, le 13 août 2008. Les médailles précédentes n’avaient pas du tout la même saveur. Lorsque j’ai décidé de reprendre des études, après les JO, ça a été de l’émotion tous les jours: à HEC, j’ai passé des heures à essayer de comprendre des maths. J’adore cela.

Vous faut-il des challenges difficiles?
Poussé dans tes limites physiques ou intellectuelles, tu dois aller au-delà. J’adore voir jusqu’où je suis capable d’aller. En judo, c’était au début peut-être plus physique que mental, mais c’est devenu plus mental que physique au fil du temps. Aujourd’hui, dans mon métier de directeur du Centre des sports, j’apprends tous les jours. Je dois parfois mettre la tête dans le livre pour comprendre. C’est super intéressant de savoir que j’ai appris quelque chose sur moi-même.

Vous faites souvent ce lien.
Certaines situations peuvent être pénibles, mais je peux en retirer quoi? Je ne me pose pas la question de savoir si elles sont bonnes ou mauvaises, mais de savoir ce que je peux en retirer. C’est un réflexe que j’ai développé et intégré. Automatiquement, tu as une approche positive. Quand il y a un problème, il y a une solution. Quand il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème.

En judo, tout se joue en une fraction de seconde. Comment habitez-vous le temps de la vie courante?
En judo, il fallait avoir un focus extrême. Je l’utilise encore, mais il est moins présent au quotidien. J’essaie de mettre à profit cette faculté de concentration assez élevée pour anticiper et travaille le maximum en amont, pour ne pas être surpris. Avant, j’étais tout seul et je pouvais radicalement changer d’optique en une fraction de seconde. Maintenant, tout se décide par rapport à ma fille, dans la mesure où elle décide de tout.

Vraiment?
La seconde où elle est née, j’ai appris ce que c’est d’être vulnérable. J’ai une partie de moi qui vit en elle, et quelqu’un peut lui faire du mal. Quand tu es sportif de haut niveau, tu penses à toi. C’est un fonctionnement que tu dois avoir. La difficulté est de penser à soi pendant la compétition et de déconnecter quand tu n’es plus à l’entraînement. C’est compliqué, car le sport de haut niveau te suit toute la journée. Tu as un égoïsme permanent. Si tu le gardes en tant que parent, tu n’assumes pas ta responsabilité. Comme athlète, je n’étais pas prêt à prendre cette responsabilité.

Comme champion, ne vous êtes-vous jamais senti vulnérable?
Oui, après les JO d’Athènes, en 2004. Mais ce n’était pas pareil: tu es conscient de décider toi ce que tu feras. Même si tu es dans une spirale négative, dans l’absolu, c’est toi qui décides d’en sortir, de te faire aider ou pas. La vulnérabilité n’est pas la même. Je suis fondamentalement convaincu que si j’entreprends quelque chose, je vais réussir. Au fond de moi, j’ai ce sentiment positif. Je l’ai de mon éducation - mes parents ont toujours cru en moi et me l’ont toujours dit. J’ai néanmoins chaque jour la peur d’échouer. Mais comme me le disait un psychologue du sport, heureusement: la peur permet de jauger ce qui est bon et d’être conscient face au risque. Il faut accepter la peur, on peut la dire. Au-delà, que peut-elle t’amener, en quoi peut-elle t’aider?

Que dites-vous aux gens qui ont peur d’échouer?
Qu’il ne peut rien leur arriver. Ils me répondront que c’est facile à dire, car j’ai réussi. Oui, mais je ferai remarquer que pendant 12 ans, j’en ai pris sur la figure. J’ai appris à gérer cela, je sais ce que cela signifie. Il faut avoir cette force de dire: la situation est ainsi, et quelles sont les étapes que je peux franchir pour qu’elle ne se reproduise pas? Dès lors, tu ne deviens plus émotionel, mais rationnel. Dans l’émotionnel, on se crispe. Dans le rationnel, on n’a pas le temps de gamberger: on est concentré sur ce qu’on doit faire.

Votre maman vous avait inscrit au judo. Pourquoi cherchez-vous à favoriser le judo dans les écoles publiques?
Dans 95% des cas, on commence le judo parce qu’on est hyperactif, qu’on a un problème de coordination ou qu’on ne sait pas parler. Aucun parent ne m’a dit que son enfant venait au judo car il adore ça! Pour moi, c’était pareil. J’étais comme tous les autres. J’avais trop d’énergie. Par le sport, on confronte les enfants à des situations concrètes, notamment la responsabilité à faire face à son partenaire. Avec l’association Trako, notre but n’est pas d’enlever des heures de gymnastique – les enfants doivent pouvoir essayer toutes les disciplines sportives. Mais le judo a un code moral. De plus, il a des vertus préventives: un tiers des accidents pourrait être évité si les enfants savaient tomber correctement, ce qui représente 100'000 accidents par an. Et puis, en judo, le contact corporel a lieu dans un cadre bien défini. Le contact, dont les enfants ont besoin, redevient quelque chose de naturel.

Le judo permet-il d’éviter la violence?
Le judo ne va pas sauver la planète. Mais globalement, le sport permet de canaliser son énergie. Pour moi, l’essentiel est qu’on fasse du sport. Quand on structure l’activité physique, les jeunes apprennent qu’ils peuvent se déflouler dans un cadre bien défini, mais en dehors non.

Le judo n’est-il pas une arme aussi?
On en revient au rôle modèle que doivent avoir les enseignants de judo. A ce titre, la fédération suisse accomplit un énorme travail dans le domaine de la formation des entraîneurs. Si les enfants sont sensibilisés assez tôt, il comprendront vite la responsabilité qu’ils ont par rapport à l’image qu’ils doivent véhiculer. Il y a moins de bagarres à la récré quand les classes font du judo. Deux études réalisées par l’Université de Lausanne en montrent l’efficacité.

Vous évoquez les efforts parfois insensés du sport professionnel. A refaire, que referiez-vous? Que ne referiez-vous pas?
Le sport de compétition ne me manque pas, mais si c’était à refaire, je le referais tout de suite, et de la même manière. Si j’avais eu une médaille à Athènes, je ne sais pas si ça aurait été bon pour l’évolution de ma propre personne. Tu déconnectes, tu crois que tu sais tout. C’est le pire que tu puisses faire, c’est le début de la fin. Comme athlète, pendant des années, je perdais dix kilos. A refaire, je changerais de catégorie plus tôt. Sur un plan plus large, le sport professionnel perd parfois son sens, quand on voit les sommes d’argent en jeu: quelques athlètes gagnent des milliards, le reste rien. On en est à ce point, dans notre société. C’est une question globale, qui n’est pas la seule question du sport.

Qu’avez-vous appris sur vous-même durant votre carrière sportive?
Après les JO d’Athènes, je savais que j’avais encore quelque chose à découvrir – tactiquement, physiquement, mentalement, relationnellement, savoir ce que représente le fait d’être vu comme un looser pendant 4 ans, comprendre qui sont tes vrais amis. Des choses extrêmement intéressantes. Il faudrait qu’on se pose la question du suivi psychologique des sportifs d’élite. Personnellement, j’ai subi des traumatismes puissants et profonds, sur lesquels il faut travailler et apprendre sur soi-même. J’ai touvé cela passionnant. La découverte quotidienne de ma personne continue encore maintenant. Ne pas avoir de médaille aurait été une grande différence. C’est ce qui est terrible. J’ai une histoire d’amour et de haine avec les Jeux olympiques. Ma médaille de bronze est chez mes parents. Chaque fois que je la tiens, il y a comme un courant qui passe. Toutes les autres médailles, ma fille peut les casser. Celle-là, non.

Qu’est-ce qui est terrible, la blessure de l’ego?
Tu sais que tu as le potentiel. Cet ego, il faut qu’il trouve un juste milieu. La plus grande difficulté, c’est de passer dessus quand il faut. En reprenant des études, j’avais envie d’autres connaissances. Il a fallu aussi dépasser mon égo.

Vous avez couru le marathon de New York, où vous vous êtes finalement ennuyé...
(il coupe) C’était une grande connerie! Quand je cours, je m’ennuie, mais il fallait que je cours suffisamment longtemps pour le savoir. J’ai participé à ce marathon pour diverses raisons. C’était parti d’un pari, et j’assume mes paris. Plus on me dit que je ne réussirai pas, plus j’essaie de réussir. Et puis, c’était surtout un super moyen de perdre de la masse musculaire. J’ai besoin de bouger, je n’ai pas envie de prendre de la bedaine. Ca me traumatise. J’aime trop bien vivre, manger et boire un verre avec mes copains. Je n’ai pas envie de ne boire que de l’eau et de manger des graines et de la salade.

Qu’avez-vous encore à prouver?
J’aime les défis, je reste un sportif de haut niveau dans l’âme. Si on me disait de traverser l’Afrique à pied, je demanderais d’abord pourquoi, mais j’irais, pour voir ma limite, pour voir comment on gère cela. Il y a quelque chose à prendre. Je n’ai rien à prouver à moi-même, mais je ne suis jamais allé au Sahara. Je ne sais pas comment c’est. Ca me poussera à ma limite.

Vous pourriez concevoir de vivre un jour en Afrique.
Si j’ai l’argent, je m’achèterai une ferme en Suisse, avec deux ou trois bestioles. Mais une ferme un peu «tunée» – avec une bonne stéréo, du bon son, et une machine pour me tirer quelques bières pression. Si j’ai 60 – 70 ans, je m’imagine bien vivre en Afrique, avec ma femme, dans une petite ferme au soleil. Je trouverai bien quelque chose à faire. Je suis un peu comme ma couleur de peau. J’ai besoin de ces deux extrêmes.

Que vous inspire l’actualité de l’Afrique?
Quand je vois l’Afrique, je ris et je pleure. Je n’ai pas lu beaucoup de livres dans ma vie, mais j’ai lu ceux de Nelson Mandela. Ces événements de l’histoire me marquent terriblement. Pourquoi ce continent a hérité de cela, pourquoi on lui a fait subir cela? Et magré tout, les gens continuent à rire, à sourire. Ils t’inventent de ces choses, des voitures qu’on n’utilise plus depuis 20 ans ici et qu’ils font rouler. Je trouve cela extraordinaire. Les Occidentaux, on va en Afrique et on veut tout expliquer. Mais expliquer quoi, quand, culturellement, géographiquement, on est totalement à l’opposé? Si l’Afrique se met ensemble, elle n’a besoin de personne. Je suis né ici et j’ai grandi ici, je ne suis pas Africain. Je suis suisse, mais très sensible à l’Afrique.

Pourquoi voudriez-vous cinq enfants?
J’adore les gamins. Tu peux t’appeler Président du pays untel, tu peux être clochard, si tu sens mauvais, un gamin te le dira. Cela manque chez les adultes, où on doit faire attention à ne pas froisser l’autre. Pourquoi vouloir cinq enfants? Il faut que ça bouge! Avec cinq, on doit en permanence réadapter, ajuster.

La société permet-elle encore d’avoir une famille nombreuse?
C’est juste dramatique de ne pas engager une femme parce qu’elle pourrait avoir deux ou trois gamins. La Suisse peut être contente que les immigrés veuillent des enfants.

Comment vous voyez-vous dans 10 ans?
Sans bedaine, on est d’accord. Avec cinq enfants. Et j’espère au poste que j’occupe actuellement, car c’est plus que passionnant. Et puis, j’espère que plein de gamins feront du judo!

En quête du mouvement juste, de la juste balance, comme champion, quelle est votre quête aujourd’hui?
C’est pareil. Je suis toujours en quête de mon «juste» à moi. Ce que je fais, je le fais jusqu’au bout, de façon professionnelle. Ca a toujours été ma philosophie. Dans tout mon entourage, j’ai affaire à des gens justes, très professionnels, très minutieux, qui vont dans le détail. C’est de l’équilibrisme permanent.

Le plus grand défi, dans la vie?
De rester en bonne santé. Aux jours d’aujourd’hui, c’est un miracle si on tient 90 à 100 ans sans avoir eu un cancer ou un accident qui a des conséquences graves. Trop de choses sont influencées par la chimie, par intérêts financiers. J’ajouterais le défi de ne pas forcément suivre le courant ou la masse. D’avoir le courage de prendre de la distance, du détachement, pour suivre son propre chemin. C’est un combat au quotidien.

Portrait

Sergei Aschwanden

Naissance. Le 22 décembre 1975.

Profession. Depuis octobre, directeur du Centre des sports de Villars (VD). Directeur Technique du Judo club Mikami, à Lausanne. A enseigné le Judo aux écoliers à la Bourdonnette dans le cadre du «Projet Equité» du Canton de Vaud, jusqu’en 2012.

Parcours. Retraite sportive en 2008. Master en sport à l’Université à Lausanne, économie en branche secondaire (2013).Association. En 2011, fonde l’Association Trako qui promeut le judo dans les écoles.

Palmarès. Médaillé de bronze aux Jeux olympiques de Pékin, en 2008. Aux championnats d’Europe: deux médailles d’or (en 2000 et 2003), deux médailles de bronze (2005 et 2006). Aux championnats du monde: médaille de bronze (2001), puis d’argent (2003).

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Ariane Pellaton

Rédactrice

Photo:
Darrin Vanselow
Publication:
lundi 18.11.2013, 00:00 heure

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